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Tunisie : Carthage Cement attend son sort

Carthage Cement se voulait un fleuron industriel, mais accumule les difficultés et sa valorisation boursière n’est guère attractive. L’État tunisien, principal actionnaire, voudrait céder ses parts mais trouver un repreneur s’annonce compliqué.

Tunis, Mathieu Galtier

Carthage Cement s’effrite et l’État tuni­sien, qui en est le principal action­naire avec plus de 41 %, voudrait s’en débarrasser. Au 1er trimestre 2017, le chiffre d’affaires a chuté de 13 % par rapport à la même période l’an dernier, passant à 17,5 millions d’euros, et l’endettement a atteint 193,6 millions d’euros alors que le cimentier n’était valorisé qu’à 434 millions de dinars (162 millions d’euros) à la Bourse de Tunis, début mai.

C’est d’ailleurs, entre autres, « eu en égard aux problèmes financiers que connaît la société », comme l’annonçait le 27 février Lamia Zribi, alors ministre des Finances, que le gouvernement avait décidé de céder ses parts.

Ce problème endémique de trésorerie trouve ses racines dans les malversations de l’ancien régime. Belhassen Trabelsi, beau-frère de Zine el-Abidine Ben Ali, décide d’investir en 2008 dans le ciment en s’associant à Lazar Sta qui possède les Grandes carrières du Nord (GCN) qui deviennent alors Carthage Cement.

Fort de son nom, les banques acceptent de financer à hauteur de 442 millions de dinars (254 millions d’euros à l’époque) le dévelop­pement, alors que le fonds de commerce des GCN n’était estimé à cette date qu’à 8 millions de dinars (4,6 millions d’euros à l’époque).

Un endettement originel que la société n’a jamais réussi à éponger et qui s’est, au contraire, aggravé au fil du temps : « Le remboursement des banques a été reporté déjà trois fois », précise Kaïs Kriaa, analyste financier chez Alpha Mena. Déjà en fort manque de liquidités, les établissements bancaires ne veulent plus octroyer de traitement de faveur à Carthage Cement.

À entreprise publique, gestion privée…

Après la révolution, Carthage Cement fait partie des sociétés confisquées par l’État au titre des biens mal acquis. Les pouvoirs publics se retrouvent donc détenteurs directement et indirectement de plus de 41 % de la société via notamment la holding Karama, en charge de gérer les biens confisqués, mais la gestion demeure privée et n’obéit pas aux contraintes des entreprises publiques.

Les nouveaux dirigeants doivent faire face aux mouve­ments sociaux post-révolution. Comme de nombreuses entreprises publiques, Carthage Cement voit son effectif exploser pour calmer le mécontentement d’une population des régions intérieures largement oubliée par le précédent régime.

La société a compté jusqu’à 880 employés, soit environ quatre fois plus que les cimentiers concurrents. Aujourd’hui, le chiffre a été ramené à 700 mais Brahim Sanaa, le directeur général, a expliqué en février à l’ARP (Assemblée des représentants du peuple) lors d’une audition qu’il ne pourra pas aller plus loin : « À chaque fois que nous nous sommes séparés d’un seul ouvrier, nous avons dû fermer pendant une semaine. »

La dynamique du secteur ne permet pas non plus à Carthage Cement d’espérer des lendemains meilleurs. La nouvelle usine, inaugurée en octobre 2013, produit annuelle­ment quelque 4,4 millions de tonnes d’agré­gats, 949 000 m3 de béton prêt-à-l’emploi et 2,3 millions de tonnes de ciment, ce qui a permis à Carthage Cement d’être co-leader sur le marché local avec 19 % de parts de marché en 2016.

Et les perspectives de croissance sont moroses. Les huit cimenteries – cinq appar­tenant à des multinationales, deux étatiques et une confisquée (Carthage Cement) – sont en surcapacité avec 10,45 millions de tonnes de ciment fabriquées contre une demande qui n’a pas excédé 7,85 millions.

En décembre 2015, une étude de Axis Bourse se montrait optimiste quant aux perspectives : « Un programme spécifique relatif au logement social, qui démarrera en 2016, devra permettra de construire entre 6 000 et 10 000 logements sociaux par an dans toute la Tunisie au profit des familles nécessiteuses. […]. Il est prévu par les pouvoirs publics d’investir un montant de 747,1 millions de dinars [278,8 millions d’eu­ros d’aujourd’hui] pour le développement de l’infrastructure routière».

Un marché africain saturé

Deux ans et demi après ce rapport, l’un de ses rédacteurs, Sofiane Hammami, est beau­coup moins optimiste : « Les projets d’infras­tructures n’ont été que des paroles. » Aujourd’hui à la tête de BIAT Asset Management, gestion­naire financier, il refuse que ces OPCVM contiennent une seule action de Carthage Cement, une valeur « trop aventureuse».

Si le marché national est trop étroit, reste l’exportation du surplus. Que trois freins empêchent. Les produits cimentiers sont coûteux à faire transporter par route. Au-delà de 300 km de distance, le coût du transport dans un camion de 25 tonnes de ciment équivaut au coût de fabrication du produit.

C’est pourquoi les grands groupes préfèrent construire une usine sur place plutôt que d’exporter, à l’image du géant nigé­rian Dangote qui construira un site en Côte d’Ivoire. Ensuite, l’usine de Carthage Cement ne possède ni rails, ni quai, pour transporter le ciment à moindres frais.

Un projet de raccor­dement de l’usine, située à 40 km au sud-est de Tunis, avec la voie ferrée au niveau de la ville de Naassen, à 20 km au Nord, est à l’étude. Enfin, l’Algérie et la Libye, les deux marchés potentiels sont fermés.

Avec la création de deux cimenteries, l’Al­gérie devrait être autosuffisante d’ici à la fin de l’année, selon le ministre de l’Industrie et des mines, Abdeslem Bouchouareb. Le chaos libyen, et l’absence totale de visibilité politique et économique à court terme, fait de ce pays, un marché très risqué.

La piste d’une fusion

Carthage Cement pourrait également faire face à un danger environnemen­tal majeur. C’est l’avis d’un employé du Commissariat général au développement régional qui connaît bien la cimenterie : « Le dynamitage se fait de plus en plus profondé­ment à l’intérieur du Jebel Ressas. Il y a un réel risque que cela provoque des fissures sur le barrage de El Hamma, à moins de 2 km de la carrière de calcaire».

La cimenterie est située dans la région de Mornag, l’une des zones les plus agricoles du pays. Un effondrement du barrage aurait des conséquences écologiques et économiques catastrophiques.

Les obstacles sont tels que Kaïs Kriaa « ne croit pas » à la cession de l’État, pas dans l’im­médiat du moins. Avec d’autres spécialistes du secteur, il avance la solution de la fusion avec la société publique Les Ciments de Bizerte.

L’accès à un terminal maritime vraquier, la possibilité de rationaliser les coûts, notam­ment salariaux, pourraient rendre la nouvelle entité plus attractive pour une future privati­sation. Et une fois l’appel d’offres lancé, qui pourrait bien vouloir de Carthage Cement ?

Le prix à payer, notamment pour effacer la dette, et les tensions sociales qui ne manqueront pas d’intervenir, devraient faire reculer les grands groupes tunisiens, dont aucun n’est présent dans le secteur.

Un mastodonte internatio­nal alors ? Après tout, aucun des quatre plus grands producteurs – le franco-suisse Lafarge- Holcim, les chinois Anhui Conch et CNBM, et l’allemand Heidelberg Cement – n’est présent en Tunisie qui compte des multinationales de moindre importance – Colacem (Italie), Cimpor (Portugal), Cementos Portland Valderrivas (Espagne) et Secil (Espagne).

«Ce n’est pas la vocation de l’État d’être actionnaire dans les secteurs concurrentiels comme celui de la cimenterie », explique Ahmed Bouzguenda, membre dirigeant de la société de construction SBF, qui ajoute : « Je n’ai aucun problème si un investisseur étranger récupère les parts de l’État, à partir du moment où il ressort de l’appel d’offres que sa proposition est la mieux-disante».

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