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African Banker

Thierno Sy : Au plus près des PME

En intégrant les besoins en financement des PME, la Banque nationale pour le développement économique (BNDE) participe à l’écosystème du Sénégal. Son directeur général, Thierno Sy présente sa stratégie de proximité avec les entreprises, qui reçoit l’appui d’actionnaires privés et de l’État.

Par Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

On présente la BNDE comme une banque publique, quelle est la structure de son actionnariat ?

L’actionnariat est divers, la banque fonctionne sur le modèle du partenariat public-privé. L’État détient 34%, des institutionnels et des privés sont actionnaires : la BOAD (9%), AXA (5%), Bridge Group West Africa (32,73%), des institutionnels sénégalais comme la Caisse de Sécurité sociale et la Caisse de retraite tous deux actionnaires à hauteur de 10%, enfin des industriels qui ont accompagné le projet comme la Sedima (agrobusiness) et NMA Sanders (industrie). Ensemble, ces actionnaires s’engagent pour un nouveau modèle de financement de l’économie africaine.

Comment les intérêts de ces multiples partenaires convergent-ils ?

La banque a une mission de financement de développement. Les actionnaires s’accordent sur celle-ci. Cette mission est axée sur l’accompagnement des PME dans leur phase de création, de développement et même de restructuration. Ce rôle consiste aussi à accompagner les secteurs économiques stratégiques qui ne sont pas assez soutenus, comme l’agriculture, l’artisanat et l’agro-industrie.

Tous les actionnaires ont compris que le secteur bancaire a besoin de fonctionner autrement pour accompagner l’économie du pays.

Nous avons misé sur la proximité, pour mieux connaître l’entreprise et sa gouvernance et assurer un suivi des financements que nous octroyons. La BNDE dispose d’un système de contrôle des utilisations des lignes de crédit, de l’activité de l’entreprise et anticiper sur les problèmes de l’entreprise.

Il ne peut avoir de divergence entre eux, en revanche la banque doit être rentable en dégageant des résultats et en distribuant des dividendes. C’est d’ailleurs l’une de nos grandes difficultés. Nous devons assurer le financement du développement, intervenir dans des secteurs stratégiques qui ne sont pas ceux de prédilection des banques classiques. Mais nous devons aussi être rentables, conforter nos fonds propres, avoir une assise financière qui nous permette de continuer le financement du développement. Ce dualisme fait que la mission est difficile, mais la banque n’a jamais subi de pertes depuis sa création, en 2012 !

Comment s’exerce le nécessaire effort vers les PME ?

La BNDE a été créée avec l’innovation comme démarche. Toutes les banques vous diront « On accompagne les petites entreprises, on a des directions dédiées aux PME-PMI », mais en pratique, seuls 16% des portefeuilles des banques sont destinés à leur financement. Et généralement il s’agit d’entreprises structurées.

Or, en Afrique, la majorité des PME sont informelles et la grande difficulté est de leur proposer des mécanismes de financement qui leur sont adaptés. À la BNDE, nous avons choisi une approche progressive et nous nous sommes déployés sur les trois premières années à mieux appréhender les PME pour adapter notre offre à leurs besoins. Nous avons misé pour cela sur le financement du fonds de roulement car le grand problème des PME, c’est le financement de leur exploitation.

Pour cela nous avons mis en place des lignes de crédit à court terme, des lignes de découvert, des avances sur marché, des lignes d’escompte, pour mieux observer l’entreprise et comprendre son activité. Sur cette base, nous avons approfondi notre connaissance et créé un climat de confiance entre nous et la PME.

La période allant de 2017 à 2019 a été une phase consacrée au financement de l’investissement. Elle a permis à beaucoup de PME à fort potentiel d’augmenter leur capacité de production et de devenir plus compétitives dans leur secteur d’activité. Cette phase n’a été possible que grâce à nos partenaires financiers qui ont eu confiance en la BNDE en nous octroyant des lignes de financement:  il s’agit de la BOAD, la BAD, IDFC, ICD, et Afreximbank.

L’État du Sénégal a aussi apporté des ressources longues, notamment vers la transformation agricole. Dans ce cadre, nous avons joué un rôle important dans l’accroissement de la production de riz, dans la transformation de matières premières locales, comme l’arachide, l’anacarde, etc. Les interventions se différencient selon la taille de l’entreprise et selon le besoin, elles sont aussi fonctions des ressources apportées par les bailleurs de fonds et par la clientèle.

Quelle est la typologie des entreprises soutenues ?

C’est celle des entreprises africaines en général. Nous voyons peu d’entreprises structurées, aux états financiers produits régulièrement et une gouvernance d’entreprise qui permette d’accéder facilement au système financier. Les PME informelles sont plus nombreuses.

Parallèlement, nous appuyons aussi des PME mieux structurées, moins nombreuses mais qui ont une capacité plus importante pour lever des fonds. La PME non structurée, présente dans tous les secteurs d’activité comme le commerce, l’industrie, le numérique, le BTP, a plus de difficulté pour accéder au marché bancaire du fait de l’absence, en général, des éléments d’appréciation de son activité.

Par notre approche, nous arrivons à comprendre leur activité et leur proposer des produits adaptés à leur besoin et favoriser ses relations avec les fournisseurs et les clients par l’approche chaîne de valeur. Cela nous a permis de créer une communauté d’entreprises et de développer des liens et une synergie entre les secteurs d’activité.

Par exemple, vous savez que le Sénégal a choisi d’aller vers l’autosuffisance dans la consommation de riz. Il a fallu développer des mécanismes de financement de chaîne de valeur en mettant face à face tous les acteurs intervenant dans cette filière, le distributeur, le transformateur et le producteur.

Nous l’avons mis en place à partir du distributeur, qui était à l’origine un importateur, pour financer le transformateur. Lorsque le distributeur achète le riz au transformateur, il lui donne une nouvelle capacité. Le transformateur constatant que son produit s’écoule facilement, il se fait aussi une nouvelle capacité pour acquérir d’autres stocks, ce qui renforce le producteur dans sa volonté d’augmenter sa production.

Cette chaîne de valeur a permis d’industrialiser la production de riz. Le Sénégal a aujourd’hui le plaisir de consommer son propre riz tout en en diminuant les importations !

Il vous faut un maillage très fin pour irriguer la totalité du territoire et maintenir la proximité avec tous les acteurs.

Notre feuille de route prévoit qu’il faut être partout où sont les Sénégalais, pour accompagner le développement économique dans toutes les régions en tenant compte de la spécificité de chacune d’elles.

Nous avons commencé par ouvrir des agences à Dakar et l’étape suivante a été la région de Thiès, un carrefour économique pour les activités du tourisme, agrobusiness, activités commerciales. Nous sommes ensuite partis au nord à Saint-Louis puis au sud à Ziguinchor et, depuis 2014, nous avons pratiquement ouvert des agences sur l’ensemble des régions. La BNDE compte désormais 16 agences.

Nous ne nous sommes pas arrêtés aux agences bancaires classiques, les besoins de financement en microcrédits ou nano-crédits ainsi que notre rôle dans la bancarisation nous ont poussés à créer un modèle d’agency banking avec des partenaires qui sont des intermédiaires en opérations bancaires.

Ces derniers ouvrent, sur la base de notre marque, des agences dans les quartiers, en offrant des services d’ouvertures de comptes, des paiements en ligne, des versements, des opérations de retrait, de transfert et de virement.

En plus de nos 16 agences, il faut ajouter 15 agences agréées ; nous avons comme objectif d’atteindre 80 points dans les deux ans à venir.

Quels sont les chiffres des entreprises que vous traitez et quel est votre écosystème ?

Nous avons un bilan total de 280 milliards de F.CFA à fin 2020. Nous avons multiplié par neuf notre bilan en finançant l’économie à hauteur de 150 milliards et en participant au financement des grands chantiers de l’État du Sénégal par des opérations de bons du Trésor et d’emprunts obligataires.

Outre l’industrie et l’agrobusiness, nous avons financé le secteur du pétrole, du numérique, du transport routier, le secteur maritime et aérien. Nous sommes aussi intervenus par le plan de résilience que le Sénégal a mis en œuvre pour soutenir les entreprises à amortir le choc de la pandémie de coronavirus.

Comment analysez-vous les risques et à quel moment les intégrez-vous dans l’équation ?

Lorsqu’on parle de financement du développement, on pense à la notion de risque de crédit. Systématiquement, nous calculons le taux de sinistralité ou de contentialité ; un indicateur que nous suivons d’ailleurs périodiquement. Nous l’avons maintenu à un niveau inférieur à celui de la place de Dakar et de l’UEMOA, soit environ 4%. 

Thierno Sy, directeur général de la BNDE

Nous avons misé sur la proximité, pour mieux connaître l’entreprise et sa gouvernance et assurer un suivi des financements que nous octroyons. La BNDE dispose d’un système de contrôle des utilisations des lignes de crédit, de l’activité de l’entreprise et anticiper sur les problèmes de l’entreprise. Nous anticipons, pour davantage donner aux entreprises les moyens de sortir des situations difficiles.

Nous avons aussi pris en charge des facteurs d’atténuation de risques en développement des partenariats avec d’importants fonds de garantie comme le FSA (Fonds de solidarité africain), le FAGACE ou le FONGIP. Pour moi, la garantie est accessoire au crédit, ce qui est important c’est de connaître la vie de l’entreprise, son activité. Et de proposer aussi aux entreprises des produits adaptés à leurs besoins. 

J’ai deux équipes fortes qui jouent ce rôle. L’équipe de recouvrement à l’amiable qui intervient lorsque l’on sent qu’une entreprise est en difficulté et l’équipe de suivi des engagements lorsque l’entreprise commence à utiliser ses lignes de financement destinées à l’investissement ou à l’exécution des marchés adossés à ce concours. Elle va suivre périodiquement l’utilisation des fonds mis à la disposition du client. Nous nous rapprochons des promoteurs et des managers en créant une famille et favoriser l’assurance et la sécurité dans les financements que nous octroyons. Cela nous a permis d’atténuer le taux de sinistralité sur nos engagements.

Quelles sont la place du Plan d’action prioritaire, du Plan Sénégal émergent et la vôtre dans le financement des grands projets ?

Même si notre cible prioritaire est la PME, elle doit être dans un environnement qui progresse et qui promet. Nous sommes dans un pays qui dispose d’une « feuille de route », aux deux volets que vous venez de citer. Les secteurs prioritaires ont été identifiés ainsi que les axes de développement.

Dans ce cadre, nous comptons intervenir dans le financement des agropôles, des projets structurants de ce plan en donnant les moyens aux secteurs privés de participer aux grands chantiers de l’État dans les infrastructures dans les équipements de base. Nous finançons aussi l’économie sénégalaise par le biais des levées de fonds décidés par l’État, avec des instruments comme les emprunts obligataires et des bons du Trésor.

Le PAP2A priorise aussi des secteurs stratégiques comme la santé, le numérique, le BTP et l’énergie. La BNDE s’y positionne. Sur l’énergie, nous avons la mission, non plus de financer uniquement l’importation, mais de financer des centrales électriques, à gaz ou éoliennes. Pour ce faire, nous avons gagné la confiance des partenaires financiers régionaux et internationaux pour lever des fonds et accompagner les entreprises qui veulent investir dans ses secteurs, aussi bien des PME que les grandes entreprises.

Sur le pétrole et le gaz, le Sénégal va devenir un pays producteur et il y a beaucoup à faire notamment sur les activités annexes à la production.

Sur la santé, nous avons l’avantage d’avoir l’expérience. Beaucoup de cliniques, d’hôpitaux, de cabinets médicaux sont déjà accompagnés par la BNDE dans leur investissement de mises à niveau, notamment dans le numérique. Sur cette base, nous avons la chance d’avoir des décisions politiques et des fonds dédiés, sur lesquels nous allons nous appuyer pour accompagner les entreprises. Bien sûr, l’agrobusiness sera toujours un secteur prioritaire car notre souveraineté y est attachée.

Quel est votre prochain défi ?

D’abord aller vers la numérisation totale de la BNDE elle-même ! Nous devons devenir plus souples, plus flexibles et davantage accessibles à la clientèle. Nous avons aussi choisi de diversifier nos offres clientèle en plus de l’affacturage et du crédit-bail, nous allons développer la microfinance islamique digitale.

Aussi nous comptons exporter notre expérience dans d’autres pays avec une implantation de la BNDE dans les pays africains où la communauté sénégalaise est fortement installée pour leur permettre aussi de participer au développement de notre pays.

HBY et NB

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