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Sénégal : Le coût de la sécurité

Le défi sécuritaire en Afrique nécessite des solutions intégrées, c’est-à-dire investir dans le développement, mais le coût des opérations militaires pèse de plus en plus sur les budgets publics.

Dakar, Seydou Ka

Le président Ibrahim Boubacar Keïta, dont le pays est en première ligne dans la lutte contre les groupes djihadistes dresse le constat : le Mali éprouve de « sérieuses difficultés » à financer cette bataille, tout en investissant dans l’éduca­tion, la santé ou les infrastructures.

D’au­tant plus qu’en face, demeure « une armada toujours superbement équipée, avec une puissante de feu insoupçonnée ». Le président malien qui multiplie les efforts, ces derniers mois, notamment auprès des Nations unies, avec l’appui de Paris, pour faire admettre à la communauté internationale l’utilité de la force du G5 Sahel, ne cache pas sa déception.

«Quand on regarde le financement dont nous avons besoin pour une oeuvre commune, qui nous dépasse, et le montant que nous avons récolté à ce jour, celui-ci est ridicule», expli­quait-il, le 13 novembre, lors du Forum de Dakar.

Sur les besoins de financement de la force conjointe du G5 Sahel, estimés à 423 millions d’euros, seuls 110 millions sont disponibles (dont 50 millions d’euros de l’Union européenne), auxquels s’ajoutent les 60 millions de dollars promis par les États-Unis sous forme d’aide bilatérale, « parce que les Américains ne veulent pas entendre parler d’une contribution globale. C’est faible comparé aux besoins ».

«C’est l’écolier tchadien qui paie»

D’après Florence Parly, la ministre française des Armées, il faut « une centaine de millions d’euros» supplémentaires pour compléter le financement déjà acquis.

Avec sa collègue allemande, Ursula von der Leyen, elle a organisé, en septembre 2017 à Berlin, une conférence de donateurs pour assurer la montée en puissance du soutien financier qui doit être apporté à la force conjointe du G5 Sahel. Florence Parly ne désespère pas que l’ONU puisse «se manifes­ter concrètement», en apportant une contri­bution financière.

En attendant, « c’est l’écolier tchadien qui n’a plus de craie, de fournitures, le malade qui n’a plus de médicaments dans les dispensaires », qui paye pour cette lutte contre le terrorisme, estime Albert Pahimi Padacké, le Premier ministre tchadien, dont le pays déploie à peu près 20 000 hommes dans différents théâtres d’opérations contre le terrorisme et le banditisme transfrontalier dans la région.

«Si le Tchad n’est pas soutenu dans cet engage­ment, combien de temps tiendra-t-il encore ?», s’interroge Albert Padacké. Si on considère l’investissement que le Tchad, qui n’a « aucun terroriste sur son territoire », met dans sa lutte contre le terrorisme, rapporté au ratio de son PIB, « aucun pays dans le monde, placé dans ce contexte, ne serait devant le Tchad».

La Côte d’Ivoire, autre pays de la sous-région ayant été frappé par une attaque terroriste, à Grand- Bassam en mars 2016, a investi depuis lors 150 millions d’euros pour renforcer la forma­tion et l’équipement de ses forces de Défense, a révélé le président ivoirien, Alassane Ouattara.

L’Afrique a-t-elle les moyens de sa sécurité ?

Face à la réticence des Américains à finan­cer une initiative comme le G5 Sahel, Macky Sall invite les Africains à compter d’abord sur leurs propres moyens. «Il y aura du soutien, un ou deux pays qui se sacrifieront, comme la France au Mali, assumant seule les dépenses et les pertes en vies humaines, mais cela ne peut pas durer. Il faut que l’Afrique prenne en charge d’abord sa sécurité», plaide le président du Sénégal.

Pour qui l’Afrique a les moyens de contribuer de façon décisive pour sa sécu­rité. D’abord, en mettant en oeuvre la taxe de 0,2 % sur les importations pour financer l’Union africaine. Une mesure qui permet­tra à l’Union de couvrir « au moins 25 % du coût des opérations de maintien de la paix sur le continent, voir plus».

Des critères financiers absurdes

Ensuite, chaque État doit consentir un effort national d’équipement de ses forces de Défense et de sécurité. D’autant plus que l’Afrique est venue de loin. «Nous devons effectuer un rattrapage, qui doit être fait par les États, sans concession. Il y a une vingtaine d’années, aucun de nos pays ne pouvait mettre un seul dollar sur l’équipement puisqu’on nous l’interdisait », poursuit Macky Sall, faisant allusion à la période des «ajustements struc­turels» pendant laquelle les armées «n’avaient pas droit au budget ». Quitte à se faire repro­cher la dette ou le déficit public ! Mais pour le président Sall, la question «vitale» de la sécurité et la défense mérite que malgré le déficit, au moins 1 % ou 2 % du PIB soient réservés à la sécurité. Il s’insurge contre le fait qu’on impose «le déficit allemand» – copié sur le modèle du traité de Maastricht, le défi­cit budgétaire autorisé au sein de l’Uemoa est de 3 % – à des pays africains qui font face au terrorisme, à Boko Haram.

Cependant, la réponse militaire ne doit pas occulter l’impératif de développement. Le président de la Commission de l’UA, Moussa Faki Mahamat, préconise des approches globales et intégrées, combinant judicieu­sement actions coercitives et programmes de développement, afin de s’attaquer à la racine du terrorisme. C’est pourquoi, estime Florence Parly, le G5 Sahel n’est pas uniquement une initiative dans le domaine de la coopération militaire. «C’est aussi une initiative pour le développement économique», complète la ministre française, voyant un «continuum» entre sécurité et développe­ment économique.

La sécurité, nouvelle priorité pour Paris

Selon une étude de la Fondation pour les études et recherches sur le dévelop­pement international (Ferdi) publiée en novembre 2016, la communauté internatio­nale a consacré au Sahel environ 4 milliards $ en aide en 2014 contre 1,5 milliard en inter­ventions militaires diverses.

La France a même tendance à donner la priorité à la sécu­rité par rapport au développement, estime l’étude dans ses interventions au Sahel. En 2014, Paris a octroyé plus de 241 millions $ en aide bilatérale aux cinq pays membres du G5 Sahel, approximativement 190 millions de contribution au système multilatéral et 652,9 millions en interventions militaires.

En d’autres termes, 60 % des fonds alloués par la France à la région vont à la «sécurisation», contre 40 % pour le développement.

Les pays de la région ont aussi beaucoup investi dans la lutte contre les groupes armés. En termes de dépenses militaires, en pour­centage du PIB, le Tchad et la Mauritanie se sont classés ces dernières années parmi les plus dépensiers au monde, relève l’étude de Ferdi. Entre 2010 et 2014, les dépenses militaires du Tchad ont été les quatrièmes plus importantes au monde et celles de la Mauritanie se sont classées en 19e position (à titre d’exemple, les États-Unis sont 13e et la France 45e). Globalement, les dépenses mili­taires ont représenté 1,3 % du PIB des pays d’Afrique subsaharienne en 2016 et 6,3 % pour la région Afrique du Nord et Moyen- Orient. 

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