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Roussin : le facteur humain

 Comment se finance le groupe ?

Mais sur fonds propres ! Le groupe est coté en Bourse. Bien sûr, il travaille avec des banques. C’est Bolloré lui-même, qui investit, régulièrement, dans les différentes opérations. Sur le chemin de fer, par exemple – parce que vous ne me posez pas la question, mais elle vous brûle la langue… – comment se fait-il que Bolloré ait eu ce marché ? C’est très simple : vous connaissez très bien l’Afrique, vous connaissez bien les problèmes du business, vous connaissez les institutions internationales… Je ne pense pas que vous ayez un jour déposé un projet pour obtenir un financement auprès d’une institu­tion internationale. Vous auriez sans doute perdu votre patience… On perd un temps fou ! La vie est là, qui exerce une pression perma­nente, il faut se développer. Partir dans les procédures… elles irritent depuis longtemps les chefs d’État africains. Reprenez dans vos archives les déclarations des uns et des autres concernant la Banque mondiale, le FMI, les financements de l’Union européenne… Des pages et des pages d’histoires, de projets qui ne se terminent pas et dont on n’arrive pas à boucler complètement le financement, ou dont les traites échelonnées du financement ne parviennent pas au bon moment. Bolloré investit sur fonds propres ! Les représentants locaux de l’exé­cutif ont un problème de transports, le train par exemple : on voudrait réhabiliter une voie de chemin de fer qui a existé, etc. Si on se lance dans les opérations de financements internationales, c’est quelque chose qui prendra un temps fou. Là, les exécutifs locaux responsables, les gouvernements, choisissent un opérateur privé, et imposent un cahier des charges, imposent leurs souhaits, et le groupe répond, et fait le job. Alors, où sont les autres ? Qui vient investir en Afrique ?

Dans la stratégie de Bolloré, y a-t-il une approche par secteur ou pays ?

C’est une approche par secteur. Le groupe Bolloré n’a rien inventé dans ce domaine : nous travaillons dans le cadre des régions économiques. Et donc, nous développons nos activités en fonction des besoins exprimés dans ces zones économiques bien identifiées : Afrique centrale, Afrique de l’Ouest, etc.

Tout est interconnecté ?

Exactement ! Par exemple, on oublie toujours que l’Afrique est aussi constituée de pays d’élevage. Nous transportons du bétail depuis le nord du Burkina Faso aux abattoirs d’Abidjan. Les Africains exportent de la viande, notamment. Il leur faut un vecteur pour tout cela. Nous sommes dédiés à ce type d’activités ; en contact avec les producteurs, nous apportons notre logistique. Nous permettons un accroissement de la production et participons à ce développement…

Dans le business, vous faites du panafricanisme sans le savoir…

On peut le dire… Panafricanisme, c’est ambitieux ! Mais il est vrai que sommes très présents en Afrique. Nous devons avoir une bonne réputation puisque nous ne cessons de nous y développer. Il n’y a pas d’échec constaté aujourd’hui d’une opération lancée par le groupe ou par ses filiales africaines. Nous répondons, chaque fois, aux besoins exprimés.

Le groupe, on le voit, a de multiples facettes : la logistique dans le domaine des transports, l’agroalimentaire, la télévision…

Vous allez voir, nous allons faire autre chose, aussi ! Vivendi, dont le groupe Bolloré est actionnaire, va développer des activités en Afrique, pour permettre à des jeunes talents africains de s’exprimer.

La télévision ?

Non seulement la télévision, mais aussi le spectacle. Nous organisons un très grand concert pour marquer la victoire sur Ebola en Guinée Conakry dans les temps qui viennent ; l’Olympia est dans la sphère de Vivendi : le groupe a prévu que les premières parties des concerts s’ouvrent à des talents africains. Personne ne leur a encore donné la possibilité de s’exprimer en Europe. Nous allons aussi ouvrir, comme on le fait déjà, des zones où les gens peuvent se regrouper. Nous allons réhabiliter des cinémas, recréer le cinéma en Afrique. On va recréer des lieux de convivialité. C’est cela, aussi, le groupe Bolloré !

Vous allez faire de Bolloré un acteur économique africain…

Non seulement économique, mais, aujourd’hui, avec sa dimension nouvelle : culturelle. Déjà, des équipes de Vivendi sont parties sur le terrain. Canal + est déjà africain, et se développera encore plus sur le continent.

Au-delà de cette dimension, le continent africain n’est-il pas pour vous une sorte de laboratoire ?

Laboratoire… Ce n’est pas la bonne formule. Non, ce n’est pas un laboratoire…

Mais la BlueZone est une zone d’expérimentation en Afrique…

Non, ce n’est pas une zone d’expérimentation… C’est la possibilité pour Bolloré de s’intégrer dans la vision nouvelle des énergies renouvelables.

Laboratoire, ce n’est pas péjoratif : c’est tester des idées nouvelles, des systèmes nouveaux…

Oui, bien sûr, mais ce que nous élaborons est davantage qu’un laboratoire. C’est permettre l’accès à l’énergie et démontrer que la batterie de Bolloré permet de capter et de conserver de l’énergie pour la restituer ; permettre de faire fonctionner des outillages, d’éclairer, de charger son portable ; que les jeunes puissent travailler avec leurs ordinateurs ; de climatiser un petit dispensaire ; de produire 10 000 litres d’eau potable, que l’on va filtrer… Tout cela avec l’aide des batteries !

Nous sommes en phase de démarrage : nous l’appelons BlueZone. On pourrait comparer cela à des forums : les gens s’y réunissent. Ce sont des activités sportives, culturelles, manuelles, et où l’accès à l’énergie permet de faire ce que l’on souhaite faire, parce qu’il y a ces batteries qui restituent l’énergie solaire qui a été captée, emmagasinée, et que l’on redistribue le soir.

C’est dans l’air du temps…

Oui, bien sûr… on parle du mix énergétique, de ces énergies nouvelles, etc. Eh bien ces différentes zones de bien-être démontrent qu’on peut, avec des batteries que Bolloré fabrique, permettre un accès à l’énergie beaucoup plus facile et direct.

Le groupe ne peut ignorer ou s’extraire de son contexte local. Avec vous, on est très loin de l’Africanistan — sorte d’épouvantail — qu’on agite ici ou là. Cependant, il y a cette dimension : la croissance en Afrique n’est pas inclusive.

Je trouve qu’y participer, c’est non seulement pour le groupe Bolloré, mais aussi pour les entreprises européennes et surtout les entreprises françaises, une obligation : on doit être dans cette bataille du développement et de l’amélioration de la vie. Je considère donc que ce développement, il est continu… et le groupe Bolloré est tout à fait habilité à être un de ces partenaires du développement.

Pourtant le continent, c’est aussi la Somalie, le Mali, Boko Haram au Nigeria, la Libye…

 Oui, on parle d’Africanistan… mais il ne faut pas non plus oublier qu’en Europe aussi, nous avons eu de très graves problèmes… On oublie… Au moment où on célèbre la Première Guerre mondiale, il faut se souvenir des « guerres tribales entre Blancs » en Europe. On ne parlera pas de la Deuxième Guerre mondiale, ni de ce qui s’est passé en ex-Yougoslavie. Donc, on n’a de leçons à donner à personne. Puis le reste, il faut l’assumer : les crises, elles sont là. Nous, notre rôle, c’est un rôle d’entrepre­neur. Nous ne sommes pas partie prenante dans ces histoires. C’est un grand désespoir de voir des tensions de cette importance en Afrique. Mais je fais confiance à la sagesse africaine ; le dévelop­pement permettra d’absorber ces crises. De toute façon, elles sont au-delà des crises économiques. Elles concernent peut-être la religion, une certaine philosophie, etc., tout cela est très éloigné de nos problèmes professionnels.

Vous êtes aussi vice-président du Medef. Comment expliquer cette complainte permanente : « La France est en train de perdre des marchés en Afrique » ?

Les entreprises françaises sont peut-être, oui, un peu atones… Et nous sommes quelques-uns, dans le cadre de ces organismes, à tenter de convaincre qu’on peut avoir des succès. Certaines entre­prises françaises ont d’énormes succès en Afrique, mais c’est vrai que le tissu des grosses PME – qui est une réalité en France – devrait permettre, parce que c’est un peu aussi la conception africaine, de trouver des débouchés en Afrique. Mais, pour cela, il faut de la patience, du temps, aller sur place… On ne peut pas se lancer sur un projet et puis disparaître ensuite de la scène ; c’est une relation pérenne qui doit exister entre les entreprises françaises et les acteurs économiques locaux. Le marché n’est pas captif. Ce n’est pas parce que je suis « Monsieur Vinci » ou « Monsieur Thalès » que je dois avoir le marché. Je n’aurai le marché que si je suis bon ! Donc, comme je l’ai déjà dit, nous, les Français, il faut qu’on soit malins, dégourdis, attentifs… Et puis aussi que les entreprises prennent quelques risques.

Comment transmettre cette vision, cette pédagogie ? Car on a l’impression d’une rupture dans cette « culture africaine » de la France par rapport à ce continent…

 Cela ne devrait d’ailleurs pas exister ! Les pouvoirs publics français ont aussi leur part de responsabilité. Il se trouve qu’actuellement, les relations repartent avec, non seulement le Maghreb, mais aussi avec l’Afrique subsaharienne. Les entreprises doivent suivre ce courant favorable. Elles le font ! Des sociétés françaises de BTP rencontrent de très beaux succès. Dans le domaine de l’énergie aussi. Pour autant, il faut être plus dynamiques, plus agressifs… On n’est pas assez audacieux, voilà ! Et donc, cela se fera. Car ce développement ne va pas s’arrêter, et l’Afrique est un débouché tout à fait naturel pour les entreprises françaises.

En Afrique, travaillent des acteurs nouveaux : des Indiens, des Chinois, des Turcs, des Brésiliens, des Marocains…

Heureusement ! Et je m’en réjouis. Heureusement pour l’Afrique qu’elle accueille de nouveaux partenaires économiques. Ce courant concurrentiel bénéficie à toutes les économies africaines. Vous avez cité les Turcs, qui, effectivement, depuis quelques années, sont très efficacement présents en Afrique ; ils ont très bien compris la mentalité de leurs partenaires africains et sont très bien intégrés. Je ne parlerai pas – parce qu’on va dire que je suis chauvin en me montrant pro-Maroc – des entreprises marocaines qui, elles s’y développent, depuis des années – et c’était la volonté exprimée par Hassan II et reprise par son fils, le roi Mohammed VI aujourd’hui…

Comme le disait récemment à Paris un représentant du patronat marocain, pourquoi n’irions-nous pas, conjoints et solidaires, sociétés françaises et marocaines, développer nos activités sur le continent ?

Durant une période, les Chinois étaient très présents. Mais les partenaires africains ont compris qu’avec le partenaire chinois, il fallait être plus attentif… Aujourd’hui, tout est beaucoup plus harmonieux. On n’a pas les marchés parce qu’on a construit un stade ; et on n’a pas un marché minier parce qu’on a construit une Assemblée nationale, ou un Sénat, ou un hôpital… Maintenant, le business se détermine de façon beaucoup plus régulière.

Tout cela va dans le bon sens ; je suis optimiste. Cette ouverture de l’Afrique au marché international, c’est un bien pour l’Afrique.

Je rappellerai, pour conclure, ce que me disait Léopold Sedar Senghor : à l’époque, le développement était très loin de mes préoc­cupations, j’étais en voiture avec lui et il m’a parlé de développement. Alors, j’ai écouté ce grand sage : « Le développement de l’Afrique doit se faire en Afrique. Car, Monsieur, m’avait-il dit, ni le sable ni la mer n’arrêterons jamais les hommes. » C’était en 1974 !

Les années africaines de Michel Roussin, comment peut-on les résumer en termes de méthode, de viatique, pour approcher ce continent?

 Ma réponse va être prétentieuse, mais je crois qu’il faut bien connaître l’Afrique, et donc, il faut aimer les hommes, travailler avec eux, et puis, être disponible. Voilà, je crois qu’il n’y a pas d’autres méthodes : le facteur humain est essentiel en Afrique.

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