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Gattaz : Les partenariats Europe-Afrique passent par le privé

Gattaz : Les partenariats Europe-Afrique passent par le privé
  • Publiédécembre 6, 2021

Au sein de son entreprise, Radiall, et du groupement BusinessEurope, Pierre Gattaz défend la place de l’entrepreneuriat dans le développement africain et l’avenir de sa jeunesse. Il explique sa vision d’un partenariat de confiance entre l’Union européenne et le continent.

Par Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

Quel est le fonctionnement de BusinessEurope ?

Je dirai qu’il s’agit d’un MEDEF européen qui regroupe les 27 pays et des pays amis comme la Suisse, la Turquie, la Norvège ou l’Islande.

Ces patronats rassemblés représentent des dizaines de milliers d’entreprises. Nous sommes peut-être la première force économique de l’Europe. Notre travail est de défendre les intérêts des entreprises européennes auprès des institutions : la Commission européenne bien sûr, le Conseil européen et plus particulièrement le Parlement européen.

Quel est l’apport de ce « lobby » en matière de propositions, au sein de ces institutions ?

À mon arrivée en 2018 au poste de président de BusinessEurope, j’ai lancé une stratégie européenne autour de trois P : Prosperity, People, Planet. On me reconnaît bien dans la partie humaine et environnementale puisque la prospérité économique doit être là pour le bien des hommes et pour celui de la planète.

Le profit pour le profit ne va pas très loin en général. L’idée est donc que nos entreprises fonctionnent bien, ce qui est la prospérité économique, mais qu’elles le fassent dans la durée pour protéger l’environnement et pour que les hommes et les femmes soient idéalement plus heureux.

Peut-être faut-il trouver des accords de partenariat économique pour les relations entre l’Union européenne et les pays africains. Et tenter de faire que ces marchés africains soient plus gros. Actuellement, on traite pays par pays, ce qui est complexe pour les grandes entreprises.

Nous avons fait beaucoup de lobbying autour de ces 3 P. Aujourd’hui, nous sommes plutôt défensifs, face à la crise de la Covid-19, dont la gestion s’est plutôt bien faite au niveau de la France et de l’Europe.

Le travail de BusinessEurope est un travail de lobbying au sein de Bruxelles, de la Commission, du Conseil et du Parlement. Il vise à expliquer que la meilleure façon de vaincre la Covid-19 est de repartir des défis pour la planète et pour les hommes et les femmes. C’est la motivation, l’exemplarité et la confiance qui font la différence, plutôt que la contrainte, le contrôle et la sanction comme on a trop l’habitude de le voir avec des lois, des normes et des directives qui asphyxient la motivation des entrepreneurs.

L’Europe a des choses à offrir, particulièrement pour l’Afrique. Alors que s’achèvent les accords post-Cotonou, comment voyez-vous cette évolution ? On sait que 30% des exportations européennes vont vers l’Afrique.

J’ai conduit personnellement sept délégations en Afrique pendant mon mandat au MEDEF. C’est la première fois qu’un président de cette institution est allé autant de fois en Afrique. J’ai pu voir localement les compétences des jeunes, un esprit d’initiative et un esprit entrepreneurial formidable. Je crois qu’en effet, il faut voir tout ça. L’Afrique est compliquée, elle est un vaste marché – et même plusieurs –, une cinquantaine de petits marchés.

L’Union européenne a vraiment un rôle à jouer pour continuer à codévelopper la croissance par l’économie, par l’entreprise, par l’entrepreneuriat, par l’innovation, de chaque côté de la Méditerranée. L’Europe doit entrer dans un monde gagnant-gagnant, en travaillant davantage avec l’Afrique.

Nous disons qu’il faut négocier des accords formidables. Partant de là, je qualifierai l’accord post-Cotonou de « succès moyen ». Il n’a pas pu régler tous les problèmes mais il y a une possibilité de nouvel accord sur la table. Nous avons la possibilité d’établir un partenariat gagnant-gagnant à long terme. Il faut absolument que le secteur privé joue un rôle structurant et central pour mener à bien ce partenariat.

Nous sommes tout de même en deçà des ambitions. Vous présentez des idées sur l’apprentissage, l’innovation, la formation. Comment dès lors combattre les inerties ?

Le secteur privé a besoin d’environnements stables, simples, transparents et business friendly. Les pays africains doivent pouvoir travailler de concert à un environnement plus facile, moins anxiogène et moins compliqué pour que des entreprises européennes puissent venir aider au développement local. Et susciter de la création d’emploi.

Concernant l’apprentissage, on voit que le problème est énorme, y compris en France. L’Afrique est un continent de jeunes nombreux, formidables et qui aspirent à exercer des métiers.

J’ai croisé des entrepreneurs incroyables au Mali, au Kenya et dans d’autres pays. Il faut faire confiance à la jeunesse et il faut la former. Nous ne parviendrons pas au niveau de développement de l’Europe, auquel nous aspirons tous avec l’aide de l’Europe, sans un système d’apprentissage élaboré. Il permettra de faire que les jeunes travaillent et apprennent des métiers sur le terrain. L’apprentissage, c’est-à-dire la formation technique et professionnelle, est une des voies royales pour le continent africain.

Voyez l’exemple de la Suisse : 70% des jeunes de 17 ans y sont en apprentissage. Le chômage des jeunes est de 3%. Incroyable ! Je pense qu’il faut s’inspirer de la Suisse, de l’Allemagne et de l’Autriche pour apprendre des métiers de base. On a besoin d’électriciens, de plombiers, d’architectes, de menuisiers, de charpentiers et bien sûr d’ingénieurs. Mais commençons par les besoins de base.

L’Europe a fait de sa convergence une force de cohésion interne. Comment aujourd’hui transposer son expérience et aider l’Afrique à en profiter par des bonnes pratiques ?

L’Europe a été basée sur la paix avant tout. Elle s’est constituée pour éviter des guerres fratricides entre voisins qui ont sévi pendant des centaines d’années. Les défis qu’elle doit relever, comme le Brexit, font dire que l’Europe commence à se fissurer. Non, l’Europe reste compacte ! Idem face aux nombreux assauts de Trump contre l’Europe et aux tentatives des Chinois – de plus en plus agressifs – de changer les règles du jeu.

L’Union européenne doit négocier un accord post-Cotonou avec une focale sur l’Afrique. Peut-être aussi faut-il trouver des accords de partenariat économique pour les relations entre l’UE et les pays africains. Et tenter de faire que ces marchés africains soient plus gros. Actuellement, on traite pays par pays, ce qui est un peu complexe pour les grandes entreprises. Une plus grande intégration régionale qui intègre un plus grand nombre de marchés et harmonise un certain nombre de critères pourrait être extrêmement intéressante.

Parmi les pistes à suivre, il faut baisser les droits de douane des produits à plus grande valeur ajoutée et monter en valeur ajoutée en Afrique. Se contenter de livrer du cacao ou du café, c’est se priver d’opportunités de croissance vers la valeur ajoutée africaine. Baisser les droits de douane progressivement sur des produits ou des services africains les font monter en valeur ajoutée. C’est une façon intelligente de faire monter des entreprises et des métiers.

La géopolitique mondiale se tend et des rivalités sont au cœur de l’Afrique entre la Russie, la Chine et l’Europe. En tant que chef d’entreprise, êtes-vous indifférent à cette nouvelle donne ?

Non, je vois bien la nervosité actuelle sur le plan géopolitique, nous venons de l’évoquer. Vous avez raison, l’Afrique est un endroit qui– tant mieux ! –, attire toutes les convoitises. Je continue de penser que l’Europe est le voisin le plus immédiat de l’Afrique. Nous avons les mêmes fuseaux horaires, on parle le français pour la moitié de l’Afrique, l’anglais pour l’autre moitié. Et nous cultivons une tradition historique de fonctionnement et de partenariat. On se connaît très bien entre Européens et Africains. L’Europe doit garder une influence extrêmement importante et forte mais intelligemment, par le gagnant-gagnant.

Les partenariats ne doivent pas être déséquilibrés, ils ne fonctionneraient pas à long terme. Autrement dit, le développement économique doit être basé sur la confiance. L’Europe doit être plus forte dans ses investissements en Afrique et dans leurs financements. On m’a souvent dit que les Chinois arrivaient avec des financements, qu’il ne restait plus qu’à signer et les immeubles et les ponts étaient construits. Ce dont je me suis aussi aperçu, c’est que la qualité n’était pas forcément là et que des emplois n’étaient pas forcément créés.

Au contraire, l’Europe est là pour construire dans la durée et faire en sorte que l’Afrique économique et sociale se développe. C’est pour moi une obsession. On ne peut pas se contenter de faire un coup de business sur un mois.

On ne peut pas ne pas vous poser la question de la Françafrique, cette question particulière qui connaît aujourd’hui des hoquets. Comment changer de « logiciel » ?

Je pense que cette période a vécu. Il faut regarder l’avenir et construire sur l’avenir. C’est là où le business sain, transparent, gagnant-gagnant est important. Si on veut construire ensemble l’avenir avec la France et avec l’UE, il faut remettre tout à plat. Dire quels sont les enjeux et d’où on part.

J’ai une théorie des cinq V que j’ai pratiquée pour Radiall et pour le MEDEF. Le premier est d’avoir une vision commune. Quand on veut embarquer une équipe, il faut avoir un objectif clairement identifié. Le deuxième est la vérité du moment où l’on est. Parfois, on n’est pas d’accord sur les faits, mais il y a une vérité. Le troisième, ce sont les valeurs. Veut-on jouer dans un cadre d’éthique, de règles du jeu, d’État de droit ? Oui. Y a-t-il de la moralité derrière tout ça ? Fondamentalement, oui.

Le quatrième est la volonté de décider et d’agir. Parfois, on a un beau paysage et des politiques qui n’agissent pas derrière. Nous, entrepreneurs, agissons. C’est parfois impopulaire mais nous agissons. Le cinquième est la victoire. Il faut célébrer les victoires, les commandes, les gros projets, les beaux projets d’investissement qu’une boîte européenne réalise en Afrique ou qu’une boîte africaine réalise en Europe.

Un mot sur votre dernier livre, Le Cœur et le courage, sur la situation de la France à l’approche d’un rendez-vous électoral.

Ce livre porte sur le plein-emploi en France. Je suis un peu désespéré que mon pays reste à 8% de chômage alors que les Suisses sont à 3% et les Allemands à 4,5%. Il faut tout de même dénoncer ce qui cloche en France, depuis quelques années. J’ai écrit ce livre en disant que les politiques, dans leurs programmes présidentiels, devraient tous parler du plein-emploi. C’est un défi possible et vital pour notre pays.

HBY et NB

Écrit par
Par Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

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