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Mathieu Mandeng et la banque

Mathieu Mandeng, le président de l’Association professionnelle des établissements de crédit du Cameroun (Apeccam), la plus grande d’Afrique centrale, fait le point sur les difficultés et les opportunités, dans le financement des PME.

Quelles difficultés majeures rencontrez-vous dans votre activité de banquier ?

Les difficultés que nous rencontrons sont partagées avec la plupart des opérateurs. Certaines sont génériques et d’autres plus spécifiques à l’activité de banquier. Les premières sont celles liées à l’environnement des aff aires, au manque d’infrastructures, à la gouvernance et à l’intégration régionale. Pour autant, certaines difficultés sont porteuses d’opportunités pour les banques : si le manque d’infrastructure obère notre compétitivité, le champ ouvert pour le financement des nouvelles infrastructures nécessaires représente des affaires potentielles pour les banques, qu’il s’agisse de routes, de ponts, d’aéroports ou plus simplement d’électricité. Les problèmes plus spécifi ques que rencontrent les banques, dans leur eff ort de développement de la bancarisation et du financement de l’économie, sont la sécurité foncière, l’absence ou l’insuffisance de l’information sur les contreparties dans un contexte de forte asymétrie de l’information, et le problème des droits légaux. Nous finançons sans grande difficulté les grandes entreprises, les banques se battent d’ailleurs sur ce segment, et accordent des crédits à des taux incroyablement bas. Nous n’avons pas de problème pour monter des fi nancements structurés, on sait comment faire. Là où nous avons des problèmes, spécifiquement, c’est pour le financement des PME-PMI et pour le développement de la bancarisation.

En matière de financement des PME-PMI, quelle est la situation dans la région d’Afrique centrale et au Cameroun en particulier ?

Le Cameroun a la particularité de présenter un tissu de PME-PMI très dynamiques, l’économie est la plus diversifiée de la région. La problématique du financement des PME-PMI se pose à deux niveaux : à celui de la quantité et de la typologie de l’offre de crédit aux PME-PMI et à celui de la qualité de la demande de crédit. Leur financement se heurte à trois obstacles principaux : l’environnement des aff aires, l’information sur les contreparties, les droits légaux et la réalisation des sûretés. Le premier point – celui de l’environnement des aff aires – est difficile pour les entreprises en général, il l’est d’autant plus pour les PME-PMI, lesquelles sont plus vulnérables. Les grandes entreprises savent mieux gérer un environnement des aff aires difficile. Il faut regarder l’écosystème de la PME-PMI. Et considérer l’action des promoteurs. On attend d’eux qu’ils se mettent à niveau, qu’ils améliorent leur capacité managériale, leur appréhension même de leur business… Qu’attend-on de l’État et des organisations patronales et consulaires ? Qu’ils forment, informent, sensibilisent et encadrent les promoteurs de PME-PMI. La Banque centrale peut essayer de voir les mécanismes de refinancement des crédits des PME-PMI. Qu’attend-on de la banque commerciale ? Qu’elle spécialise des unités pour le financement des PME-PMI. Si l’on travaille sur tous ces axes et si l’on améliore l’environnement des affaires – avec des critères comme la facilité de créer une entreprise, la réalisation des contrats, la protection des investisseurs, le paiement des impôts, le commerce transfrontalier, tout ce que l’on trouve dans le rapport Doing Business – on va forcément améliorer l’accès aux crédits des PME-PMI. Il faut régler ces problèmes, comme celui de l’asymétrie de l’information. Deux projets de bureau du crédit sont en cours au sein de l’Uemoa et de la Cemac pour, justement, créer des pools communs d’information. Si l’on améliore sensiblement la réalisation des sûretés, notamment par l’application du pacte commissoire de la loi de 2012. Il est incontestable que l’amélioration, de ce point de vue, de l’écosystème bancaire facilite le financement bancaire. Cela ne suffit pas, il faut aussi développer l’infrastructure bancaire au-delà de la banque, au-delà du crédit bancaire à l’entreprise. Il faut développer les financements alternatifs tels que le crédit-bail pour financer l’équipement de la PME-PMI, l’affacturage pour financer les factures, le confirming ou l’utilisation de la chaîne de valeur (pour financer les PME-PMI qui sont dans la chaîne de valeur de grandes entreprises). Bien sûr, il faut développer le capital-risque et le capital-développement, financer la création de l’entreprise. Jusqu’ici nous avons parlé d’entreprise existante, mais alors qui finance les PME en création ? Il faut que les organisations patronales développent les sociétés de garantie mutuelle pour partager le risque. Les PME-PMI doivent être considérées comme une cause nationale. Il est normal que la collectivité, par l’impôt, soutienne ce genre d’initiatives. Il faut aussi développer le marché financier.

Il existe déjà diverses initiatives visant à promouvoir les PME au Cameroun, mais visiblement le résultat n’est pas au rendez-vous.

Certaines dispositions sont de création récente. L’État a fait beaucoup de choses. Il a en particulier fondé une banque des PME-PMI, qui va démarrer ses activités très prochainement, de même qu’une agence de promotion. Il a aussi créé les pépinières d’entreprises. Mais il ne faut pas se leurrer, ce n’est pas la première fois que ce genre de banque dédiée aux PME-PMI est créé au Cameroun (le Fogape, la BCD, etc.). Il faudrait que la banque applique les règles de gouvernance internationales : notions de responsabilité, d’obligation de rendre compte, d’équité, d’indépendance, d’intégrité. Car là où vous avez ces principes de gouvernance (responsabilité, obligation de rendre compte, la transparence, l’indépendance, l’équité), vous avez en corollaire trois choses : la primauté de l’intérêt collectif sur l’intérêt individuel – ce n’est pas rien chez nous ! –, le parti pris de l’action et la discipline d’exécution.

Le focus particulier sur les PME vous semble-t-il justifié ?

Absolument. Je crois que l’importance de la PME-PMI n’est plus à démontrer comme moteur de la croissance dans nos économies et de création d’emplois. Il ne faut pas se leurrer, la dynamique des grandes entreprises est de faire plus avec moins de ressources. C’est une source d’efficacité. Les États-Unis, Singapour ou même la Suisse ont reconnu l’importance des PME dans la création de richesses dans le développement des pays les plus avancés, quel que soit le niveau de développement, a fortiori dans nos pays. Combien de grandes entreprises sont venues s’implanter au Cameroun ces dernières années, à part les opérateurs de téléphonie mobile ? Aucune. Qui crée l’emploi ? C’est l’entreprise. Il faut donc qu’on alimente ce vivier ; il faut que cet ascenseur qui permet à l’entreprise de devenir grande un jour continue de tourner. Les banques nouvellement arrivées et qui se sont orientées vers les PME-PMI ont « pris le bouillon » six mois plus tard. Rétropédalage, elles sont venues s’agglutiner sur les mêmes grands comptes, sur un marché à des taux d’intérêt sur le crédit incroyablement bas pour recruter le client et lui proposer ensuite des services connexes. Le crédit devient alors « le loss leader », ce n’est pas là que je vais réaliser un bénéfice, mais sur les autres services : transferts, produits de change, crédit documentaire, gestion de la liquidité, etc. Quand vous prêtez à une entreprise à 4,25 %, à un taux plus bas que les obligations d’État (5 %) sur la même durée, il y a une aberration économique. Sauf que les 5 % sur l’État sont « secs », tandis que les produits connexes que vous vendrez au client entreprise sont globalement rentables. Voilà comment ça se passe.

La question de la bancarisation — et de la financiarisation — vous semble-t-elle le bon axe à privilégier pour atteindre l’émergence de l’Afrique ?

Tout à fait ! L’objectif sociétal de la banque, quand elle s’adresse aux ménages, c’est d’aider ceux-ci à acquérir leur logement et accroître leurs richesses ; selon le cycle de vie, les ménages sont d’abord en besoin de financement net, puis en excédent de financement net. Mais vous ne pouvez pas accéder au crédit bancaire sans avoir un compte bancaire et un histo-rique d’activité qui permet d’avoir accès aux services bancaires. C’est pour cela que la bancarisation est fondamentale. Mais le problème que nous avons, c’est la forte proportion de la population active qui évolue dans le secteur informel, de 70 % à 90 % en fonction des pays, ce qui pose la limite de la banque comme vecteur d’inclusion financière et appelle d’autres acteurs comme la micro-finance, le mobile banking, voire le mobile money.

Nous passons ainsi de la bancarisation à la financiarisation. J’encourage cependant les pouvoirs publics à continuer à pousser les paiements électroniques, car une étude de l’université Kepler en Autriche a révélé que l’augmentation des paiements électroniques de 15 % réduit le secteur informel de 7,5 %. Nous nous félicitons cependant des performances que nous avons pu enregistrer au Cameroun en matière de bancarisation, en faisant passer le taux de 10,99 % en 2010 à 20,68 % en 2015, en jouant essentiellement sur trois leviers : la proximité, le coût des services et la confiance des épargnants.

Les banques ont en effet densifié le réseau en multipliant les agences bancaires, y compris les points banque que l’on trouve désormais dans les quartiers en dehors des centres administratifs, mais également dans les stations service, les hôtels, les aérogares. Nous devons casser la barrière psychologique qui fait que certaines personnes considèrent la banque comme une affaire de riches. La question de la restauration de la confiance n’est pas anodine : le Cameroun a connu une crise bancaire grave à la fin des années 1980 et début 1990, qui a pratiquement coûté 600 milliards de F.CFA à la Banque mondiale, au FMI et aux contribuables camerounais. C’était là en effet le coût de la restructuration bancaire. La méfiance entre les épargnants et les banques s’est donc installée. Et il a fallu dix années de gestation pour créer le Fogadac (Fonds de garantie des dépôts en Afrique centrale). Avancée majeure, il est alimenté par l’ensemble des banques en vue de garantir à tout client son épargne jusqu’à un maximum de 5 millions de F.CFA par banque en cas de faillite.

Si une banque fait faillite aujourd’hui, on rembourse les épargnants jusqu’à la limite prévue. Concrètement, on veut protéger les petits épargnants en se disant que les plus grands sauront apprécier les risques. C’est quelque chose de fondamental et la réserve d’intervention s’élève à 59 milliards de F.CFA après quatre années d’existence. Un projet similaire va être mis en place dans l’Uemoa. Laquelle, selon nos informations, voudrait inclure la microfinance dans le périmètre de protection des épargnants. Sous l’impulsion des pouvoirs publics et avec la collaboration des banques, le Cameroun a instauré le Service minimum garanti, un bouquet de 15 services bancaire concédés gratuitement aux particuliers. La Bceao a également instauré un service minimum, mais avec 19 services.

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