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Maroc : Transition délicate pour le Dirham

Le Maroc entame son passage vers un régime de change flexible. La réforme soulève l’inquiétude des opérateurs qui redoutent une dévaluation, en dépit des messages rassurants des autorités.

Rabat, Aboubacar Yacouba Barma

C’est un gouverneur de Bank Al-Maghrib (BAM) très remonté qui a fait la leçon aux banques, le 20 juin, à l’occasion de la conférence de presse trimestrielle qui suit la réunion du conseil d’administration de la Banque centrale marocaine.

Avec son franc-parler habituel, Abdelatif Jouahri n’a pas masqué sa mauvaise humeur : « Je suis très mécontent parce qu’on spécule contre le dirham alors que nous considérions les banques comme les meilleures porte-parole de cette réforme auprès des opérateurs ! »

Le banquier fait référence à l’emballe­ment qu’ont vécu les salles des marchés à la veille du lancement du processus de passage d’un régime fixe à un régime flexible. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre mai et juin, la Banque centrale a injecté pas moins de 44 milliards de dirhams (4 milliards d’euros), soit 1,2 milliard de dirhams par jour.

Cette ruée inhabituelle s’explique par des opérations de couverture de risque. L’imminence de la libération progressive du dirham et les craintes de son éventuelle dépréciation ont provoqué ces prises de position inhabituelles sur les marchés, obligeant la Banque centrale à agir dans l’urgence.

La pression sur les réserves de change, qui couvraient jusque-là plus de six mois d’importation, était telle que BAM a d’abord réduit de moitié, puis coupé net, le robinet des 50 millions d’euros qu’elle injectait par jour et par banque. Le temps de voir plus clair : le gouverneur soupçonne ouvertement les banques d’avoir entretenu la panique pour augmenter leurs marges. « Je suis déçu, car on remet en cause notre crédibilité et je veux savoir qui a fait quoi », a prévenu Abdellatif Jouahri qui a convoqué les responsables des quatorze établissements bancaires de la place pour se plaindre de leurs pratiques. Surtout, la Banque centrale et l’Office des changes, autre institution impliquée dans le processus de réforme du change marocain, ont diligenté des enquêtes. « Des sanctions vont tomber », a poursuivi Abdellatif Jouahri qui s’est engagé personnellement dans ce dossier, chapeautant la préparation de la réforme depuis des années ; il entend garantir sa réussite jusqu’au bout.

Inquiétudes des marchés

Abdellatif Jouahri a tenu, au 1er semestre, quatorze réunions avec les établissements bancaires pour baliser la réforme et convenir des nouveaux instruments de couverture. La Banque centrale a concentré ses efforts sur la sensibilisation des opérateurs aux nouvelles règles de change. L’objectif était d’une part de familiariser les opérateurs en management des couvertures de risques, mais aussi et surtout de rassurer le marché sur les conditions des plus favorables dans lesquelles va se dérouler la transition.

A priori, les banques avaient joué le jeu puisque, depuis le début de l’année, les rencontres et les séminaires sur la flexibilité du régime des changes se sont intensifiés à l’approche de l’échéance. Dans le même temps, les banques ont assuré la promotion de leurs services en matière d’instruments de couverture des risques. Paradoxalement, cette sur-communication aurait amplifié les inquiétudes, car en dépit des assurances données par les autorités monétaires sur le fait que le lancement de la migration ne s’accompagnera d’aucune dévaluation, les opérateurs ont voulu réduire les risques.

Une bonne affaire pour les banquiers heureux de satisfaire leur clientèle, au grand dam des autorités monétaires qui voient ainsi leurs efforts pour une réforme en douceur contrariée par une spéculation qui n’a aucune raison d’être. La décision de la Banque centrale de réduire drastiquement le volume des devises qu’elle met habituellement et quotidiennement, à la disposition des banques, ainsi que les inspec­tions lancées tous azimuts, ont soulevé quelques incompréhensions auprès des traders marocains.

Pourtant, l’emballement des marchés à la veille d’une importante réforme peut sembler normal, d’autant que le recours aux instruments de couverture n’était systématique qu’avec de gros clients. Surtout, la pratique est considérée comme légale, ce qui n’est pas l’avis de la Banque centrale qui se demande si elle ne masque pas des opérations spéculatives.

Conditions favorables

Pour les opérateurs, ces opérations de couverture s’expliquent par la mauvaise expérience égyptienne et, dans une moindre mesure, par le risque d’un scénario à la turque. Ces deux pays, aux économies plus intégrées que celle du Maroc, ont vu leur monnaie se déprécier sensiblement après leur accès à un marché de changes flottants.

Une comparai­son que récusent les autorités monétaires qui mettent en avant la différence de contexte économique entre le Maroc et les deux pays « qui se sont vus imposer un changement de régime du fait de la fragilité de leur situation économique. Or, pour le Maroc, c’est une démarche voulue et basée sur l’importance des prérequis notamment une dette soutenue, des investissements spéculatifs assez faibles, une inflation largement maîtrisée, une réglementa­tion de change rigide ainsi qu’un déficit budgé­taire globalement contenu », explique Mounir Razki, directeur des opérations monétaires et de changes à la Banque centrale.

Il est vrai que la hausse des prix avoisine 2 % au Maroc alors qu’elle frôle la barre des 20 % en Égypte. « Il n’y aura pas de déva­luation du dirham, car les fondamentaux sont solides. Nous ne sommes pas dans une situation de crise de changes, mais devant une opération de flexibilisation volontaire qui ne nous a été imposée par aucun parte­naire », martèle Abdelatif Jouahri.

Depuis de nombreuses années, le FMI plaide en faveur d’un régime de change plus flexible, estimant qu’un « assouplissement des taux de change contribuera à absorber les chocs exogènes et à préserver la compétitivité des entreprises nationales sur les marchés mondiaux ». Cependant, bien que le processus ait été lancé en 2010, la Banque centrale a repoussé l’échéance, dans l’attente d’une convergence de conditions favorables et surtout, optant pour une réforme progressive.

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