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Mali: le prix du coton en question

Le Mali est le deuxième producteur africain de coton. La filière pèse 15 % de son PIB. Mais la chute actuelle des cours mondiaux menace les recettes nationales et les producteurs. L’industrie tente de limiter les dégâts et de se réinventer.

En 2013-2014, la campagne s’est avérée excellente : 550 000 tonnes de coton ont été produites au Mali. C’est presque un quart de mieux que l’année précédente (440 000 tonnes), ce qui fait du pays le deuxième producteur du conti­nent africain, derrière le Burkina Faso. Les cultivateurs de Sikasso et de Bougouni, dans le Sud cotonnier, n’ont pourtant pas de quoi se frotter les mains : depuis le début de l’an­née 2014, les cours mondiaux du coton ont baissé de plus de 30 %. Cette chute, cruelle et anxiogène, induit nécessairement une baisse des recettes. Et des difficultés en perspec­tive pour les producteurs : le Mali compte 160 000 exploitations, chacune employant en moyenne une vingtaine de personnes. À elle seule, la filière coton représente 15 % du PIB. Jusqu’à présent…

L’État malien ne subventionne pas directe­ment le prix d’achat du coton, mais il subven­tionne le prix des engrais. Pour soutenir les producteurs, il a donc revu à la baisse le coût assumé par les paysans, passé de 12 500 F.CFA à 11 000 F.CFA le sac de 50 kg d’engrais.

La Compagnie malienne des textiles (CMDT) est l’entreprise d’État qui achète le coton directement aux producteurs. C’est aussi elle qui l’égrène, le transporte et l’ex­porte. Pour que cette activité reste rentable, la CMDT doit vendre son coton au-dessus d’un prix de référence calculé à 770 F.CFA (1,17 euro) le kilo. Actuellement, le prix de vente est, en moyenne, de 776 F.CFA (1,18 euro) : l’équilibre est donc maintenu, mais de justesse… Les ventes vont se pour­suivre jusqu’au printemps (traditionnelle­ment jusqu’aux mois de mai juin), de sorte qu’il est encore impossible de prédire l’impact réel et définitif de la baisse des cours du coton. La tendance actuelle laisse présager une saison très difficile. « Dire le contraire serait se voiler la face, reconnaît Kalifa Sanogo, le président de la CMDT. Il est certain que si les cours baissent, nos recettes à l’export vont baisser. Quand on sait que 98 % de notre coton est vendu à l’exté­rieur, on peut dire qu’il y aura un impact négatif sur notre chiffre d’affaires et sur nos capacités économiques intrinsèques. »

Conséquence immédiate : le Mali préfère retenir temporairement sa production. « Nous nous montrons très timides sur le marché, nous observons », poursuit Kalifa Sanogo. « Cela fait deux à trois semaines que nous ne vendons rien. » Attendre que les cours remontent, attendre aussi en surveillant les devises du coin de l’oeil : « Les ventes se font en dollar, rappelle le patron de la CMDT, donc dès que le cours du dollar monte, nous essayons d’en profiter. Nous regardons tous les jours les cours, et lorsqu’une opportunité se présente, nous vendons. »

Derrière les branchages hirsutes, dépouil­lés de leur or blanc, les producteurs sont inquiets. « La culture du coton dans notre pays est soumise à beaucoup d’aléas, notamment climatiques, précise Raymond Dansoko, coor­dinateur de l’Union malienne des coopéra­tives de producteurs de coton. Les cultivateurs contractent aussi des crédits pour pouvoir ache­ter des intrants, des insecticides ou du matériel agricole. Donc lorsque les prix du marché inter­national diminuent, forcément, cela crée des problèmes. »

Une clef de répartition fixe le partage des recettes de la vente du coton entre la CMDT et l’Union des producteurs : 40 % pour la CMDT, 60 % pour les producteurs. Et c’est la Compagnie qui achète le coton aux producteurs, avec un système d’avance. Si les cours chutent trop sévèrement et que le prix de revente ne couvre pas le coût des achats, l’Union des producteurs doit alors rembour­ser la différence, grâce à un fonds prévu spéci­fiquement pour ce genre de coups durs. « C’est un fonds de soutien logé dans une banque de la place, explique le coordinateur de l’Union des producteurs. Il est constitué avec les recettes engrangées lors des bonnes années. Sur les 60 % de recettes annuelles qui reviennent aux produc­teurs, 30 % sont utilisées pour l’approvisionne­ment de ce fonds. Actuellement, il est doté d’en­viron 6 à 7 milliards de F.CFA (9 à 10,5 millions d’euros), affirme Raymond Dansoko. Lors des années défavorables, si le coût du coton est supé­rieur au prix proposé par le marché, nous faisons appel à ce fonds pour éponger la différence et sécuriser les producteurs».

Rembourser

 Un cas de figure qui s’était présenté lors de la saison 2012-2013. « Nous avions dû rembourser quelques milliards à la CMDT pour compléter le prix du coton de base », se souvient amèrement Raymond Dansoko. « Pour le moment nous n’en sommes pas là, mais avec la chute qui est en train de se dessiner, nous craignons de retomber dans cette situation. » À ce jour, les producteurs sont donc épar­gnés. Mais en sursis, et l’épée de Damoclès suspendu au-dessus de leur tête pourrait être lourde de conséquence : « Si le fonds de soutien n’arrive pas à tout couvrir, nous serons obligés de demander directement aux producteurs de rembourser la différence. »

L’État malien ne subventionne pas directe­ment le prix d’achat du coton, mais il subven­tionne le prix des engrais. Pour soutenir les producteurs, il a donc revu à la baisse le coût assumé par les paysans, passé de 12 500 F.CFA (19 euros) à 11 000 FCFA (16,80 euros) le sac de 50 kg d’engrais. En dehors de cette aide ponctuelle, aucun dispositif particulier n’est prévu, ni par l’État, ni par la CMDT.

Réduire la production

Aussi la chute des cours continue-t-elle d’inquiéter le patron de la Compagnie malienne des textiles. Il estime que le Mali pourrait être contraint de réduire sa produc­tion de coton : « Si les cours chutent drasti­quement, nous serons obligés d’observer de la prudence dans la production, explique avec euphémisme Kalifa Sanogo. Nous devons quand même rentrer dans nos frais ! Si la tendance se poursuit, nous ne pourrons pas aller au-delà d’un certain niveau de production. » Un aveu qui coûte cher, pour un pays qui a long­temps été premier producteur d’Afrique et dont l’objectif affiché a toujours été de recon­quérir cette place. D’ailleurs, le patron des cotonniers propose des solutions pour éviter d’en arriver à cette extrémité : « Nous voulons inciter les cultivateurs à produire mieux : sur un hectare, un rende­ment moyen d’une tonne est insuf­fisant. Il faut que nous arrivions à utiliser les moyens de production adéquats pour arriver à 1,5 tonne voire 2 tonnes. Cette réduction des coûts de production pourrait permettre de rentrer dans nos comptes, même si les prix à la vente sont bas. »

Stimuler la transformation

Améliorer les techniques – sans nécessai­rement utiliser davantage d’intrants – mieux respecter le calendrier agricole, les produc­teurs maliens devront donc à l’avenir s’effor­cer de diminuer leurs coûts de production. « On peut améliorer la productivité aux champs, martèle Kalifa Sanogo. Si nous améliorons les rendements, nous pouvons compenser la baisse du cours… mais seulement jusqu’à un certain niveau. »

Autre solution : développer l’industrie locale de transformation, pour exporter des vêtements ou des produits médicaux, plutôt qu’une matière première directement soumise aux fluctuations des cours. À ce jour, 98 % de la production malienne de coton est vendue brute à l’exportation. « Il existe déjà quelques initiatives, rappelle Kalifa Sanogo. Certaines entreprises transforment déjà le coton ici au Mali. » Fabrication artisanale ou industrielle de vêtements, bonneterie, mais également usage médical – coton hydrophile, coton chirurgical, compresses – les possibi­lités offertes par le coton sont nombreuses. « Mais ici, nous n’avons que de petites indus­tries, leurs capacités de transformation ne dépassent pas 2 % de la production nationale. Or je sais que beaucoup d’acteurs souhai­teraient investir dans le secteur du coton. » Développer l’industrie de transformation, au-delà même de la filière coton, est juste­ment une priorité des autorités maliennes, bien conscientes de l’énorme plus-value qui échappe au Trésor, et des nombreuses possibilités de créations d’emploi que cette industrialisation induirait. « Si nous y arri­vons, l’industrialisation peut nous aider à amortir le choc. Mais si nous n’y arrivons pas, prévient Kalifa Sanogo, la situation deviendra difficile. »

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