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L’indice d’intégration selon Carlos Lopes

Donner à l’Afrique les moyens de mieux se connaître, afin de mieux décider de son destin. Sous la direction de Carlos Lopes, la CEA propose une série d’outils permettant de valider, ou au contraire de remettre en cause, les statistiques officielles.

CARLOS LOPES Secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Afrique          

Vous êtes à la tête de la CEA depuis près de trois ans. Vous semblez aujourd’hui bousculer l’institution en lui donnant un nouveau rythme, un mode de fonctionnement différent. Sur quoi repose votre démarche ?

Elle est dictée par le contexte que traverse le continent. Je ne suis pas le seul dirigeant d’une institution africaine à se consacrer aux réformes profondes. Et en ce qui concerne la CEA, elles sont très bien accueillies par les différents pays membres. Nous n’avons jamais eu autant de présidents demandant directement l’expertise de la CEA pour les aider dans leur réflexion stratégique ! Et nous n’avons jamais constaté autant d’impact de nos publications et de nos différentes interventions. Nous sommes en train de changer la nature du débat dans différents domaines, comme le commerce ou la statistique. Tout cela va dans la direction vers laquelle nous invite l’Union africaine. Celle de relancer le débat sur la prospective, avec l’agenda 2063. Cette vision doit être traduite autour d’outils techniques qui nous permettent d’avancer sur le chemin de la transformation.

Vous voulez « rendre les chiffres intelligents », c’est-à-dire donner un sens incontestable aux instruments de mesures. L’Indice de l’intégration régionale, en cours d’élaboration, permet-il d’innover ?

Je me suis rendu compte que si on voulait véritablement changer le discours sur l’Afrique, il faut maîtriser les chiffres. Tant pour les données macroéconomiques que démographiques, nous disposons d’énormément de projections, mais, pour une partie d’entre elles, tout l’appareil statistique devient susceptible de fausses interpréta-tions, de prévisions erronées, dénuées de sens précis, etc. Les raisons pour lesquelles nous avons tellement de déficiences statistiques se trouvent naturellement, entre autres éléments, dans l’appareil institutionnel des États. D’autre part, les indicateurs conçus pour d’autres parties du monde ne reflètent pas forcément la réalité de l’Afrique. Beaucoup projettent ainsi des chiffres dont la crédibilité fait accepter toutes sortes d’analyses, lesquelles ne sont pas basées sur la même qualité et la même fiabilité que les données d’autres régions du monde. Ainsi tout n’est pas comparable ! 

Je vous donne juste un exemple, le plus frappant. On dit généra-lement que la croissance africaine de ces 15 dernières années pourrait être remise en cause parce que les chiffres ne sont pas totalement fiables. C’est une thèse qui est répandue parmi un certain nombre d’analystes. À lire à cet égard, un essai sur la qualité des statistiques du continent : Poor Numbers, de Morten Jerven. Il entretient et justifie la question « peut-on croire à cette croissance ? ».

D’autant plus que beaucoup d’États essaient de manipuler les chiffres. Le doute est donc légitime…

Seulement 12 pays en Afrique tiennent des statistiques de comptes nationaux à jour, voisins des standards internationaux. Seuls une vingtaine de pays disposent d’un recensement de popula-tion qui ne dépasse pas dix ans. Sur ces bases, on pourrait donc effectivement donner crédit à ce doute. Pourtant, chaque fois que l’on procède à une révision des comptes nationaux pour les adapter aux meilleurs standards, on met à jour une sous-estimation. Il n’y a jamais de surestimation, au contraire !

Cela s’explique, car les nouveaux standards permettent d’avoir beaucoup plus de connaissance sur l’économie informelle partout dans le monde, pas seulement en Afrique. C’est le cas par exemple des comptes nationaux de l’Italie qui ont été révisés pour inclure la contribution de la mafia et des prostituées. Et cela ne fait pas rire les gens ! Mais quand il s’agit de l’Afrique, on a des doutes. Voilà juste une petite démonstration du fait que nous devons vraiment maîtriser les chiffres…

La croissance de l’Afrique n’est pas un épiphénomène ! Elle va durer. Pourtant, il faut que les Africains se réveillent et qu’ils entrent dans la phase de la transformation de l’économie du continent.

Sur quels critères avez-vous élaboré l’Indice de l’intégration régionale qui sera opérationnel fin 2015 ?

Nous avons constaté que le débat sur l’intégration régionale était faussé. Il était fait de proclamations politiques, et quand il s’agissait d’un débat un peu plus technique, il était centré sur le commerce, comme si le commerce était le seul indicateur de l’inté-gration régionale. Certes, c’est un indicateur très important, mais il faut dire que même les chiffres communiqués sur les niveaux de commerce entre pays africains sont vraiment très discutables. On parle de quelque 11 % de commerce intrarégional, mais si on analyse la distribution par sous-région, on verra que les niveaux, par exemple en Afrique orientale, sont au même niveau qu’en Asie du Sud-Est, qui est à 26 %. Or, l’Afrique du Nord est à 3 %.

C’est- à-dire que la moyenne est tirée vers le bas, à cause de la taille de cette région. De plus, tous les aspects de l’économie informelle ne sont pas pris en compte dans ces statistiques. De même que toutes les activités sophistiquées, notamment les transactions financières ou les télécommunications, qui ne sont pas non plus captées par les statistiques, car les États n’ont pas encore les instruments permettant d’avoir accès à ce type de données. 

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