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Libye : L’or noir échappe à tout le monde

En Libye, personne ne contrôle le pétrole, qui représente 97 % des revenus de l’État. Les fragmentations géographiques, tribales et politiques empêchent tout acteur d’avoir la main sur le circuit. À ce jeu, Khalifa Haftar possède une (petite) longueur d’avance.

Tripoli, Mathieu Galtier

L’or noir, le nerf de la guerre. Les multiples conflits de basse intensité minent l’intégrité territoriale de la Libye. L’arrivée massive de migrants prouve chaque jour l’absence de contrôle des frontières. Le pouvoir politique est aux mains de diverses factions. Des groupes terroristes sont présents un peu partout, etc. La ques­tion du pétrole reste la priorité. Pour preuve, Moustafa Sanalla, le président de la National Oil Corporation (NOC), basée à Tripoli et qui gère la production d’or noir, a annoncé un plan ambitieux : 1,32 million de barils journaliers d’ici à la fin de l’année, 1,5 million de bpj fin 2018 et 2,2 millions en 2023. La production peinait à dépasser les 200 000 bpj en 2016 mais atteignait 1,6 million à son plein rendement avant la révolution.

Sur le terrain, les chiffres font du yo-yo. En juillet, les résultats sont montés à 1,02 million de bpj, dans les clous du plan annoncé par Sanalla. En août, le nombre de barils quotidien a chuté de 35 % à cause d’attaques de milices sur plusieurs champs pétroliers à l’ouest du pays.

L’instabilité demeure le maître mot concernant les infrastructures pétrolières de l’Ouest, du fait de la géographie morcelée. Les pipelines traversent la zone d’influence de Zintan, localité qui a prêté allégeance au gouvernement de Baida, à l’est. « Des milices en profitent pour fermer les vannes ou pour se servir en pétrole. Certains le font pour des raisons politiques, pour s’opposer à Faez Serraj [le Premier ministre du gouvernement d’union nationale basé à Tripoli et reconnu par la communauté internationale], d’autres le font pour revendre le pétrole en Tunisie », explique Houssam, un membre de la brigade anti-contrebande du pétrole basée dans la région et sous le contrôle du ministère de la Défense. Ce sont ces milices qui sont à l’ori­gine des dernières attaques « criminelles », selon le terme de la NOC. Les habitants de la zone, partisans de cette action, ne parlent que d’actes de protestation pour lutter contre « la marginalisation de la région ».

Haftar, fragile roi du pétrole

Le fait est que trois champs, al-Filoun, Sharara et Hamada, sont à l’arrêt depuis que les pipelines ont été fermés. La perte sèche est telle que le gouvernement a dû décréter l’« état de force majeure» qui permet une exonération de la responsabilité de la NOC en cas de non-respect des livraisons de pétrole – le Sharara est principalement exploité par l’espagnol Repsol et al-Filoun par l’italien ENI. Fin août, la raffinerie de Zawya ne trai­tait plus que 44 000 barils par jour contre 120 000 avant l’attaque.

À l’est, la situation est plus stable. Du moins en apparence. Depuis le 13 septembre, Khalifa Haftar, le bras armé du gouver­nement de Baida, en Cyrénaïque, a pris le contrôle du croissant pétrolier, dans le golfe de Syrte, au centre de la côte libyenne. C’est là que se situent les principaux terminaux pétroliers, Ras Lanouf, As-Sidra et Brega, par où transite environ 60 % du brut libyen. Auparavant, la zone stratégique était entre les mains des hommes d’Ibrahim Jedran qui pendant longtemps a mené une politique de fermeture des vannes pour peser dans le jeu politique. Khalifa Haftar a lui autorisé immédiatement le retour des exportations : la production a progressé de 50 % passant de 400 000 bpj à 600 000 bpj. Ses hommes, unis sous la bannière de l’autoproclamée Armée nationale libyenne (ANL), protègent égale­ment les champs pétroliers de l’Est. Bien que s’opposant au gouvernement d’union natio­nale basé à Tripoli, Haftar n’est plus consi­déré comme un obstacle à un règlement mais comme un acteur incontournable.

L’EI toujours présent à l’Est

Ghassan Salamé, le représentant des Nations unies en Libye, a d’ailleurs rencontré Khalifa Haftar à la fin de l’été. Plus probant encore, le géant américain Schlumberger a décidé de revenir dans le bassin de Syrte après trois ans d’absence. Khalifa Haftar pourrait se présenter comme le roi du pétrole, et donc le roi de Libye.

Dans le croissant pétrolier, le pouvoir de l’ANL ne tient que par un accord avec les tribus locales, les mêmes qui soutenaient Ibrahim Jedran avant de se rallier à Haftar. Même si elles ont échoué, la contre-attaque de Jedran en décembre dans la région montre la précarité de la situation. L’État islamique, s’il ne contrôle plus Syrte, possède toujours une capacité de nuisance certaine. Le 29 août, le groupe terroriste a tué dix combattants de l’ANL à un check-point situé dans la région de Joufrah, au sud du croissant pétrolier. Autre obstacle auquel Haftar doit faire face : l’état des infrastructures.

Au terminal pétrolier de As-Sidrah, sur les 19 cuves de stockage, treize sont endommagées, contre une seule détruite en 2011, selon Ibrahim Mahlouf, manager au terminal. Sept ont totalement fondu, « pour elles, il faut en reconstruire des nouvelles, ce qui coûte 50 millions $ l’unité et entre trois et quatre mois de travaux », précise Ibrahim Mahlouf qui estime la capacité de stockage à un tiers comparé à 2010. Une « aubaine » car en 2015, les trois champs de Mabrouk [où était Total], Dahra et Jalou ont été détruits par des raids de l’État islamique. « Nous n’aurions actuelle­ment pas la capacité de stocker tout le pétrole si la production marchait à plein rendement », reconnaît le responsable d’As-Sidrah.

Blocage de la Banque centrale

Outre les obstacles tribaux et tech­niques, le jeu politique à multiples bandes empêche la relance de la production pétro­lière dans le neuvième pays en termes de réserves, selon l’administration américaine. Le rapprochement entre Haftar et Faez Serraj n’est pas du goût du gouvernement de Baida. Le 14 juin, le Premier ministre Abdallah al-Thinni a ordonné l’arrêt de l’activité de Glencore qui achemine environ 190 000 bpj et qui a un contrat d’exclusivité pour exporter le brut du terminal de Hariga. Une décision facilitée par le fait que la société suisse est détenue à 8,5 % par le Qatar et que Baida s’est rangé derrière l’Arabie saoudite dans son offensive diplo­matique contre l’Émirat.

En Libye, contrôler les infrastructures pétrolières ne signifie pas posséder l’argent qui correspond à la production. Le système fait que l’argent de la transaction passe par un compte de la Banque centrale (BCL) situé à l’étranger avant d’être reversé dans les coffres de la BCL à Tripoli. Depuis l’été 2014 et la division du pays, l’institution financière a décidé de n’ouvrir les cordons de la bourse que pour deux principales lignes budgé­taires : les salaires (64 % du budget de l’État en 2016) et les subventions sur certaines denrées (huiles, farine, sucre, essence, etc.). « Notre production est sur la bonne voie, mais elle ne suffit pas à équilibrer le budget, cependant elle est assez importante pour espérer pouvoir stabi­liser notre situation financière», commente Moustafa Sanalla.

De quoi être tenté de vendre directement en sous-main, comme s’y était essayé Ibrahim Jedran en 2014 avec le tanker Morning Glory, battant pavillon nord-coréen, et qui a finalement été arrai­sonné par la flotte américaine. « Depuis début 2017, il n’y a plus d’équivalent du Morning Glory, assure un dirigeant d’une institution financière internationale, les acteurs, Haftar le premier, auraient trop à perdre en crédibilité auprès des grands pays. » Les gardes-côtes ont arraisonné fin août au large de la côte deux tankers, battant pavillon du Liberia et de la Tanzanie, qu’ils soupçonnaient de vouloir récupérer du pétrole libyen en contrebande. Six ans après la révolution, l’or noir échappe toujours entre les doigts des Libyens. 

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