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L’Harmattan, un modèle rentable

Créée en 1975 à Paris, la maison d’édition a essaimé en Europe, puis en Afrique. Construite sur un modèle original, témoin et acteur de l’Histoire, elle a toujours occupé une place à part dans le monde des livres. Et s’apprête à relever les défis de demain.

Par Guillaume Weill-Raynal

Nichée au coeur du quartier latin, la devanture du siège de la librairie L’Harmattan pourrait être celle d’un modeste bouquiniste. Elle abrite pourtant une maison d’édition hors normes dont la belle aventure, commencée il y a 42 ans, peut se flatter aujourd’hui d’un bilan impressionnant : un chiffre d’affaires annuel de 10 millions d’euros, des comptes largement bénéficiaires, près de 50 000 titres parus à ce jour ! Les sujets traités couvrent tous les champs : romans, poésie, ethnolo­gie, sociologie, histoire, géographie (tous les continents sont couverts, et l’Afrique ne représente que 20 % des publications), politique, droit et économie, beaux-arts, communication… Tout au long de l’année, 400 directeurs de collection recherchent et entretiennent le contact avec un vivier de plus de 4 000 auteurs organisés en réseau.

Dans le même temps, trente à quarante manuscrits arrivent chaque jour d’un peu partout. Chaque jour, quinze titres paraissent ! Au total, 25 000 auteurs – dont plus de 6 000 Africains – ont été publiés depuis la fondation de la maison. « Parfois, je pense à un stade de foot rempli d’auteurs…», sourit Xavier Pryen, qui a succédé à son oncle Denis, le fondateur, en 2010.

Le secret d’une telle réussite ? « Nous sommes à contrepoint de tous les autres éditeurs », explique Xavier Pryen. La plupart ne publient en effet un livre que selon une logique de rentabilité qui leur garantit ou leur laisse du moins espérer pouvoir en vendre un minimum d’exemplaires. « L’Harmattan a une logique inverse : si on estime qu’un texte est bon, qu’il est susceptible de contribuer à l’évo­lution d’un champ et qu’il existe dans le monde un potentiel de cent lecteurs, nous le publions».

Un parti pris éditorial rendu possible par un business model dont les critères économiques diffèrent sensiblement des autres maisons d’édition et même de n’importe quelle autre entreprise commerciale : des tirages « tout à fait ajustés » pour éviter le gaspillage d’exem­plaires coûteux à produire et à stocker, « une équipe restreinte, extrêmement opérationnelle », mais surtout des directeurs de collection qui « à 95 %, fonctionnent de manière totalement bénévole et gratuite », et des auteurs acceptant de ne toucher de droits qu’à compter d’un seuil d’exemplaires vendus, et même parfois d’en acheter eux-mêmes un certain nombre.

Des réseaux utiles

Le modèle a été contesté par certains. Des sociétés d’auteur ont même engagé des procès. Mais Xavier Pryen réfute la critique qui a été faite à L’Harmattan de reposer sur un système d’édition à compte d’auteur déguisé. « Notre modèle économique a permis à des centaines d’auteurs d’exister, sans lequel ils n’existeraient pas ! » Un modèle qui, selon lui, fonctionnerait à tel point que beaucoup dans le secteur du livre, prenant conscience des évolutions nécessaires, commenceraient à s’en inspirer.

Mais L’Harmattan, c’est d’abord et surtout l’histoire d’une entreprise qui s’ins­crit profondément dans… l’Histoire. Fondée dans les années 1970 par des « cathos de gauche tiers-mondistes », comme les Pryen aiment à le rappeler eux-mêmes, la petite maison d’édition du quartier latin fut dès l’origine un acteur à part entière de cette histoire des peuples et des idées qu’elle contri­bue à mieux faire connaître. Un rôle profondément inscrit, encore aujourd’hui, dans son ADN, qui s’appuie largement sur ces fameux « réseaux » constitutifs de son iden­tité. Car si dès l’origine, L’Harmattan publie abondamment sur des pays sortis quelques années auparavant de la colonisation, « nous étions indépen­dants par rapport aux indépendances », explique Denis Pryen qui, depuis sa retraite, demeure néanmoins actif au sein de la maison. « Nos auteurs dans les pouvoirs, ce sont des universitaires, des chercheurs, des hommes politiques, des militaires, etc. Et dès qu’il se passe quelque chose, ils nous informent ».

Le premier livre publié en 1975 portait sur la chute du régime Salazar au Portugal. « On connaissait les capi­taines qui ont déclenché la révolution des OEillets. » Récemment, les membres d’une délégation d’un mouvement impliqué dans un conflit d’Afrique ont été reçus à l’Élysée et au Quai d’Orsay… non sans faire un détour par la librairie du Quartier latin. Du temps de Kadhafi, Denis Pryen a rencontré à plusieurs reprises le président libyen et quelques semaines avant le déclen­chement de la guerre d’Irak de 2003, Tarek Aziz, le ministre des Affaires étrangères de Saddam Hussein. L’Harmattan a publié plusieurs livres de Laurent Gbagbo, l’ancien président ivoirien, aujourd’hui poursuivi devant la Cour pénale internationale – « C’est la Françafrique qui a fait venir Ouattara ; la réconciliation ne se fera pas sans Gbagbo… » . L’éditeur n’exclut pas pour autant de publier un jour un livre en faveur de Ouattara si le texte, ou le contexte, le justifie.

L’Afrique terre de conquêtes et d’innovations

Acteur de l’Histoire, L’Harmattan l’est aussi par sa participation active à la grande mutation qui, partout dans le monde, vient bouleverser les secteurs du livre et de la communication. L’avenir est au numérique. Cette année 150 000 euros ont été inves­tis dans la numérisation du fonds. Mais le papier ne disparaîtra pas demain, brutale­ment. Les différents supports coexisteront encore longtemps.

L’Afrique constitue à cet égard un terrain de conquêtes et d’innova­tion. Le continent constituera dans trente ans un marché de 950 millions de franco­phones, aussi bien pour le livre numérique que pour le livre papier. « Aujourd’hui, il est très difficile voire quasi­ment impossible, en Afrique, de vivre du livre ».

Onze structures ont été créées sur le continent, (en Guinée, au Sénégal, en RD Congo…) qui ne pourraient pas survivre, pour le moment, sans le soutien de la maison mère fran­çaise. Mais tout peut aller très vite. Une révolution est en cours à Dakar où L’Harmattan a ouvert une imprimerie POD (Print on demand) qui lui permet, grâce à la numérisation des fichiers, d’im­primer en moins de 48 heures entre un et 20 exemplaires de n’importe lequel titre de son fonds et de les livrer en ville, en moins de quatre jours, à Dakar, mais aussi à Conakry – nommée capitale mondiale du livre pour l’année 2017 ! – en les ache­minant par la route.

Une souplesse qui, par rapport à l’importation coûteuse de livres au goutte-à-goutte, constitue un bénéfice évident de disponibilité et d’accessibilité pour le lecteur-consommateur, mais qui renforce aussi l’autonomie économique et le développement de ces structures de production locale. Des projets d’implanta­tion analogue sont en cours en Côte d’Ivoire, au Togo, au Maroc. D’autres éditeurs, « et non des moindres », envisagent déjà de passer commande auprès de L’Harmattan pour imprimer leurs propres livres à destination du marché africain. En 40 ans, l’éditeur du quartier latin est devenu un acteur à part entière du développement en Afrique.

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