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L’énergie et l’industrie, des pistes indispensables

L’énergie et l’industrie, des pistes indispensables
  • PubliéApril 1, 2022

L’industriel Loïk Le Floch-Prigent connaît la valeur indispensable de l’énergie. Il plaide pour une meilleure utilisation des ressources de l’Afrique, gaz, eau, etc., mises au service du développement. Non sans égratigner le manque de volontarisme des dirigeants africains et de la France.

Entretien avec Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

 

Vous avez longuement travaillé dans les coulisses du pouvoir, en étant président notamment de quatre grandes entreprises très importantes : Rhône-Poulenc, Elf, SNCF et GDF. Aujourd’hui, avez-vous cessé d’être Le mouton noir, pour reprendre le titre de vos Mémoires ?

 Non, je suis toujours anticonformiste ! Aujourd’hui, je suis encore président de quelques PMI et, à 78 ans, tout le monde attend que je prenne ma retraite. Mais j’ai envie de continuer à œuvrer dans le secteur de la production, qui a toujours été mon addiction… Je suis heureux de travailler avec de jeunes gens très talentueux qui font des choses magnifiques.

 

Question au spécialiste de l’énergie que vous êtes : quel effet aura la guerre en Ukraine ?

Un effet dévastateur. La politique menée par l’Union européenne, autrement dit par l’Allemagne, se révèle catastrophique. La volonté de faire beaucoup d’éolien et de solaire en Allemagne et chez ses voisins est une absurdité si on n’a pas de gaz pour compenser la majeure partie du temps où il n’y a ni vent ni soleil. Les antinucléaires prennent un coup décisif en Europe et ne peuvent pas s’en sortir.

Soit nous restons dépendants de la Russie avec tous les effets provoqués actuellement, soit nous trouvons une solution pour les trente prochaines années avec beaucoup de nucléaire et de diversification. C’est ce qui était prévu après le « coup de Trafalgar » qui a consisté à mettre les Occidentaux en difficulté par le prix du pétrole dans les années 1970, et qui n’a pas été compris.

 

Question cette fois à celui qui connaît bien l’Afrique, dont on a tant parlé comme étant « la dernière frontière » : les conditions de son émergence sont-elles réunies ?

 Il demeure la difficulté de la transformation des matériaux bruts en matériaux vendables, ce qui est directement lié à la politique énergétique. Nous faisons face à une absence de volonté de faire un sujet de la transformation des matériaux en Afrique et d’engager une véritable politique industrielle. Ceci n’a pas été une priorité pour les gouvernants et, la démographie étant galopante, les besoins en énergie dépassent très largement les capacités immédiates de construction de centrales électriques, de raffineries ou d’autres sites industriels. Ceci met l’Afrique subsaharienne dans un grand embarras.

L’idée d’électrifier l’Afrique le plus tôt possible en s’en donnant les moyens n’était pas mauvaise. Ne pas avoir exécuté cette idée est une catastrophe. Je n’étais pas très favorable au grand barrage Millenium, mais il faut reconnaître que l’Éthiopie sera autosuffisante par cet ouvrage.

 

Vous évoquez l’idée d’une industrialisation mais comment l’aborder, en Afrique ?

Du fait de la grande fracture du centre de l’Afrique, il existe des ressources géothermiques mais s’y trouvent également du pétrole et du gaz, qu’il faut savoir utiliser sans écouter ceux qui disent « c’est mal ». Il faut accepter que les dirigeants investissent dans des installations d’une capacité de 100 000 b/j et non pas de 20 000 b/j. Par ailleurs, il faut construire un maximum de barrages dans les pays pour produire de l’électricité elle aussi abondante et bon marché. C’est ainsi que se fait l’industrialisation d’un pays et c’est là la base des problèmes de l’Afrique aujourd’hui.

 

Peut-on dresser la carte des matières premières et avoir une idée claire de cette richesse ? On voit aussi qu’il y a derrière cela beaucoup de convoitises.

L’Afrique regorge de secteurs géographiques exceptionnels. Dans des pays comme la Guinée Conakry, la RD Congo ou Madagascar, il est, a priori, facile de trouver des solutions, à condition d’avoir une politique suivie d’utilisation correcte des richesses vers la première puis la deuxième transformation. Un pays comme le Togo, par exemple, a les meilleurs phosphates du monde mais ne les utilise pas aujourd’hui pour construire une industrie de produits phosphatés, alors qu’il est évident que c’est ce qu’il faut faire. Mais dès lors qu’un gouvernement vit de la rente des matières premières, il n’a pas besoin de l’entreprendre.

Tout cet ensemble de faits est à transformer, absolument, par les Africains eux-mêmes. Il ne sert à rien que les Occidentaux, les Russes et les Chinois exploitent les ressources pour ensuite aller produire ailleurs. Dans l’est de la RD Congo, se fait l’essentiel de l’extraction du cobalt, un produit indispensable pour fixer le lithium employé dans les batteries de la nouvelle folie électrique automobile. Or, la RDC n’en touche pas les bénéfices. Le cobalt est acheté sur le marché à Dubaï puis exporté en Chine. Ce sont les Chinois qui tirent profit du cobalt de la RDC ! Ce pillage n’est pas occidental mais mondial et il faut absolument le résorber dans les années à venir pour trouver un certain équilibre entre les continents. La démographie va plus vite que le développement !

 

Pour avoir un portrait aussi précis que possible de cette Afrique, faut-il s’appuyer sur les indicateurs économiques classiques pour pouvoir apprécier la situation ?

Les indicateurs sont importants. Lorsque, en Côte d’Ivoire, vous constatez un progrès par le développement d’une classe moyenne, vous le faites à partir de ressources annuelles mais pas véritablement industrielles. Les pays où se trouvent des minerais et d’autres ressources extrêmement importantes sont bien moins développés que la Côte d’Ivoire.

 

La ZLECAf est-elle un leurre ou apportera-t-elle une impulsion vers la convergence et la réalisation d’un marché ? Comment voyez-vous le Doing business en Afrique, un mot qui revient dans la novlangue mondiale ?

Des Businessmen comme Tidjane Thiam, d’origine ivoirienne, disent qu’investir en Afrique c’est faire beaucoup d’argent. Mais investir dans quoi ? Il ne s’agit pas d’investir pour spolier mais pour que le continent africain se développe effectivement. Je ne vois pas beaucoup de gens qui ont la volonté de changer les choses dans les pays. Je condamne plutôt la prédation de gens satisfaits d’obtenir des permis d’exploiter.

Il n’en reste pas moins que voir ce continent africain ne pas arriver à se développer vraiment est un obstacle complet au bien-être mondial. L’Afrique australe, qui se développait de manière exceptionnelle, marque le pas aujourd’hui à cause d’une prédation excessive des ressources.

 

Je ne peux pas ne pas vous interroger sur la place de la France et de la Françafrique. On sent un déclassement français très important en Afrique et surtout une forme de rejet difficilement explicable. Comment analysez-vous d’une façon sereine cette réalité ?

Je suis très serein sur la conduite passée. Nous avons eu des Français exceptionnels dans ces pays qui ont cherché le bien de l’Afrique, parfois maladroitement. Mais, de façon générale, les liens fraternels entre beaucoup de Français et l’Afrique se voient dans les rues d’Abidjan, de Brazzaville et de Kinshasa et dans les rues de France. Il y a eu un mélange et c’était intéressant.

Il y a eu la politique des États et le fait que des pays prédateurs sont venus. L’arrivée de la Chine en RD Congo a été très brutale, tout comme la façon dont les Russes sont arrivés en République centrafricaine et maintenant au Mali. Le gouvernement français a ignoré quelle était l’évolution de l’Afrique et a fait une politique de gribouille, durant quinze ans. Avec des mots peu sympathiques envers les populations africaines et une incompréhension de ce qui avait été fait par la France et de ce que les Français pouvaient avoir de liens physiques, psychologiques et philosophiques avec l’Afrique. Cela a conduit à des manipulations diverses et à un rejet de la présence française dans de nombreux pays.

 

Pour conclure, pouvez-vous construire quelques pistes que ce qu’il faut avoir pour faire décoller l’Afrique ? En 2022, les enjeux sont considérables.

L’idée de mon ami Jean-Louis Borloo d’électrifier l’Afrique le plus tôt possible en s’en donnant les moyens n’était pas mauvaise. Ne pas avoir exécuté cette idée est une catastrophe. Je n’étais pas très favorable au grand barrage Millenium, mais il faut reconnaître que l’Éthiopie sera autosuffisante par cet ouvrage. Sa mise en pleine capacité, si elle résout ses problèmes ethniques, alimentera en électricité l’Éthiopie pour qu’elle puisse transformer les matières premières dont elle dispose. Cet exemple est une possibilité sur le fleuve Congo, pour lequel nous en sommes au début du début de ce qu’il faut faire, comme sur l’ensemble des fleuves du continent !

@HBY

 

 

 

Écrit par
Hichem Ben Yaïche

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