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Le gouvernement Essid au coeur de la tempête

Le gouvernement. Qu’ils soient issus du sérail de l’administration, du privé ou de la politique, les ministres en charge des questions économiques tardent à engager les nécessaires réformes dont la Tunisie a besoin.  

Près de huit mois après son investiture, le gouvernement Habib Essid peine à convaincre : son bilan est plutôt maigre, dans tous les domaines ou presque. Les deux attentats terroristes du 18 mars au Bardo et du 26 juin à Sousse, ont donné un coup d’arrêt au tourisme et à l’investissement, aggravant la crise économique que traverse le pays depuis la révolution de janvier 2011. La grogne sociale, avec son lot de manifestations, grèves et sit-in a fait le reste. 

Résultat : tout va de mal en pis, notamment dans le domaine économique. Cela est d’autant plus inquiétant que le gouvernement ne donne pas l’impression de contrôler la situation et encore moins de prendre les décisions qui s’imposent, et l’année 2015 risque de s’achever avec une croissance proche de zéro. 

Pour beaucoup d’observateurs, le principal problème semble résider dans la compo- sition même du gouvernement Essid, et notamment dans son manque de cohésion et ses hésitations. Ce gouvernement, dirigé par un commis de l’État indépendant, est, en effet, constitué de deux blocs hétérogènes. Il comporte, d’un côté, des technocrates purs et durs, énarques, ingénieurs, juristes ou économistes, qui ont fait toute leur carrière dans les arcanes de l’administration publique. S’ils offrent l’avantage de bien connaître la bureaucratie tunisienne, ce qui est censé leur faciliter la tâche, ils en incarnent aussi tous les défauts : lenteur, conservatisme, résistance à l’inno-vation et hostilité au changement. Ces vieux briscards sont jaloux de leurs prérogatives et semblent peu pressés de mettre en route des réformes structurelles (fiscale, douanière, bancaire, du système de passation des marchés publics, etc.). Et pour cause : ces réformes, qui engagent la Tunisie vis-à-vis de ses partenaires et bailleurs de fonds internationaux, risquent de transformer radicalement les modes de gouvernance jusque-là en vigueur, d’instaurer davantage de contrôle et de transparence, et de limiter ainsi les pouvoirs régaliens d’une administration omnipotente qui ne veut rien lâcher. Commentaire désabusé d’un promoteur privé : « S’ils n’ont pas la nostalgie du système Ben Ali, qu’ils ont tous servi à des niveaux divers, ces ronds de cuir endurcis ne sont pas pressés, non plus, d’en sortir… »

Le second bloc est constitué de ministres issus des quatre partis ayant remporté les dernières élections et constituant la coalition au pouvoir : Nidaa Tounes, Ennahdha, Union patriotique libre et Afek Tounes. Ces politiciens ont beau être, pour certains, des individus compétents qui ont fait leurs armes à la tête d’entreprises privées, à l’université ou au sein de la société civile, ils sont peu expérimentés, ce qui les rend très dépendants des bureaucrates qu’ils sont censés diriger. Pis encore : au moment de prendre leurs fonctions, la plupart n’avaient aucune idée de ce qui les attendait ni de ce qu’on attendait d’eux. Aussi ont-ils perdu plusieurs mois à tâtonner, à tergiverser et à faire du surplace, tétanisés par l’ampleur des problèmes et la faible marge de manoeuvre qui leur est concédée.

Manque de volontarisme

Seuls deux ministres ont pu tirer leur épingle du jeu et s’imposer dans leurs dépar-tements respectifs : Néji Jalloul (Éducation) et Saïd Aidi (Santé), qui sont d’ailleurs plébisci-tés par les Tunisiens parce qu’ils ont su impri-mer leur marque et imposer des changements, malgré les résistances de la nomenklatura. Les autres ministres, et notamment ceux en charge des départements économiques, n’ont pas la même cote, parce qu’ils ont du mal à faire passer les réformes, à relancer la machine économique et à calmer la grogne sociale. Le premier d’entre eux, Slim Chaker, en charge des Finances, a la double image de tech-nocrate – il fut secrétaire d’État au Tourisme, sous Ben Ali – et de politique, en tant que membre du bureau exécutif de Nidaa Tounes. S’il est conscient de la gravité des déséqui-libres macroéconomiques et qu’il affiche une détermination à prendre les mesures correc-tives nécessaires, il rétropédale à chaque fois que la pression sociale devient forte et que le chef du gouvernement lui impose des hausses salariales intempestives, ou des aides non prévues à telle ou telle corporation qui donne de la voix. Le ministre se transforme alors en pompier bricoleur, occupé à éteindre les feux et à boucher les trous dans les Finances publiques. Ceux qui l’attendent sur l’accéléra-tion de la mise en oeuvre des réformes devront

donc… encore attendre. Il multiplie les annonces sans lendemain, tout en naviguant à vue, alors que les clignotants sont au rouge. Autre politique, Yassine Brahim, le ministre du Développement, de l’investisse- ment et de la coopération internationale. Cet ingénieur franco-tunisien, diplômé de l’École centrale Paris, a occupé de nombreux postes de responsabilité chez Capgemini, la Société Générale, 2IC, Ubitrade et autres SunGard. Rentré en Tunisie la veille de la révolution de janvier 2011, il est appelé à diriger le ministère du Transport dans le gouvernement provisoire de Béji Caïd Essebsi. Prenant goût à la poli-tique, il fonde et dirige le parti Afek Tounes (libéral), qui regroupe des hommes d’affaires et des technocrates du secteur privé. Son parti, arrivé 4e aux législatives de novembre 2014, obtient trois postes ministériels dans le gouvernement Essid. Volontaire et ambitieux, Yassine Brahim se sent à l’étroit dans un ministère de réflexion et de planification, transversal, sans réelles prérogatives et qui dépend des autres départements. Alors que l’investissement, sa principale mission, continue de stagner, son unique réalisation reste le Plan stratégique de développement 2016-2020, un document censé définir les axes d’un nouveau modèle de développement pour faire passer le pays d’une économie de sous-traitance internatio-nale à faible coût à une économie de services à valeur ajoutée. « C’est une fiction chiffrée qui laisse dubitatif et sceptique », dira l’écono-miste Hédi Sraieb. « Les prévisions de crois-sance, d’investissements, de créations d’emploi, résistent mal à l’épreuve des réalités. » Noomane Fehri, le ministre des Technologies de la communication et de l’éco-nomie numérique, est, lui aussi, membre du bureau politique de Afek Tounes. Ingénieur en géophysique diplômé de l’Institut français du pétrole, il a acquis une expérience dans la gestion et le développement d’entreprises dans les domaines des technologies de l’informa-tion et de la communication, bancaire et éner-gétique, en occupant des postes de direction dans des cabinets internationaux de conseil en technologie comme Schlumberger, KPMG et Atos. Apôtre du tout numérique, il tente de faire bouger les lignes dans un secteur qui a longtemps été surprotégé et qui souffre d’un retard en matière d’infrastructures.

La difficile tâche de la ministre du Tourisme

Le ministre du Commerce, Ridha Lahouel, est un homme du sérail. Il dirige un dépar- tement où il a fait toute sa carrière et dont il connaît tous les arcanes. Mais s’il a réussi à contenir la hausse des prix, au terme de fasti- dieuses négociations avec les producteurs et les distributeurs, il doit composer avec un phénomène sur lequel il n’a aucune emprise : le marché parallèle, en passe de représenter 50 % du commerce intérieur. Pour venir à bout de ce fléau qui gangrène l’économie de la Tunisie et alimente la colère des opéra-teurs privés, l’État doit engager des réformes. Elles concernent surtout les systèmes doua-nier et fiscal, obsolètes et corrompus, et qui dépendent du… ministère des Finances. La ministre du Tourisme, Selma Elloumi- Rekik, est une femme d’affaires. Elle codi-rige, avec ses frères et soeurs, un important groupe privé, Chakira, leader international dans la fabrication de câbles, qui dispose de nombreuses usines en Tunisie, au Maroc, au Portugal, en Roumanie et en Égypte. Co-fondatrice de Nidaa Tounes, elle a hérité d’un ministère déjà en crise et qui peine à se restructurer. Les attentats de 2015 n’ont pas arrangé les choses. Elle se démène sur deux fronts : redorer l’image écornée d’une desti- nation Tunisie effacée du tableau de bord des tour-opérateurs internationaux, et soutenir les professionnels du secteur, dont beaucoup sont au bord de la faillite. Elle fait de son mieux, mais la conjoncture difficile ne joue pas en sa faveur. Mahmoud Ben Romdhane, économiste issu de la gauche, et l’un des auteurs du programme économique de Nidaa Tounes, dirige le ministère du Transport où il tarde à imprimer sa marque. Il est vrai qu’il a hérité d’un département à problèmes, où les grèves se succèdent à un rythme régulier et dont dépendent les sociétés de transport public (Tunisair, SNCFT, Transtu…), souffrant toutes de déficits financiers, de sureffectifs et de vétusté des équipements. Ce sont là les ministres économiques les plus en vue. On connaît à peine les autres et rares sont les Tunisiens qui peuvent se souve-nir de leurs noms. C’est le cas du ministre de la Formation et de l’emploi, l’avocat islamiste Zied Laadhari, et de ses collègues Zakaria Hamad, ministre de l’Industrie, de l’énergie et des mines, Saad Seddik, ministre de l’Agri-culture, des ressources hydrauliques et de la pêche, ou encore Mohamed Salah Arfaoui, ministre de l’Équipement, de l’habitat et de l’aménagement du territoire, tous trois ingénieurs issus de l’administration. Ce sont davantage des exécutants que des gestion-naires porteurs d’idées neuves et animés de projets de réforme. 

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