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L’Afrique a besoin d’unir ses forces

Nous sommes face à un double discours : une euphorie d’un côté, et une description de la réalité totalement décalée de l’autre. Où faut-il placer le curseur ? 

L’Afrique est un eldorado minier et énergétique. Elle possède une grande partie des ressources mondiales de platine, de coltan, de manganèse… et même de pétrole ! Au début des années 2000, on disait que l’Afrique avait 5 % des réserves mondiales de pétrole. Aujourd’hui, on dit 15 %… et on n’a pas fini ! C’est un socle géologique qui contient à la fois les ressources pour elle et pour le monde. Certains, comme Lionel Zinsou, disent qu’elle a la maîtrise des raretés. J’aime bien ce terme. Elle a tous les potentiels : la rente bleue de la meilleure énergie renouvelable, l’hydroélectricité, la rente jaune du solaire, la rente verte… Des centaines de millions d’hectares de terres qui pourraient être cultivables et qui, aujourd’hui, ne sont pas valorisés ! À cet égard, il faudra insister sur le phénomène dit d’accaparement des terres : si les contrats sont solides et bien conçus, il s’agit d’abord d’investissement, d’opportunités économiques. Bref, ce continent a tout ! C’est la nouvelle frontière. Nous, les Européens, nous sommes vieillissants, nos besoins sont satisfaits, nous sommes moisis, nous n’arrêtons pas de râler. Ici, en Afrique, c’est l’inverse ! Les populations veulent vivre, veulent s’enrichir, veulent avoir accès à ce que le monde a de meilleur… Du reste, on voit bien que chaque fois qu’une innovation l’intéresse, l’Afrique s’en empare encore mieux que les autres… 

L’Afrique nous donne aussi des leçons en termes de développement durable. Elle maîtrise l’art de la frugalité, l’art du recyclage. Et elle n’a pas attendu le reste du monde pour mettre en pratique les trois « R » : récupérer, recycler, réutiliser. L’Afrique a des leçons à donner. On parle aujourd’hui d’agriculture intelligente. Qui a pratiqué pendant longtemps l’agriculture la plus intelligente ? Le paysan africain ! Il cultivait sur la même terre tout un ensemble de plantes qui lui permettaient d’échelonner ses récoltes et de faire face aux aléas climatiques. Bien sûr, à cause de choix erronés, la croissance démographique africaine s’est enclenchée sans que le système agricole ait pu évoluer, malgré l’infini courage des paysans – et des paysannes – hélas trop souvent privés de filières. Mais l’Afrique a les solutions, dans tous les domaines. Je ne parle même pas de l’art et de la culture. On redécouvre aujourd’hui la subtilité de l’Art africain, le côté extraordinaire de sa musique, son inventivité, son ingéniosité. Qu’est-ce qui lui manque ? Prendre ses responsabilités au lieu d’accuser l’extérieur. Cesser de jouer les victimes. Cela n’a jamais été une bonne solution. Ce que j’appelle la « diplomatie d’extorsion » : hier, c’était la colonisation et l’esclavage ; aujourd’hui, c’est le climat… Cela n’a jamais fonctionné. Il faut au contraire se dire : « Bien sûr nous ne renions pas notre histoire ; elle a été douloureuse, violente. Mais, maintenant, nous sommes là, nous sommes nombreux, et nous allons trouver les solutions pour nous élever. »

Ce qui m’inquiète dans la vision optimiste du continent qui nous est peinte, c’est que ce chaudron bouillonne dans les métropoles, où les jeunes sont souvent privés d’accès à un emploi officiel ; l’émergence avive les rancoeurs et les frustrations.

Il manque aussi à l’Afrique une certaine probité. Quand des accords sont conclus, il faut les respecter, qu’ils soient gravés dans le marbre. De plus, il est nécessaire à certains Africains de comprendre que l’intérêt général, c’est l’intérêt de la totalité du pays. Ce n’est pas seulement l’intérêt de votre famille, de votre clan et de vos affidés. Or, aujourd’hui, quelqu’un qui a le pouvoir se sent l’obligation de redistribuer à ses proches.

Croyez-vous que ce continent est dans un cycle permettant d’être optimiste ?

Je dirais que ce continent est dans la prophétie auto-réalisatrice ! À force que l’on dise au monde entier que la nouvelle frontière, c’est l’Afrique, (« venez investir, mettez votre argent »)… cela finit par avoir un effet. N’importe quelle banque ou entreprise se dit : « Suis-je en train de passer à côté de quelque chose ? » Du coup, les symposiums, forums et autres rendez-vous se multiplient, attirent un grand nombre d’observateurs. Ce qui est superbe pour un dirigeant africain aujourd’hui, c’est qu’il a le choix du partenaire. Avant, le continent était une chasse gardée entre Français et Anglais. Aujourd’hui, en plus des anciennes métropoles, s’y précipitent les Chinois, les Russes, les Malais, les Indiens, les Canadiens, etc. C’est fabuleux !  

Le monde renvoie vers l’Afrique et l’Afrique renvoie vers le monde… ?

L’Afrique n’est plus à l’écart de l’archipel de la mondialisation et de l’émergence. Elle en fait intégralement partie, et elle en est devenue un acteur plutôt qu’un sujet passif. Certains de ses hommes d’État sont exceptionnels. Je pense à Mutharika, au Malawi, qui avait fait des choses merveilleuses avant d’être fauché par la mort… Ou Kagamé au Rwanda qui a vraiment métamorphosé son pays. C’est un régime plus qu’autoritaire, mais il fallait surmonter le legs du génocide et remettre les gens au travail !

Quelle est la différence entre être dirigiste et être autoritaire ?

La différence est ténue… Un modèle dirigiste, c’est celui qui accepte quand même d’écouter les remarques et les critiques des observateurs, des opposants, celui qui permet l’existence de partis d’opposition sans les mettre en prison, ni les éliminer. Les pays en Afrique qui ont su mener des stratégies réussies, sont ceux où, à un moment, les dirigeants se sont dits : « Nous allons voir l’intérêt général du pays et cet intérêt général va passer devant nos intérêts particuliers. » Entre les demandes de la classe moyenne inférieure, la floating middle class – je l’ai dit, c’est 200 millions de personnes – les attentes de la classe moyenne supérieure, qui est extrêmement cultivée, riche, etc., l’Afrique a tous les atouts. Souvenez-vous du rapport Pearson, en 1969, quand la Banque mondiale disait que la Corée du Sud était indéveloppable ! Aujourd’hui, l’Afrique a tous les atouts en main. Il lui manque juste de savoir travailler ensemble, de s’unir et de tenir un véritable discours africain !

N’est-on pas en train de recoloniser l’Afrique mais différemment ?

Bien sûr ! On recolonise déjà l’Afrique par l’occupation militaire. Mais ce n’est que parce que les Africains n’ont pas été capables de créer eux-mêmes leurs armées, une force de Défense unifiée. Ce n’est pas normal qu’aujourd’hui, des militaires français soient sur le sol africain ! Sur le plan religieux, l’Afrique a toujours été une immense terre de conversions, sujette aux grandes dévotions. Vous connaissez l’adage : « Quand quelqu’un a faim, apprends-lui à pêcher. ». Aujourd’hui, on dit : « Quand quelqu’un a faim, apprends-lui à prêcher. »

Quelle est « la méthode Sylvie Brunel », entre conceptualisation et réalités du terrain ?

Partir d’une idée reçue et toujours la mettre en accusation. Mettre en accusation tout ce qui est considéré comme faisant consensus, et se demander pourquoi. L’analyse du terrain, la comparaison dans le temps et dans l’espace. Les géographes vous parleront beaucoup de la notion d’échelle. La science économique raisonne souvent sur des ordres de grandeur. La géographie raisonne sur des « territoires », à différentes échelles : comment les gens vivent-ils ? Comment vivent-ils dans tel quartier, dans telle ville, dans telle campagne ? Il faut toujours aller voir. Aller voir ce qui fait les forces et les faiblesses de chacun, mais ne jamais faire de verdict catastrophiste. Toujours se dire que les solutions existent ! 

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