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L’Afrique a besoin d’unir ses forces

Ce modèle est-il à présent reproduit dans certains pays africains ? On en est aujourd’hui très loin… 

Oui, mais certains pays montrent qu’ils ont pu, en peu d’années, réaliser des prodiges ! Certes, certains sont des régimes « forts », malheureusement, mais peut-être faut-il se poser la question de la démocratie : le Rwanda, l’Éthiopie… Regardez les îles, qui sont des « laboratoires du développement » : l’île Maurice, le Cap-Vert, les Seychelles… leurs conditions initiales étaient mauvaises : pauvreté des ressources, territoire limité. Mais elles ont su valoriser leurs atouts et leur position stratégique, et elles ont réussi. Quand je dis que, globalement, la situation est favorable au développement du continent, je ne nie pas les inégalités ou le fait que des populations restent au bord du chemin. Mais quand on a l’espoir que son enfant vive mieux que soi parce qu’il y a des opportunités, des possibilités dans l’agriculture, les services, l’industrie, la situation peut très vite évoluer. Quand on n’est pas rejeté dans le secteur informel, qui continue quand même d’assurer deux tiers des emplois en Afrique, cela veut dire que la confiance est une réalité. L’Afrique a des atouts colossaux. Aucun autre continent n’est mieux doté qu’elle, et, même s’il faut parler plutôt des « Afriques », je le sais bien, certains lui sont spécifiques. Sa jeunesse : la moitié de la population a moins de 18 ans et, dans certains pays, deux tiers a moins de 25 ans, ce qui est quand même inouï ! L’avenir appartient à l’Afrique. C’est ce que les démographes appellent le « dividende démographique »… 

C’est un combustible qui peut ne pas fonctionner… Quand on voit les critères de convergence et de développement, notamment, cela peut être un élément explosif ! 

Vous avez tout à fait raison : la jeunesse, cela peut être un atout ou une menace. C’est un chaudron dans lequel bouillonnent tous les espoirs et tous les risques. Et, aujourd’hui, ce qui m’inquiète dans la vision extrêmement optimiste du continent africain qui nous est peinte et repeinte par tous les médias, et par tous les films, et par tous les symposiums – on organise un symposium tous les trois jours pour dire au monde « Investissez en Afrique ! » – c’est que ce chaudron bouillonne dans de grandes métropoles, où les jeunes sont souvent privés d’accès à un emploi officiel. Paradoxalement, l’émergence avive les rancoeurs et les frustrations. Notamment de cette jeunesse qui, aujourd’hui, a le capital intellectuel, mais qui n’a pas les moyens matériels de pouvoir s’insérer dans la vie professionnelle faute de créations d’emplois, dans des économies qui restent des « économies d’enclaves », qui sont demeurées rentières, tournées vers la valorisation, l’exportation des produits du sol et du sous-sol, et où surtout – il faut bien le dire – l’élite accapare de façon ostentatoire les richesses du pays et pratique ce que j’appellerais une corruption paralysante. L’Afrique n’a pas le monopole de la corruption ; elle est partout. Le problème est qu’en Afrique, elle prend souvent des degrés tels qu’elle remet en question le processus de développement. C’est-à-dire que quand vous voyez qu’il y a autant d’argent qui part du continent que d’argent reçu au titre de l’aide au développement, vous vous dites : « Quel dommage que tout cet argent qui inonde l’Afrique soit si mal utilisé ! » Peu de dirigeants – mais il y en a quand même – ont conscience que leur pays piétinera éternellement, voire régressera, s’ils ne se mettent pas au service de l’intérêt général, s’ils ne développent pas une vision d’avenir qui ne soit pas uniquement dans les paroles. Parce que si l’Afrique se nourrissait de paroles, elle serait le continent le plus riche du monde ! 

Pourtant il y a des plans pour viser l’émergence : plan Sénégal émergent, idem pour la Côte d’Ivoire, le Gabon… Qu’est-ce qui explique cet effet de mimétisme ? 

Pour qu’un pays se développe, il ne peut pas se contenter d’une économie rentière. On a beaucoup accusé le pacte colonial d’enfermer l’Afrique dans l’exportation de matières premières. La Chine fait de même, ce qui expose les pays africains à la volatilité des cours et à une faible part de la valeur ajoutée. Mais le fait est qu’aujourd’hui, des processus de transformation sur place sont en train de démarrer. Beaucoup de pays tentent de mettre en oeuvre des politiques d’import-substitution… Mais il demeure très difficile pour un entrepreneur de passer outre la tracasserie administrative ; peu de pays simplifient, comme à Singapour ou en Corée du Sud, les formalités pour créer une entreprise. Peu de pays acceptent de faciliter la tâche de l’investisseur. Finalement, les entrepreneurs qui jouent le jeu de la légalité et la transparence sont les plus imposés… voire les seuls ! Et, donc, subsiste une prime à l’évitement, à la débrouille et à la dissimulation. Ce facteur joue profondément contre le développement de l’Afrique. Car, du coup, il restreint le marché intérieur potentiel que représentent les Africains. Cette jeunesse que vous évoquiez, voilà un marché intérieur potentiel colossal ! À cela près qu’aujourd’hui, un Africain est considéré comme faisant partie de la classe moyenne dès qu’il gagne plus de deux dollars par jour ! Deux dollars par jour, c’est le seuil de la précarité et celui de la peur du déclassement. Par conséquent, si à ces quelque 200 millions de personnes qui représentent cette classe moyenne fragile, vous pouvez dire : « Rassurez-vous, vous allez vivre mieux, vous allez avoir accès à des prestations sociales, à l’éducation pour vos enfants, à la santé pour vos parents, à une retraite », ils seront beaucoup plus confiants dans l’avenir, et ils n’auront pas la tentation de passer par des chemins de traverse. 

Or, aujourd’hui, en Afrique, le chemin de traverse est souvent beaucoup plus tentant que le labeur. Tous les pays qui se sont développés ont accepté le labeur ; ils ont accepté la génération sacrifiée. Mais, aujourd’hui, chacun veut tout, tout de suite ! Le problème est que la démocratie a favorisé l’émergence de leaders qui promettent tout et n’importe quoi, en désignant une partie de la population – qu’elle soit sur la terre d’à côté ou dans le pays d’à côté, ou qu’elle fasse partie de la diaspora venue d’ailleurs – comme le responsable de l’accaparement des richesses. Ce sont des discours très dangereux parce qu’ils entretiennent la haine, la xénophobie et les flambées de violence. Vous disiez que l’Afrique est en ébullition : si la violence affleure dans chaque rue africaine et notamment dans les rues des quartiers défavorisés – il faut se souvenir que la croissance africaine, c’est aux deux tiers une croissance en bidonvilles – c’est parce qu’elle est entretenue, dans les prêches, dans les discours des hommes politiques, et par certains médias. Lesquels pour galvaniser leur audience, jouent de la stratégie du bouc émissaire en livrant certaines cibles à la vindicte populaire. Tant que les Africains ne seront pas solidaires, à la fois entre pays et entre eux à l’intérieur des pays, ils ne pourront pas construire. Car, pour construire, il faut unir ses forces. 

Dépasser l’atomisation de l’Afrique, suppose une « révolution culturelle » forte. Or, aujourd’hui, on en est très loin, même si les institutions panafricaines prônent cette idée. 

Houphouët-Boigny disait, en 1966 : « La révolution est un mot qui a un « r » de trop. Il nous faut évoluer. » Je pense qu’il avait totalement raison. D’ailleurs, s’il a transformé ce petit pays de 4 millions d’habitants – en 1960 – pour en faire un formidable pays émergent jusqu’à la faillite du milieu des années 1980, c’est parce qu’il avait su mettre les gens au travail. Accueillir ceux qui venaient du Burkina, du Mali,etc., en disant : « Prenez la terre, cultivez-la, créez de la richesse… » Certes, il avait garanti un prix d’achat aux agriculteurs, qui étaient incités à produire. Ensuite, le modèle a dérivé parce que le prix d’achat est devenu trop bas par rapport aux évolutions mondiales. Il faudrait reparler un jour de la Côte d’Ivoire, de son miracle devenu mirage puis naufrage, et de sa lente renaissance aujourd’hui. 

Les Africains disent qu’ils créent des intégrations régionales. Cependant, le nombre de ces organismes d’intégration régionale est à la mesure de leur inefficacité. Regardez par exemple les accords de partenariat économique avec l’Union européenne : il n’y a pas une négociation africaine, mais des négociations par bloc ! L’Afrique ne se pense pas comme un ensemble. Elle se pense comme des ensembles rivaux. Et à l’intérieur de chaque entité, que ce soit la Communauté économique et monétaire de l’Afrique de l’Ouest ou de l’Afrique centrale, l’Afrique de l’Est ou l’Afrique australe, il y a toujours « un homme malade » ! Pour l’Afrique de l’Ouest, c’est le Mali ; pour l’Afrique centrale, c’est la Centrafrique ; pour l’Afrique australe, c’est le Zimbabwe… Il est donc très compliqué pour l’Afrique d’émerger. 

Le développement durable nous dit que le développement, c’est la capacité de répondre aux besoins des générations présentes, sans compromettre celle des générations futures à satisfaire les leurs. Demain, nous serons tous Africains ! Ou Chinois, ou Indiens. Nous ne serons plus Occidentaux ! Il faut que les Africains prennent conscience qu’ils ont la puissance – mais ils ne l’ont que s’ils sont unis – et que ce sont eux qui ont les solutions ! Ils ont toujours tendance à regarder le passé – la colonisation, l’esclavage, etc. Mais il faut arrêter de rejeter toutes les fautes sur l’extérieur. On pourrait parler, en effet, de l’esclavage, parce qu’il est toujours dans les mentalités, aujourd’hui : il y a toujours plus faible que vous, plus coloré que vous, plus dominé que vous… et on peut exploiter cela à l’infini ! 

Et on n’oublie pas que le découpage des frontières pèse sur la réalité d’aujourd’hui. 

Je ne suis pas d’accord. Car les frontières africaines ont aujourd’hui 150 ans ! La carte de l’Afrique coloniale est la même que celle de l’Afrique aujourd’hui. Au moment des indépendances, quand il a été question que l’Afrique de l’Ouest prenne son autonomie, ce sont les leaders africains eux-mêmes qui ont partagé l’ex-Afrique occidentale française en 12 pays ! Au départ, il devait y avoir des fédérations. Celles-ci ont échoué parce que les aspirations au leadership étaient rivales. 

Par ailleurs, regardez la Corée du Sud, ses frontières datent de 1953 ! La moitié de son territoire a été coupée à cette date. Et ce pays que le rapport Pearson de 1969 prétendait indéveloppable est aujourd’hui un des plus avancés du monde ! On dit que les frontières ont enfermé des peuples, des ethnies, qui n’étaient pas faits pour vivre ensemble. Cela est totalement faux ! Je ne supporte pas le terme « ethnie » parce qu’on ne l’utilise que pour l’Afrique alors que, chez nous en France, on trouve des Basques, des Bretons, des Corses… Ils ont exactement le même problème. Des modèles unificateurs ont été construits en France, ils ont permis de passer au-dessus des rivalités. Or, que ce soit au Mali ou ailleurs, certains utilisent les ressources de l’élevage, d’autres commercent, d’autres cultivent la terre ; ces groupes humains vivent ensemble depuis très longtemps ! Par conséquent, vous ne pouvez pas imaginer un découpage cohérent du territoire africain. Si on divisait l’Afrique en fonction de ce que disent les gens, on aurait une parcellisation impossible. Une frontière est toujours artificielle de toute façon. Pourquoi la frontière de Flandre, qui coupe en deux la même civilisation ? Pourquoi la frontière des pays basques qui sépare entre la France et l’Espagne le même peuple ? On peut dire que les frontières ne sont pas cohérentes. Mais lesquelles l’auraient été ? Il y a de nombreux pays dont les frontières sont cohérentes : le Burkina Faso, le Rwanda, le Burundi… Or, l’un des plus grands conflits est né au Rwanda. À quoi correspondait le Rwanda ? Des gens qui parlaient le kinyarwanda. Ils avaient la même unité culturelle, avec une aristocratie, les Tutsis, et des personnes qui étaient considérées comme des serfs, les Hutus, sans que les frontières entre ces deux mondes ne soient étanches puisque posséder un troupeau vous anoblissait. Mais ils se sont entre-tués avant de produire l’un des grands génocides du 20e siècle, celui des Tutsis, en 1994. L’autre pays qui a explosé, la Somalie, se caractérisait par une unité de langue et de culture… mais les clans, eux, étaient antagonistes. À quel niveau mettez-vous la subdivision ? Les pays, les peuples, les clans, les familles ? 

Il faut que les Africains acceptent les frontières telles qu’elles sont ; elles sont d’ailleurs souvent créatrices, parce qu’autour des frontières, les activités se multiplient. Elles sont des facteurs de polarisation, de création de grands marchés, etc. 

D’ailleurs, il faut quand même dire que, souvent, elles ne sont même pas matérialisées sur le terrain. Elles sont d’ailleurs très poreuses. Et ce qui compte, partout dans le monde, ce sont les regroupements régionaux, seuls moyens d’exister dans la mondialisation en atteignant une masse critique, pour les équipements comme pour les marchés de consommation. Ou la possibilité, comme pour l’Afrique de l’Ouest, de créer de la capacité monétaire, via l’Uemoa. Regardez l’Afrique centrale : ses pays sont très peu peuplés mais leurs frontières sont le théâtre de tracasseries sans nom ! C’est à eux, aussi, de construire. Il faut arrêter d’accuser sans arrêt les Européens. 

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