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L’Afrique a besoin d’unir ses forces

Grande passionnée de l’Afrique, Sylvie Brunel est aux antipodes des discours préconçus. Elle souligne les atouts du continent, mais regrette que l’Afrique se tourne encore trop vers son passé, et se développe dans le désordre.

SYLVIE BRUNEL Géographe, économiste

Comment l’Afrique est-elle venue à vous ? 

Au départ, l’Afrique n’était pas du tout mon univers, puisque j’ai grandi dans le Nord de la France. J’étais donc une parfaite petite Française de province. Évidemment préoccupée par les questions de développement, car à 18 ans, on veut toujours changer le monde ! Et puis, j’ai rencontré celui qui deviendra mon mari, Éric Besson, originaire du Maroc ; il était passionné par l’Afrique et m’a fait visiter, très tôt, son pays natal. 

Je me suis découvert une passion pour ces questions de développement qui étaient très mal traitées à la fin des années 1970 : on nous expliquait, en gros, que tout allait bien dans le monde jusqu’à ce que l’Occident arrive et mette la pagaille partout, creusant l’écart entre, d’un côté, des victimes qui souffraient de l’oppression et de l’impérialisme, de l’autre des profiteurs qui pillaient pour s’enrichir. C’était ce qu’on appelait le « discours tiers-mondiste ». 

Pourtant, la réalité des faits, sur le terrain, était un peu plus complexe : sans nier l’impact majeur de la colonisation, on pouvait dresser un bilan un peu plus compliqué que la vision qu’en donnaient des gens comme René Dumont, Eduardo Galeano, voire Yves Lacoste. Je me suis donc, très tôt, spécialisée dans les questions de développement. J’avais 23 ans ; je venais d’obtenir l’agrégation et je donnais des cours dans un tout jeune institut à Lyon, où je faisais face à des promotions d’Ivoiriens et de Sénégalais qui se détestaient. Cela donnait lieu à des cours assez folkloriques à cause de cette rivalité très forte entre deux peuples qui aspiraient – il faut bien le dire – au leadership en Afrique de l’Ouest. Donc, à 24 ans, je suis entrée à Médecins sans frontières, grande ONG en prise directe avec les questions du sous-développement. Il faut se souvenir : les années 1980, c’était l’Éthiopie, la famine, Band Aid et la villagisation menée par Mengistu, la crise du Sahel – déjà – mais aussi le début de l’ouverture des pays de l’Est et la remise en question de la guerre froide, qui allait réorienter l’aide de Bangui vers Varsovie… Et puis, la question de l’ingérence, de la dette, des responsabilités coloniales certes, mais aussi nationales. 

J’ai passé cinq ans au coeur de Médecins sans frontières comme responsable de la recherche. Ses équipes m’ont fait confiance très rapidement. Ils m’ont envoyée dans plusieurs pays – pas seulement en Afrique – en me demandant de dresser un bilan. J’ai ainsi acquis progressivement une connaissance du terrain. Celle notamment qu’apporte la géographie, qui est une manière de toujours mettre en accusation les faits : ni se fier aux discours, ni à une simple photographie des lieux. Il faut toujours comprendre que les sociétés et les territoires sont des héritages, et qu’on ne les comprend pas si on ne déroule pas le film de leur histoire et si on n’établit pas de comparaisons, à la fois dans le temps et dans l’espace. Dans l’espace car cela permet de relativiser certaines réussites ou certains échecs. Dans le temps, car il faut toujours savoir d’où viennent les populations qui, souvent, portent en elles la mémoire, la cicatrice d’événements anciens qui continuent à les marquer, même quand, objectivement, elles ne les ont pas connus. 

Regardez, de ce point de vue, l’Afrique du Sud : la moitié des Africains n’ont pas connu l’Apartheid, il n’empêche que la ségrégation est toujours présente dans les esprits. 

Comment vous êtes-vous débarrassée de ces schémas de pensée tout faits qui conduisent à des erreurs ? 

D’abord, en lisant et en écoutant beaucoup les autres. Car, toute jeune que j’étais, je ne pouvais pas prétendre détenir la vérité. Beaucoup d’autres que moi ont écrit, travaillé sur ces sujets. Un point d’histoire à vous raconter : en 1986, j’ai coordonné un ouvrage intitulé Asie-Afrique, greniers vides, greniers pleins, qui faisait participer des personnalités comme Pierre Gourou, René Dumont, Joseph Klatzmann, Gilbert Etienne, etc., toutes considérées comme des sommités ! Je leur ai demandé de réfléchir aux évolutions agricoles comparées de l’Asie et de l’Afrique. C’était mon premier livre. Et, ensuite, je me suis lancée dans une oeuvre de grande haleine intitulée Tiers-Mondes, controverses et réalités. Je l’ai fait pour Médecins sans frontières. J’ai demandé à chacun des spécialistes des différentes régions du monde de publier un texte de synthèse résumant leur analyse… Il fallait savoir notamment si les multinationales affamaient vraiment le monde, si la colonisation avait vraiment créé la pauvreté. Bref, j’ai pris une à une toutes les polémiques et essayé d’y apporter une réponse claire. Un exemple : fallait-il ou non privilégier les cultures vivrières par rapport aux cultures d’exportation ? La réponse est loin d’être simple, car les paysans ont d’abord besoin de cash, pour investir, payer leurs dettes, et même se nourrir car la monétarisation touche tout autant les foyers ruraux que les urbains. Or à l’époque, on ne cessait de les opposer. 

Mais ça, c’est un débat d’idées… 

Il était nourri par une expérience de terrain. C’est-à-dire par des enquêtes menées sur place, en Côte d’Ivoire, en Centrafrique, au Mali, au Sénégal, dans le Nordeste du Brésil… Chaque fois, j’étudiais les politiques adoptées, la manière de vivre des gens, leurs ressources et leurs attentes. 

Et ce qui était très intéressant surtout, c’était de savoir comment un pays pouvait, en l’espace de 15 ans, retourner une situation pour sortir du sous-développement… ou bien y plonger au contraire ! 

Les pays en Afrique qui ont su mener des stratégies réussies, sont ceux où, à un moment, les dirigeants se sont dits : « Nous allons voir l’intérêt général du pays et cet intérêt général va passer devant nos intérêts particuliers. »

Mais, désormais, on a 54 pays en Afrique… 

Bien sûr, même si à l’époque, ils étaient moins nombreux. Cependant, il est intéressant de voir que, dans les années 1970, les indicateurs de développement de pays comme la Côte d’Ivoire et la Corée du Sud d’une part, ou de l’Indonésie et du Nigeria d’autre part, étaient identiques. Les deux premiers n’avaient pas d’atouts particuliers. Ils partaient des mêmes conditions. Ils vont ainsi créer eux-mêmes par leur travail – le travail de la terre en Côte d’Ivoire, le travail d’un pays-atelier en Corée du Sud – une différenciation. Leurs destins, dont les indicateurs sont les mêmes en 1970, vont converger dans un premier temps, jusqu’au début des années 1980, puis par la suite, diverger ; les choix politiques menés dans chaque pays vont expliquer cette divergence. Idem pour l’Indonésie et le Nigeria : pendant les années 1970, ce sont tous deux des pays exportateurs de pétrole, ils ont les mêmes indicateurs, et puis, l’un, l’Indonésie, va devenir un pays émergent parce qu’il va diversifier son économie et va utiliser la rente pétrolière pour organiser sa filière industrielle ; et l’autre, le Nigeria, va littéralement « manger » son pétrole. 

L’Afrique est-elle condamnée à vivre cette fatalité ? 

Non, justement ! Je reste convaincue que rien n’est jamais écrit – je commence à faire partie de ce qu’en Afrique, on appelle « les sages », « les papas et les mamans » (rires), quand j’y vais, on m’appelle « maman », et je me dis que j’ai vraiment pris de l’âge… Le destin d’un pays peut décoller ou basculer en moins de dix ans si les dirigeants savent ou non créer la confiance, savent ou non assurer la sécurité. 

Des éléments sont essentiels. D’abord, la stabilité institutionnelle. Parce que, du petit paysan à la grande multinationale, tous ont besoin d’avoir la certitude que les investissements ne vont pas se volatiliser, êtres pillés, ou dévastés par des événements brutaux, qu’ils soient économiques – des nationalisations, des spoliations – ou politiques, comme des renversements de régimes, des révoltes ou des révolutions. Ensuite, il faut une justice intègre. Parce que quand vous vous estimez spoliés, vous portez l’affaire devant la justice ; si le juge est corrompu, cela ne sert à rien. À cet égard, combien d’injustices sont aujourd’hui quotidiennement commises en Afrique, où des gens se voient dépossédés de la valeur de leur travail ! Un autre point, tout aussi important : l’alphabétisation, qui est fondamentale. Mais attention, pas n’importe laquelle ! Si c’est pour détourner tous les jeunes du travail de la terre, et en faire tous des cerveaux extrêmement doués en sciences humaines, mais incapables de faire tourner un moteur, c’est gênant. C’est-à-dire que nous avons besoin de techniciens, d’ingénieurs, d’agronomes, de médecins, et, bien sûr, de gens comme moi, c’est-à-dire de géographes, de sociologues, d’urbanistes, pour organiser le territoire, planifier son évolution et ne pas reproduire sans cesse les mêmes erreurs. Tous les pays du monde ont besoin de former une main-d’oeuvre qualifiée. 

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