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African Business

L’Afrique a besoin de nouveaux leaderships

L’Afrique peut reprendre la main sur ses ressources et son rôle dans le commerce mondial si elle se rassemble à l’échelon régional, considère l’expert financier Cédric Mbeng Mezui. Qui place les stratégies collectives face aux grands blocs commerciaux au cœur de son analyse.

Par Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

Vous êtes expert des systèmes financiers, vous êtes membre fondateur du cercle FinanceAfrika. Vous publierez, en mai 2021, Sortir du collapsus économique – Reconstruire la puissance africaine. Pourquoi parler de « collapsus » concernant l’Afrique ?

Nous vivons une crise particulière depuis 2020, il s’agit d’un effondrement sur les plans économiques, sanitaires et sociaux. La Covid-19 a mis des économies à l’arrêt. Il faut regarder avec froideur les modèles utilisés jusqu’à aujourd’hui et compter sur un leadership très fort, à la fois individuel et collectif. J’ai proposé de mener une réflexion dans ce cadre et d’envisager des solutions opérationnelles pour le réveil du continent. Tel est le sens de mon livre.

Avec quel modèle alors qu’on a tout expérimenté depuis soixante ans, en Afrique ? Vers quoi aller et par où commencer ?

L’Afrique a été le laboratoire de plans et d’idées venus d’ailleurs pendant soixante ans. Il est temps d’avoir des projets endogènes pensés par les Africains pour résoudre leurs problèmes. Pendant cette crise, on a vu que les États se retrouvaient seuls ou au moins avec leurs voisins. Il faut passer des chaînes de valeur internationales aux chaînes régionales, des solutions locales aux solutions régionales. La puissance de l’Afrique doit se réaliser à ce niveau pour réaliser sa Zone de libre-échange. Il faut des solutions fortes…

La colonne vertébrale est l’industrialisation régionale. Chaque région doit définir son approche industrielle et ses secteurs critiques. Mutualiser les forces : finances, ressources, compétences, et construire des champions régionaux. Pour obtenir du leadership, il faut céder une partie de la souveraineté aux régions et donner plus de puissance à l’action de l’Afrique.

Nous devons transformer notre base productive. On ne peut pas se contenter d’être des grands utilisateurs Mobile banking sans fabriquer de téléphone. On ne peut pas se contenter d’un fort taux de pénétration dans l’Internet sans fabriquer les instruments permettant d’accéder au réseau mondial. Il s’agit de changer le paradigme de la production pour tirer la croissance et absorber les millions de jeunes qui entrent sur le marché du travail. 

Qui pour piloter cette vision que vous évoquez ? L’Afrique c’est 54 États et 30 millions de km2

C’est pourquoi j’en appelle à un leadership fort et à penser aux régions avant de penser aux nations. Prenons un cas concret : les communautés régionales mettent en œuvre divers projets d’infrastructures mais pour quelles stratégies industrielles ? L’industrie doit être le ciment de l’intégration régionale. Sommes-nous ensemble parce que nous sommes des Malinké ou des Bantous ou parce que nous fabriquons des choses ? Il faut ces deux. Considérons Airbus. Dans les années 1960, cette société est née d’une initiative privée entre Français, Allemands et Anglais et fait qu’aujourd’hui plusieurs pays fabriquent et assemblent un projet commun.

Une réalité incontournable en Afrique est le triptyque financement, éducation et formation. L’Afrique a des compétences et évolue mais les inerties sont considérables. Comment accélérer les progrès du continent ?

On voit partout des ateliers sur les PME comme si des pays s’étaient transformés avec les seules PME ! Les clusters industriels font un bon maillage entre grands groupes, qui sont les vrais porteurs de la croissance endogènes, et les réseaux de PME, les centres d’excellence d’universitaires. Tout cela permet d’accélérer la croissance. Il faut valoriser a à la fois les compétences des écoles spécialisées, des centres d’excellence et celles des PME qui vont nourrir le dynamisme des grands groupes. En mutualisant cet effort, on parvient à la masse critique. Nous l’avons vu en Corée avec les chaebols et au Japon avec les zaibatsu : ces exemples permettent de créer de nouveaux champions. Les grands groupes créent des emplois de meilleure qualité et il faut porter ces champions au niveau régional.

Dans l’industrie pharmaceutique, on dénombre moins de 400 usines de médicaments sur le continent dont 90% se trouvent en Afrique du Nord. Or, au niveau du Bassin du Congo, nous avons des ingrédients qui nous permettent de créer des médicaments de meilleure qualité pour l’être humain. Pourquoi n’avons-nous pas une seule usine régionale de médicaments ? Je pourrais prendre aussi l’exemple du transport urbain, dont les gains auraient un effet multiplicateur sur la croissance économique, car son essor accroît la mobilité dans les villes.

L’Afrique a des ressources considérables non transformées, mais une autre question s’est révélée avec la pandémie, celle de la dette africaine. Comment aborder cette problématique et associer les bailleurs de fonds, pour une stratégie nouvelle ?

La question de la dette est cruciale mais nous n’entrons pas dans ce cycle pour la première fois. Il ne faut pas repartir sur des programmes d’austérité qui ont le malheur d’aggraver la récession, mais il faut favoriser les investissements.

Dans le livre, je propose des solutions endogènes. Mes écrits ont pour préoccupation l’autodétermination : les Africains doivent régler leurs problèmes avec des solutions qu’ils peuvent eux-mêmes mettre sur la table et mettre en œuvre. Ce qui est en train d’être fait avec les bailleurs et le G20 sur la dette extérieure est très bien. Il faut poursuivre ces échanges et encourager le leadership qui s’organise avec la BAD, le FMI, la Banque mondiale et l’Union africaine.

Je pose la question de la dette domestique. Nous avons actuellement plus de 400 milliards de dollars d’encours sur la dette levée sur nos marchés obligataires. Nous avons la capacité de mobiliser davantage les marchés en monnaie locale pour contribuer significativement au financement de nos économies. Il faut mutualiser certaines dettes et certains investissements.

En effet, les Banques centrales peuvent s’associer et émettre un véhicule pour acheter une partie de l’encours de nos dettes en monnaie locale. L’Uemoa détient plus de 3 500 milliards de F.CFA d’encours, la Cemac près de 3 000 milliards de F.CFA. Si les Banques centrales et d’autres acteurs s’associent pour prendre 30% à 40% de ces encours, ils créent des marges de manœuvre budgétaires à l’échelle de l’ensemble de la région.

Il faut un cahier des charges clair sur les investissements. Comment, sur certains investissements stratégiques comme l’agroalimentaire, la santé, les industries, pouvons-nous lever des ressources ensemble ? Il est possible d’utiliser des mécanismes de rehaussement de crédit. Il faut lever des ressources au niveau local.

Les marchés africains ont la capacité de fournir les financements que nous allons chercher à l’extérieur. Le problème est celui des taux d’intérêt, trop élevés, qui crée une certaine perturbation au niveau macroéconomique. Il faut des politiques saines et des instruments de rehaussements de crédit qui permettront de lever ces ressources à des coûts acceptables, au niveau local et régional.

Il reste une question centrale que vous connaissez en tant que financier : le système bancaire africain reste archaïque malgré des innovations fortes sur le mobile banking. Sa densité et le taux de bancarisation demeurent très faibles.

Dans toutes les régions du monde, les banques vont rarement sur des secteurs ou segments qui portent beaucoup de risque. C’est ainsi leur métier. Les fonds souverains créés pendant les années 1990 et 2000 doivent être utiles et jouer leur rôle contracyclique dans une crise comme celle d’aujourd’hui et entrer dans la phase du développement des projets. Rien n’empêche la Banque centrale commune en Afrique centrale ou de l’Ouest, d’avoir une partie de son portefeuille de réserves (par exemple à échéance d’un mois) déjà investie dans des instruments A à AAA, de servir de cash collateral sur des investissements stratégiques.

De manière synthétique, cela permet de donner une exposition sur un actif exposé à des ratings investment grade. Le rehaussement de crédit stimule la mobilisation des ressources. Les capitaux sont là. Mais comment organiser le financement ? Quels types de produits mettre au niveau des start-up ? Les banques ne vont pas entrer dans des start-up, il faut bien pour cela des fonds d’amorçage et du capital-risque. Au niveau du système bancaire africain, on peut saluer le développement magnifique des banques régionales qui s’installent partout, elles accumulent de l’expertise, tandis que la diaspora est de plus en plus mobilisée.

Vous êtes un grand connaisseur de l’univers financier régional et panafricain. On voit que ces structures sont des chambres d’enregistrement. Comment les vitaliser pour qu’elles prennent charge et deviennent l’acteur de leur histoire ?

La BAD a été reconnue meilleure institution financière du monde. Ces institutions font leur travail de conseil, d’apport financier et bien sûr de structuration de projets. Elles sont là pour soutenir le leadership local des États. Aucune institution ne peut transformer les États sans que ceux-ci soient prêts à le faire. Qui viendra investir dans un pays où les capitaines d’industrie locaux n’investissent pas dans leur secteur ? La dynamique vue au Nigeria avec Aliko Dangote, Tony Elumelu est intéressante ; elle montre des capitaines d’industrie locaux dotés d’un leadership fort qui investissent dans leur pays. Cela donne de la force et de l’envie aux autres investisseurs.

HBY et NB

 

 

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