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La stabilité du CFA ?

CFA. « Débarqué » du gouvernement togolais en juin 2015, l’ancien ministre de la Prospective, Kako Nubukpo, revient sur son parcours. Et affirme quelques vérités fortes. Décapant.

Un ministre doit savoir se taire… ou démission­ner. Une règle énoncée autrefois, en termes plus directs, par un homme politique français, et dont Kako Nubukpo, qui occupait depuis 2013 le poste de ministre de la Prospective et de l’évaluation des politiques publiques au sein du gouvernement togolais, a récemment fait les frais. Ses critiques sévères de certaines règles de fonctionnement du franc CFA – notamment celles concernant les réserves de change déposées par les deux banques centrales afri­caines auprès du Trésor public français – à l’occasion de conférences publiques tenues à Lomé en mars 2015, lui ont coûté son portefeuille lors du remaniement survenu quelques mois après.

Nous avons, de façon insidieuse, renversé les pôles de stabilité de la zone franc. D’où la question sur la capacité de la gouvernance africaine à assumer son destin…

Renvoyé à ses chères études, Kako Nubukpo est aujourd’hui chercheur à l’université d’Oxford et partira bien­tôt pour celle de Princeton, aux États-Unis. Sans amertume. Le parcours de cet homme s’est toujours situé dans l’entre-deux d’une tradition intellectuelle – « je viens d’une famille d’universitaires » – et d’une action de terrain en prise avec le réel, qui lui a permis d’acquérir une vision du monde forte et originale, notamment en ce qui concerne les problématiques africaines, ainsi qu’un franc-parler pour le moins décom­plexé. Né à Lomé en 1968, il appartient, dit-il, à la génération qui a vécu « la fin des illusions ». Très tôt, il veut partir. « Je voyais quelque chose qui n’était pas de l’ordre de l’épanouisse­ment. » Le bac en poche, il part étudier les Sciences écono­miques à l’université de Strasbourg. Un choix mûrement réfléchi, car si les mathématiques le passionnent, les sciences sociales l’attirent également. Déjà, l’ancrage à l’« entre-deux ». Étudiant boulimique, il collectionne les diplômes : maîtrise d’Économétrie, DEA (Diplôme d’études approfondies) en Économie de la production à Lyon – « je voulais travailler sur l’Afrique » –, puis un deuxième DEA de Microéconomie à l’École normale supérieure de Cachan – « je voulais garder les mathématiques » –, et enfin, sa soutenance de thèse sur les questions d’insécurité alimentaire au Sahel. Ces années de formation en France sont l’occasion pour lui de découvrir… l’Afrique ! Il rencontre des Camerounais, des Tunisiens, des Sénégalais… « Grâce à la France, on se découvre Africain. » Il lit Albert Memmi – Portrait du Colonisé –, Cheikh Anta Diop, « et bien sûr Franz Fanon ». Peaux noires, masques blancs, Les damnés de la terre

Des leviers bloqués

Il part travailler au Mali en 1999 pour un organisme spécialisé dans la lutte contre la sécheresse au Sahel, puis intègre la BCEAO (Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest) l’année suivante. « C’est là que j’ai pris goût à la question monétaire ». L’occasion pour lui d’observer la réalité de près et d’élaborer des analyses fines. Il réalise une étude sur l’impact de la variation des taux directeurs de la BCEAO sur la croissance et l’inflation dans la zone Uemoa. « J’ai constaté qu’il n’y avait pas d’influence. En tout cas que l’influence était très faible ». La cause ? « Chez nous, l’inflation n’est pas d’origine monétaire. Ce qui la fonde, c’est le prix du pétrole et les chocs climatiques. » Ce qui venait démentir les discours orthodoxes sur le contrôle de l’inflation par la gestion monétaire. « En réalité, la BCEAO n’avait aucun impact sur la vie économique et sur l’évolution des fondamen­taux macroéconomiques. »

D’où la question essentielle des instruments concrets de pilotage de l’économie dont les États disposent, ou pas. À laquelle il répond aujourd’hui par la négative. Les États ne sont pas, à l’heure actuelle, maîtres de leur destin, dit-il, « parce que les deux leviers de la politique économique – le budget et la monnaie – sont bloqués ». Des contradictions insupportables qui le poussent à démissionner de son poste à la BCEAO en 2003. Le Cirad (Centre international pour la recherche agronomique et le développement), un orga­nisme basé en France, cherche alors un économiste pour travailler sur les difficultés que rencontre, au Mali, la filière coton. Il saisit l’opportunité. « Je suis revenu à l’agriculture, mais avec un oeil de financier. » Surtout, il rencontre « le terrain ». Il n’avait vécu jusqu’alors qu’en milieu citadin. La découverte du monde paysan est pour lui un choc : « C’est là que j’ai compris qu’il y avait deux Afriques : une Afrique urbaine dont la classe moyenne est connectée à l’occident. Et qui profite de ce que j’appelle les bénéfices du franc CFA. Et puis une Afrique rurale, qui est majoritaire parce qu’elle représente les deux tiers de la population africaine, qui n’est pas connectée au reste. »

Une expérience qui dure quatre années, à l’issue desquelles il demande sa mise en disponibilité. Le mal du pays, d’abord. Cela fait 20 ans qu’il a quitté le Togo vers lequel il souhaite revenir. Il veut aussi s’engager plus avant dans le métier d’enseignant-chercheur. Il parachève sa formation par une agrégation d’Économie et dirige des mémoires de thèse. « Une sorte de triptyque se bouclait : l’uni­versitaire pur, le banquier, et le chercheur en agriculture. Et donc, il était devenu évident pour moi qu’il fallait mettre tout cela ensemble pour essayer d’en tirer quelque chose. » Il en tire un livre, consacré à l’improvisation économique en Afrique de l’Ouest, sous-titré Du coton au franc CFA. Et… à la poli­tique : appelé à participer à la Commission de l’Uemoa, le chef de l’État togolais le remarque et lui demande de créer et de piloter le premier think tank du pays, le Centre autonome de recherche et de renforcement de capacités pour le Togo. « Je peux dire que mon entrée en politique a été le fruit d’une dérive technocratique », ironise-t-il.

Casser le dogme des frontières

Il porte sur sa brève « carrière » politique un regard sans regret en ce qui le concerne, mais qui lui inspire un discours plutôt pessimiste sur la capacité de l’Afrique à émerger : « J’ai appris que le temps du politique est le très court terme, il n’est pas en phase avec les enjeux du dévelop­pement en Afrique. » Un hiatus qui trouve sa cause dans un déficit de leadership. « L’Afrique subsaharienne ne produit pas elle-même ses dirigeants ; elle montre au reste du monde les dirigeants que le reste du monde veut voir, qui ont le discours de la doxa internationale. » Ce déficit empêche de prendre la mesure des enjeux que détermine (comme par hasard…) le détestable héritage de la colonisation : l’intan­gibilité des frontières, dont il estime urgent de remettre en cause le dogme, et… le système de la Zone franc. Il envi­sage et appelle de ses voeux un plan ambitieux, par étapes, pour sortir du franc CFA, car, dit-il, le monde a changé : « Parce que derrière la stabilité apparente, s’est déroulé un renversement des pôles de cette stabilité ». À l’origine, l’idée d’indépendance était une force centrifuge, mais les liens économiques avec la France, solides, agissaient comme une force centripète. Aujourd’hui, « c’est l’inverse ». Les liens économiques se sont distendus – au profit de pays comme la Chine, mais les liens politiques ont évolué, dictés par les crises sécuritaires : opérations Serval, Barkhane, Sangaris… « Aujourd’hui, ce qui fonde la Zone franc relève davantage du militaire que de l’économique. Nous avons, de façon insidieuse, renversé les pôles de stabilité de la Zone franc. D’où la question sur la capacité de la gouver­nance africaine à assumer son destin… ».

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