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La NDB heurte la finance mondiale

Les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) travaillent à la création de la New Development Bank (NDB) et à un fonds de réserves propre. Le point sur la pertinence du projet.

La « banque des BRICS », portée sur les fonts baptismaux en juillet 2014, sera basée à Shanghai. Elle disposera d’un capital initial de 50 milliards $, constitué à parts égales par ses cinq membres fondateurs, capital pouvant être porté ultérieurement à 100 milliards $. Son objectif est de financer des travaux d’infrastructure et des projets de développement durable, dans les BRICS et aussi dans les autres pays émergents. Le premier président de la Banque, nommé pour cinq ans, sera indien, le président du Conseil des gouverneurs, russe, le président du Conseil des directeurs, brésilien et le premier centre régional sera établi en Afrique du Sud. Le fonds de réserve (Accord de réserve contingent : CRA) consiste en un « accord de réserve autogérée, à vocation de soulager les pressions à court terme sur les balances des paiements, apporter un soutien mutuel et renforcer davantage la stabilité financière ». Les BRICS contribueront au CRA à hauteur de 41 milliards $ pour la Chine, 18 milliards pour le Brésil, autant pour la Russie et l’Inde et 5 milliards $ pour l’Afrique du Sud.

Jean-Joseph Boillot, spécialiste des pays émergents et auteur de Chindiafrique, analyse ce projet comme étant la conséquence d’événements circonstanciels face à trois facteurs simples. « En premier lieu, un facteur politique : les BRICS ont le sentiment que les choses n’avancent pas assez vite au sein de la Banque mondiale et du FMI pour ce qui concerne la répartition des nouveaux pouvoirs. Ensuite, un facteur économique : la Chine anticipe son ralentissement économique et les quatre autres BRICS ont de réels besoins en infrastructure. Enfin, tous chassent sur les terres africaines et le sommet de Durban a été l’objet d’un accord tacite pour une approche davantage coordonnée – en particulier entre la Chine et le Brésil- de l’Afrique, au travers du financement des infrastructures dont on sait qu’elles manquent cruellement. »

Au cœur du développement

Les ministres des Finances des BRICS ont été mandatés en mars 2012 pour examiner la faisabilité et viabilité d’une telle banque de développement « afin de compléter les efforts des institutions financières multilatérales et régionales », comme l’indique la déclaration faite à l’issue du sommet de Durban en mars 2013.

Sur le papier, l’avènement d’une telle banque de développement présente plusieurs intérêts. En premier lieu, grâce à un effet volume, elle permettrait d’augmenter le financement à long terme des infrastructures durables dans les pays émergents ou en développement, en finançant directement de nouveaux investissements et en catalysant des sources de financement privées. Avec une expertise plus proche de la réalité des pays émergents, elle devrait permettre de développer des instruments financiers adaptés, en particulier mieux à même de faire naître une offre de financements à long terme stables et modulables. Ensuite, en créant de nouvelles occasions de dialogue et des perspectives de coopération Sud-Sud, elle permettrait de réduire la perception des risques politiques et opérationnels grâce à une meilleure collaboration entre gouvernements, emprunteurs et prêteurs. Ceci pourrait, plus largement, soutenir également des initiatives de consolidation et renfort politiques et institutionnelles. En outre, la création d’une telle institution, résolument moderne dans son mandat, ses instruments et son approche – 70 ans après celle des institutions de Bretton Woods – insufflera une certaine modernité dans le multilatéralisme, et en particulier dans les liens de coopération entre les acteurs publics, privés, multilatéraux, régionaux, fonds souverains, fondations, etc., comme pour ce qui concerne sa propre gouvernance.

Stratégie complémentaire

Pour Michel Aglietta, conseiller au Cepii, « l’initiative des BRICS, comme celle de la Chine qui va créer une Banque asiatique d’investissement, d’un capital de 100 milliards $, est des outils financiers pour atteindre d’autres buts : financer des infrastructures par des accords à long terme pour renforcer les interdépendances des pays émergents et donc faciliter l’expansion internationale des entreprises, sans conditionnalité politique et en dehors de l’espace du dollar. Cette stratégie est donc complémentaire à celle de l’internationalisation du yuan pour en faire un pivot des transactions en Asie. C’est pourquoi la Chine est très intéressée par l’autre volet : l’accord qui crée une mise en commun de réserves pour combattre collectivement l’incidence des crises financières en dehors du FMI».

En effet, à la suite de la crise financière, des flux importants de capitaux ont quitté les pays émergents, avec un effet négatif sur les taux de change, dès l’annonce de la fin programmée de la politique accommodante de la Réserve fédérale américaine. On se souvient que le Brésil en a été particulièrement affecté en 2013. Dans un monde globalisé et fortement « dollarisé », la vulnérabilité des pays émergents et en développement aux chocs externes émanant des pays développés s’est accrue, des effets plus ou moins directs de la crise financière aux (et des) décisions politiques américaines.

Certes, il existe des institutions financières multilatérales, telles que le FMI, qui peut fournir aux États notamment des solutions de financement à court terme pour des déficits de la balance des paiements. Mais ces financements sont souvent insuffisants et liés par une conditionnalité. Une capacité de financement comme la CRA, pilotée par les BRICS, est perçue comme susceptible de mieux répondre aux besoins des pays émergents et en développement, en capitalisant, notamment, sur leurs expériences.

Effet d’annonce ?

Pour Michel Aglietta, « les dirigeants politiques des BRICS ont décidé de contourner les institutions de Bretton Woods, faute de pouvoir les transformer de l’intérieur. Cette banque révèle l’incapacité des institutions de Bretton Woods à se réformer pour s’accorder aux transformations de l’économie mondiale ». Pour lui, l’enjeu est important, il s’agit de « la première initiative significative de déplacement du pouvoir politico-financier depuis Bretton Woods ».

Barry Eichengreen, professeur d’économie à Berkeley et ancien conseiller au sein du FMI, estime que cette institution nouvelle est davantage « une opération de relations publiques ». La création d’une telle banque de développement a pour objectif de répondre à un besoin bien identifié, et concerne le continent africain. Elle est rendue possible, partant de l’idée que les pays émergents (et en développement) disposent de l’épargne et des réserves de change à la hauteur de cette ambition.

Selon Michel Aglietta, « l’enjeu pour les BRICS est de mettre les États-Unis en situation d’être contraints d’accepter la négociation. Il en sera ainsi lorsque la transformation des rapports de force économiques sera en faveur des pays émergents. En créant le dispositif institutionnel qui accélère la formation d’un système pluri-devises, l’initiative des BRICS participe de la formation de centres de pouvoir monétaire concurrents. Cette avancée dans l’affirmation de pouvoirs monétaires et financiers rivaux va accentuer le besoin d’une gouvernance globale et peut-être relancer la réforme du FMI d’ici à 2020. »

Les communiqués au ton diplomatique évoquent la création d’une institution « complémentaire » mais, globalement, cet accord est perçu comme une opportunité pour les cinq pays de réitérer leur insatisfaction vis-à-vis des institutions de Bretton Woods et de la prédominance du dollar dans le système monétaire international. Les BRICS totalisent en effet 10,3 % des droits de vote au sein du FMI, alors qu’ils pèsent 24,5 % du PIB mondial. La distorsion la plus importante concerne la Chine : 3,8 % contre 16,1 %. Le Congrès américain refuse de ratifier l’accord obtenu en 2010 afin de corriger cette absurdité, et le pays ne semble pas vouloir céder son privilège de nommer le président de la Banque mondiale.

De surcroît, la part du dollar dans les réserves de change est de l’ordre de 60%, alors que 85 % des opérations de change globales concernent le dollar. Or, en situation de crise et de tension sur les marchés, il a pu être difficile pour les économies émergentes et en développement de se procurer du dollar. La Réserve fédérale américaine s’est montrée conciliante depuis 2008 avec les banques centrales de ces pays, mais rien ne garantit que cela durera. En outre, appuyée sur le billet vert, l’application extraterritoriale du droit américain a sensiblement impacté le paysage bancaire financier international ces dernières décennies, sans aucune limite spatiale ou personnelle. Les États-Unis ont ainsi littéralement dicté au reste du monde leur politique d’embargo sous couvert de « sécurité fiscale (Fatca) ou financière ». Le Foreign Corrupt Practices Act (FCPA) de 1977 donne un droit de regard sur toute transaction réalisée en dollars. Celles-ci sont compensées chaque jour à New York.

Quelle place sur la scène internationale ?

La banque des BRICS fait suite à un certain nombre d’initiatives régionales équivalentes, ces dernières décennies. Pékin a également inspiré une Banque asiatique d’investissements dans les infrastructures (AIIB) : fin octobre 2014, 21 pays (y compris Koweït, Kazakhstan, Ouzbékistan, Qatar et Oman) ont signé le protocole d’accord visant l’installation de cette nouvelle banque régionale dont l’objectif est de supplanter la Banque asiatique de développement dominée par le tandem Japon-États-Unis.

Dans un rapport datant de mars 2014, la Cnuced (Commission des Nations unies pour le commerce et le développement) souligne cependant qu’il y a une « large place pour un fonds monétaire des pays du Sud, mené par les BRICS, qui s’appuie sur l’expérience – et complète – des institutions régionales déjà existantes du Sud ». Chang Mai Initiative Multilateralization (CMIM) est un exemple de cette coopération, négociée après la crise asiatique. Un groupe de réserves de change à 10+3 initialement établi par l’Asean, rejoint par la Chine, le Japon et la Corée, avec une taille de 240 milliards $. Le Fondo Latino-americano de Reserva (FLAR) est une autre initiative de ce type, mais à plus petite échelle. Le CMIM a vocation à renforcer la capacité de ses membres à se protéger des risques accrus et défis de l’économie mondiale. Il apporte une solution aux difficultés de balance des paiements et aux difficultés de liquidités à court terme dans la région, et complète les arrangements financiers internationaux existants. Le réseau du CMIM est plus large que le CRA, mais, pour Barry Eichengreen, professeur d’économie à Berkeley et ancien conseiller au FMI, « compte tenu des intérêts divergents des prêteurs et des emprunteurs, il n’a jamais été utilisé – même pas en 2008, au plus haut de la crise. Les architectes du CMIM ont tenté de contourner le problème en imposant aux pays qui tirent sur leur ligne de swap à plus de 30 % de négocier un programme avec le FMI. Ironiquement, le Traité d’établissement d’un Accord de réserve contingent des BRICS contient exactement la même provision. » L’universitaire souligne que les engagements des BRICS vis-à-vis du CRA sont exprimés… en dollars !

Pour Jean-Joseph Boillot, « le poids prépondérant de la Chine limite la crédibilité de la Banque comme véritable banque de développement. Techniquement, il existe déjà beaucoup d’institutions de financement et il ne reste pas beaucoup de place ». Pour l’économiste Georges Corm, « les BRICS ne vont pas casser une globalisation dont ils ont su profiter grâce à des politiques intelligentes. Les communiqués du G20 ne diffèrent pas qualitativement des communiqués du G7 ». En tout état de cause, cette initiative affirme la volonté des BRICS de proposer une intermédiation financière du Sud vers le Sud, et, plus précisément vers le Sud-Est, avec Shanghai pour point central, à deux pas de la Russie et de l’Inde. Avec un objectif commun : l’Afrique.

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