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La crise de plein fouet

La crise. La chute des cours du pétrole a provoqué, au Tchad, une crise financière sans précédent. Si les effets se font déjà durement sentir, les mesures d’austérité tardent à venir

Le bras de la grue qui surplombe le siège en construction de la Trésorerie paierie nationale, en face l’immeuble de la Banque des États d’Afrique centrale (BEAC) à N’Djaména, pend inutilement dans l’air. À quelques mètres de là, sur le chantier de la cathédrale que le président Déby Itno avait décidé de réhabiliter en 2013, les travaux sont également suspendus depuis plusieurs mois. La bâtisse, située entre le palais présidentiel et l’imposante place de la Nation, est mystérieusement vide et silencieuse. Partout à N’Djaména, le bal des engins de construction a nettement ralenti. « Même les travaux de construction du siège du Mouvement patriotique du salut, le parti au pouvoir, sont arrêtés, tout un symbole de l’ampleur de la crise financière… », ironise un cadre du parti. 

Ces dernières années, à la faveur des revenus tirés de l’exploitation du pétrole, le gouvernement tchadien a engagé une ambitieuse modernisation du pays. Les infrastructures se sont développées tous azimuts. Mais face à la raréfaction des ressources, ces investissements se sont essoufflés. Le rapport d’exécution du budget 2015 donne, au 30 juin, un taux de 23 % seulement en ce qui concerne les recettes, contre 42 % pour les dépenses. 

Beaucoup redoutent que la crise financière actuelle ne se transforme en une crise économique de taille. L’économie tchadienne, la moins diversifiée en Afrique centrale, est au plus mal. L’inflation et le chômage poursuivent leur hausse. Les salaires et les pensions de retraite ne sont pas versés à temps. Les étudiants cumulent des arriérés de bourses. Les hôpitaux peinent à fonctionner, faute de subventions.

« Ne touchez pas aux acquis sociaux » 

Les impacts du choc pétrolier sont donc partout. Le gouvernement, qui n’a pas pris la mesure de la crise, en 2014, tarde à prendre les décisions qui s’imposent. Après avoir espéré en vain un renversement des cours du baril, il tente aujourd’hui une politique d’austérité. Fin août, le chef de l’État avait instruit le Premier ministre, Kalzeubé Payimi Deubet, de prendre, comme mesure d’austérité, « la suppression jusqu’à nouvel ordre des indemnités allouées aux institutions de la République ». Les résultats de l’évaluation desdites indemnités, par institution, devaient être examinés par un séminaire gouvernemental élargi aux syndicats, aux partis politiques et à la société civile. Selon un haut fonctionnaire du ministère des Finances, les agents de la Santé publique cumulent, chaque année, plus de 35 milliards de F.CFA d’indemnités et de primes de tous genres ; ceux de l’Éducation touchent 25 milliards. Dans d’autres secteurs comme la Défense ou des institutions comme la présidence de la République et le gouvernement, la note est aussi salée. 

Outre la suppression de ces indemnités, le gouvernement envisage d’autres mesures pour renflouer les caisses de l’État : suspension des effets financiers des avancements dans la Fonction publique, compression des effectifs des agents publics, augmentation de la TVA sur certains produits comme le téléphone, le tabac, l’alcool, etc. 

Les syndicats n’ont pas attendu les résultats du séminaire gouvernemental pour observer, fin septembre, une grève de trois jours pour exiger que les acquis sociaux soient intacts. « Nous avons pris de l’avance pour éviter qu’il y ait une catastrophe », affirme Younous Mahadjir, vice-président de l’Union des syndicats du Tchad (UST). 

Le ministre de la Fonction publique et du travail, Abderaman Mouctar Mahamat, a beau rassurer « les sceptiques que les indemnités ne seront pas supprimées », la plus importante centrale syndicale du pays reste sur ses gardes et promet des grèves plus longues et plus dures si rien de concret n’est fait pour résoudre la crise. Le Tchad s’enfonce donc inexorablement vers une crise sociale. 

Problème de gouvernance

Comment ce pays d’Afrique centrale qui a engrangé d’importants revenus depuis plusieurs années, fait aujourd’hui face à ces difficultés financières ? « Une combinaison de facteurs explique cette situation : la chute du prix du baril et les interventions militaires dans la région », explique Antoine Doudjidingao, économiste. Pour prendre en charge ses troupes au Mali, au Nigeria et au Cameroun, le Tchad dépenserait 7 millions d’euros (4,6 milliards de F.CFA) par mois. « Sommes-nous à ce niveau parce que nous n’avons pas assez de ressources ou parce que nous n’avons pas bien géré ces ressources ? C’est la question fondamentale qui se pose », ajoute Antoine Doudjidingao. 

Même son de cloche du côté des syndicats. « Qu’on ne nous dise pas que dans ce pays, il n’y a pas d’argent ! s’indigne Younous Mahadjir. Depuis 2003, le Tchad a beaucoup engrangé. Où est allé tout cet argent ? Ce ne sont pas ces petits édifices construits ici et là ou ces rues qui se dégradent le lendemain qui ont tout englouti… » 

Le Tchad, qui produit 150 000 barils par jour, est la 10e réserve de brut du continent (1,5 milliard de barils prouvés). Le pétrole représente 30 % du PIB, 80 % des exportations et plus de 60 % des recettes. En 2012, par exemple, les entreprises opérant au Tchad ont versé à l’État tchadien plus de 9,2 milliards $, selon le rapport de l’ITIE (Initiative pour la transparence dans les industries extractives). Mais « pendant longtemps, parce que nous avons la rente pétrolière, on a négligé les ressources ordinaires », déplore Gilbert Maoudonodji, coordonnateur du Groupe de recherches et d’actions pour le monitoring du projet pétrole Tchad-Cameroun (GRAMP-TC).

Risque d’endettement accru 

Pis, les mécanismes qui auraient permis de supporter une chute importante des prix du baril, n’ont pas fonctionné. La loi n° 001 du 11 janvier 1999 sur la gestion des revenus pétroliers, avait en effet prévu un fonds de stabilisation, un fonds de stérilisation et un fonds pour les générations futures. Mais en 2005, le gouvernement tchadien a supprimé le fonds des générations, au point de se brouiller avec la Banque mondiale pendant de longues années. Les deux autres fonds n’ont jamais vu le jour. « Avec l’existence de ces fonds, on aurait évité les problèmes qu’on connaît maintenant, parce que le surplus engrangé devait servir à stabiliser les dépenses », indique Gilbert Maoudonodji. Le chercheur note que le Tchad a adopté une politique budgétaire dépensière. Depuis le début de l’ère pétrolière, les dépenses sont toujours allées crescendo : 400 milliards de F.CFA en 2003 à 1 800 milliards en 2014. Pour 2015, le gouvernement qui les avait prévues à près de 1 700 milliards, a dû les ramener à 1 506 milliards. 

Début septembre 2015, les quatre principaux partenaires financiers du Tchad (Banque africaine de développement, Fonds monétaire international, Banque mondiale et Union européenne) se sont engagés à lui apporter un appui budgétaire de 71 milliards de F.CFA, d’ici à décembre 2015. Ils ont promis une deuxième aide budgétaire « plus consistante » en 2016. Cette aide que le représentant résident de la BAD, Cyr-Michel Djiena Wembou, a qualifiée de « goutte d’eau dans un puits sans fond », a été bien accueillie par N’Djaména. Mais elle est loin de combler le déficit budgétaire estimé à plus de 412 milliards de F.CFA dans la loi de Finances rectificative 2015. « Le Tchad va chercher à s’endetter pour combler le déficit occasionné par la crise du pétrole. On s’attend à un risque d’endettement assez élevé », estime Antoine Doudjidingao. En 2005, la dette publique du Tchad était inférieure à 1 000 milliards de F.CFA ; en 2013, elle a dépassé les 1 600 milliards. 

Ces dernières semaines, les médias ne cessent de réclamer des solutions courageuses et hardies. « Si le souci du président Déby est véritablement de procéder à des ajustements pour sauver la situation, il y a de meilleures pistes et le gros du sacrifice doit être consenti par le sommet de l’État », commente Kariba Dari, chroniqueur au N’Djaména Bi-Hebdo. Parmi ces mesures, figurent la réduction des effectifs au sein du cabinet présidentiel, à la primature ou à l’Assemblée nationale ; la réduction des portefeuilles ministériels – surtout la suppression des secrétariats généraux des ministères pour revenir à la formule des directions générales ; la suspension ou la suppression des « institutions sans impact sur la vie de l’État » telles que le Conseil économique, social et culturel (CESC) érigé en 2006 en lieu et place du Sénat. « Si ces pistes venaient à être sereinement explorées, notre conviction est que l’on ferait efficacement face à la crise et l’État ferait de ce fait l’économie d’une autre crise sur le plan social qui serait désastreuse et ruineuse à tout point de vue », conclut Kariba Dari.

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