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Kako Nubukpo et la Francophonie économique

  • Publiéjuillet 11, 2017

Vous êtes un éminent économiste, spécialiste de la monnaie, votre nom est lié aux – vifs – débats actuels sur le franc CFA. Comment aborder aujourd’hui la question de la monnaie ?

La Zone franc est structurellement une zone de rationne­ment du crédit, parce que le choix implicite que nous avons fait en maintenant le franc CFA arrimé à l’euro, c’est la défense de la parité, plutôt que le financement de nos économies… Pour une raison simple ! C’est que le financement de nos économies pourrait engendrer l’ouverture des vannes du crédit. Comme nos économies sont peu productives, cette vanne du crédit peut engendrer une hausse massive des importations. Or, on paye les importations avec les devises, et on pourrait se retrouver – comme c’est le cas à l’heure actuelle en Afrique centrale – dans un risque de dévaluation de la monnaie. Et, donc, plus fonda­mentalement, la question que pose aujourd’hui le débat autour du franc CFA, c’est la question de l’arbitrage entre le court terme et le moyen terme : pouvons-nous financer l’émergence de l’Afrique Zone franc en gardant les équilibres budgétaires et monétaires sur lesquels nous sommes engagés dans le cadre de la Zone franc et de nos accords avec le FMI et la Banque mondiale ?

Les pays de la Zone franc ont-ils les moyens, aujourd’hui, de se libérer et d’en sortir ?

Ce que j’observe, c’est que par rapport à la diversité des chocs auxquels nous sommes confrontés, nous aurions besoin de degrés de liberté : pour vous donner un exemple, le cedi ghanéen s’est déprécié de 40 % en une année. Le franc de RD Congo a perdu 23 % et le naira nigérian a été dévalué de 50 %. Cela offre des degrés de liberté pour répondre à une conjoncture particuliè­rement défavorable sur les marchés internationaux des matières premières. En Afrique centrale, en une année, les dépenses en capital ont augmenté de 15 % pour financer l’émergence – ce qui est légitime – mais, dans le même temps, il a fallu subir une baisse de 40 % des cours du pétrole !

Ce qui fait qu’à l’heure actuelle les déficits jumeaux en Afrique centrale – déficit budgétaire de l’ordre de 6 %, déficit du solde de la balance courante des paiements de 12 % – paraissent insoutenables à long terme. Et, il faudra donc bien se poser la question des marges de manoeuvre dont nous disposons en matière budgétaire et en matière monétaire. Alors, la dévaluation peut devenir inévitable.

Ce qui pose comme questions structurelles : pourquoi depuis 72 ans qu’existe le franc CFA, nous n’avons pas pu diversifier notre base productive. La réponse, à mon avis, est que la Zone franc offre une protection qui, paradoxalement, peut engendrer des incitations perverses. C’est-à-dire que la garantie offerte par la Zone franc, notamment via le système du compte d’opéra­tions logé auprès du Trésor français, constitue un mécanisme d’assurance contre les chocs exogènes. Paradoxalement, avec le temps, ce mécanisme devient un frein parce qu’il devient aussi un mécanisme d’assurance contre les défaillances de gouver­nance des dirigeants.

Soyons concrets : les Africains auront-ils la discipline nécessaire pour sortir de ce dilemme lié à la Zone franc ?

On ne peut concevoir d’union monétaire viable sans union politique. Dans un processus d’intégration régionale, il faut impérativement une fédération, du moins une confédération. Nous devons mutualiser certaines fonctions, notamment les douanes, le commerce, la défense. Nous devons aussi réexaminer le mécanisme de financement de nos économies.

À côté de cette union politique, que j’appelle de mes voeux, nous devons disposer d’une flexibilité accrue du taux de change entre le franc CFA et l’euro. Il faut absolument relier le franc CFA à un panier de devises qui serait composé de nos meilleurs partenaires commerciaux : bien évidemment la zone euro, mais aussi la zone dollar, la zone sterling, la zone yuan – pour marquer l’entrée de la Chine. Un régime de change plus flexible permet cette capacité de réponse aux chocs : nous aurions un CFA qui pourrait se déprécier ou s’apprécier selon la conjonc­ture, et pour éviter toute chute ou toute hausse vertigineuse, nous pourrions définir – comme pour le Système monétaire européen à l’époque – un tunnel au sein duquel le franc CFA pourrait fluctuer. Nous n’interviendrions pour défendre la parité que lorsque nous toucherions aux parois du tunnel. Tout cela peut se faire sans trop de difficultés…

Écrit par
African Business french

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