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Interview

Jean-Marie Guéhenno : La paix à tout prix

Jean-Marie Guéhenno se livre à une analyse de la réalité du monde. Son nouvel ouvrage donne quelques clés des futurs possibles de la démocratie et des conflits nationaux.

Par Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

Pourquoi avez-vous écrit Le Premier XXIème siècle : de la globalisation à l’émiettement du monde (éd. Flammarion) ?

Nous sommes dans une sorte de seconde Renaissance. Les technologies nouvelles changent la manière dont les sociétés fonctionnent. Je suis vis-à-vis de ce monde dans un mélange d’émerveillement et de terreur. Émerveillement par toutes les possibilités offertes de connexions entre des humains qui étaient auparavant enfermés chacun dans son village.

Il est normal que l’Europe accueille davantage de migrants africains, ce qui peut l’enrichir. Mais cette immigration doit être gérée et pas dans les circonstances tragiques que l’on voit aujourd’hui.

On est à présent dans un monde beaucoup plus global, ce qui a beaucoup d’avantages. Mais en même temps, cela veut dire qu’on n’a plus de racines et qu’on est ballottés par des forces qu’on ne contrôle pas. Il faut trouver un chemin pour reprendre la maîtrise des choses sans nous enfermer dans des forteresses en ayant peur du reste du monde. On reste citoyen du monde.

Comment expliquez-vous l’incertitude globalisée qui nous dépasse et comment avez-vous assuré une certaine cohérence à votre lecture du monde ?

J’ai passé plusieurs années à écrire ce livre, parce que je sentais bien qu’il n’y a pas une seule explication. On parle souvent du fait que les classes moyennes sont écrasées par une inégalité croissante. Ou que la concentration de richesses ne cesse de s’accroître. Je pense que la dimension économique est importante, mais qu’on aurait tort de la voir comme unique raison.

On voit des pays qui sont en pleine croissance comme l’Inde et d’autres comme les Etats-Unis être victimes des mêmes phénomènes. L’explication purement économique ne suffit pas. Il y a plusieurs raisons à cela, à commencer par un aspect presque idéologique.

Depuis le XIXème siècle, la politique a été au centre de nos vies avec l’idée qu’un programme politique offrait la possibilité de changer le monde. On avait confiance dans la capacité des collectivités publiques à gérer les collectivités humaines. On a perdu cette confiance pour des raisons qui sont en partie bonnes.

Les phénomènes ne sont plus contrôlés au niveau territorial d’un Etat. C’est un aspect de l’explication auquel je m’intéresse parce que mon entrée dans la vie politique a été la fin de la Guerre froide. J’ai vu quel triomphalisme il y avait alors. Mais je crois qu’à ce moment-là on a confondu l’effondrement d’un système soviétique à bout de souffle avec le triomphe de la démocratie qui apportait dans un même ensemble la liberté, le dynamisme économique et la paix.

On s’aperçoit aujourd’hui qu’on peut avoir le dynamisme économique sans la liberté. Voyez la Chine ! Quant à la paix, on l’a de moins en moins dans nos sociétés polarisées. Je pense que par cet aspect politique on a perdu la confiance dans la capacité des gouvernements et des institutions. Les partis traditionnels sont fragilisés parce qu’au fond personne ne croit vraiment à un programme politique.

L’autre grande explication que je développe dans mon livre est l’aspect technologique. Aujourd’hui, on voit des communautés virtuelles en concurrence avec les communautés territoriales, et qui peuvent être presque aussi fortes qu’elles. Cela bouleverse complètement le jeu.

On assiste aujourd’hui à une crise gigogne. Où va le monde ?

J’aimerais pouvoir vous donner une réponse ferme mais je ne le peux pas. Je dirais que la question la plus importante est celle de la paix et de la guerre. Ayant été patron des opérations de maintien de la paix et ayant vu ce que la guerre peut faire à une société, je peux dire que la paix que nous considérons comme un acquis est une plante fragile. Il faut la traiter avec beaucoup d’attention.

On est vraiment à la croisée des chemins. D’un côté, on voit ce phénomène d’émiettement, de fragmentation, d’individualisation de la violence. D’une certaine manière, le terrorisme en est une tragique illustration. On peut envisager, même si ce n’est pas une perspective très gaie, un monde de violence permanente et émiettée.

Une autre possibilité, qui serait catastrophique, est que grâce aux manipulations que les nouvelles technologies rendent possibles on assiste aux confrontations de grands nationalismes. Les moyens de manipulation des esprits sont aujourd’hui sans commune mesure à ce qui s’appelait autrefois la propagande.

Aujourd’hui, on peut fabriquer nos esprits. Cela fait très peur à l’âge des armes de destruction massive. Si les passions nationalistes prenaient le dessus, on pourrait aller vers des cataclysmes effroyables. Pour moi, et c’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai écrit mon livre, il est essentiel de reconstruire des communautés humaines en partant du bas. On ne veut ni de l’émiettement d’un individu face à un monde qu’il ne maîtrise pas, ni de passions collectives qui peuvent nous entraîner dans des désastres.

Vous parlez de guerre et de crises qui se généralisent. Pourquoi l’Afrique donne-t-elle l’impression d’être en permanence dans une crise profonde alors que les crises existent ailleurs aussi ?

Je commencerais par apporter une nuance à ce que vous dites. Quand on dit “l’Afrique”, il s’agit d’un continent immense. Il faut près de douze heures pour voler de l’Europe jusqu’à Johannesburg. On mesure la dimension du continent ! J’ai été de Dakar à Dar-es-Salam et sillonné l’Afrique dans tous les sens. On est un peu réducteur quelques fois quand on dit “l’Afrique”. Il y a 54 pays africains avec autant de situations très différentes.

On parle en fait des pays qui ont connu de longues crises et qui sont encore en crise, comme la République démocratique du Congo où je suis souvent allé comme patron du maintien de la paix. Mais même ce pays est aujourd’hui dans une situation infiniment meilleure, même s’il y a encore énormément de violences. Je ne sous-estime pas la souffrance qui y existe encore.

Certains pays s’en tirent assez bien et sont sortis des crises. Regardez la Côte d’ivoire ou le Ghana. On est dans une multitude de situations différentes et il faut le dire. Mais la question de la manière dont les communautés humaines s’organisent est très importante en Afrique. Le continent a hérité des frontières issues de la colonisation. On lui a imposé la formule de l’Etat-nation, nécessaire pour être connecté au reste du monde car on ne connaît pas d’autre système pour organiser les relations à travers le monde.

Mais cette formule a été plaquée. Construire des identités collectives fortes n’est pas toujours simple. D’autres solidarités jouent dans un certain nombre de situations. Ces solidarités sont aussi un élément de la résilience de l’Afrique. Sans elles, le filet de solidarité qu’elles offrent n’existerait pas. Il faut avoir de l’Afrique une vision assez nuancée.

J’ai été frappé en allant en Afrique par une nouvelle génération qui veut changer le continent, pleine de confiance et d’énergie. J’espère que l’Afrique va démentir les perspectives souvent pessimistes qu’on a à son sujet. Tout en ne sous-estimant pas l’immensité des problèmes à régler.

Le Sahel est aujourd’hui au cœur d’un effondrement et on ne voit pas d’issue. Y-a-t-il une solution ?

Le Sahel est un cas presque tragique, au carrefour de plusieurs phénomènes qu’il faut maîtriser. Il y a le changement climatique évidemment qui accentue toutes les tensions qui existaient déjà entre agriculteurs et nomades quand les terres cultivables et pastorales se raréfient. Il y a l’explosion démographique de certains pays du Sahel. Et donc le sentiment que ces terres ne vont pas pouvoir soutenir la population de demain. Ce sont en plus pour beaucoup des pays enclavés qui ne vont pas devenir Singapour. Ce n’est pas possible géographiquement.

L’immense défi pour le Sahel est d’avoir des fiertés nationales. Il faut au niveau de chaque pays une mobilisation nationale. Sans projet collectif, on ne peut avancer. Mais aucun pays du Sahel ne peut s’en sortir tout seul. C’est la difficulté. Il faut que les populations du Sahel bâtissent des Etats avec leurs identités propres et qu’en même temps elles travaillent ensemble. L’espace ne peut pas être maîtrisé au niveau de chaque Etat.

Bien sûr, les migrations vont continuer au Sahel et beaucoup dépend de la capacité des Etats à accueillir des populations et par exemple de la manière dont le Nigeria va évoluer. C’est un pays qui grandit beaucoup, et s’il est une réussite il pourra absorber beaucoup de population. Si les crises au Nigeria s’approfondissent, ce ne sera pas le cas. On aura alors des migrations davantage vers l’Europe avec la question politique de sa relation avec l’Afrique.

Il est normal que l’Europe accueille davantage de migrants africains, ce qui peut l’enrichir. Mais cette immigration doit être gérée et pas dans les circonstances tragiques que l’on voit aujourd’hui.

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