Close
Avez-vous trouvé cet article intéressant?

Uncategorized

Jean-Joseph Boillot, universitaire : Un regard sur le modèle indien

Comment fonctionne la machine de guerre économique indienne, vers le monde extérieur, vers l’Afrique ? Sa stratégie semble très différente de celle de la Chine.

Elle repose sur un atout, une carte qui s’appelle « India Inc. » ; Inc., comme « Incorporated ». La Chine demeure une économie impériale de commandement, avec un État central, à Pékin, et de grandes provinces économiques comme celles de Shangaï ou de Canton. Le rouleau compresseur chinois s’appuie sur une diplomatie politique et économique « top down » : du très haut vers le bas. On met de l’argent sur la table… et cela impressionne, bien évidemment ! Le modèle indien est complètement différent. Ce qu’on appelle « India Inc. » est la convergence de trois petites rivières qui finissent par créer un gros fleuve. Il y a d’abord, bien sûr, l’État central.

L’Afrique constitue pour l’Inde un enjeu diplomatique essentiel, parce que le vote africain à l’ONU est un vote décisif. Impossible d’entrer au Conseil de Sécurité sans les voix de l’Afrique ! La deuxième rivière « Inc. », ce sont les grands groupes indiens, comme Tata, Mittal, etc. Ce sont des États dans l’État. Le pouvoir indien, qui est pauvre, s’appuie sur ces grands groupes. Il suffit de voir les voyages du Premier ministre indien à l’étranger – mais aussi les sommets Inde-Afrique – toujours accompagnés d’un aréopage de milliardaires représentant les grands groupes. Sur les 50 premières fortunes mondiales, une dizaine sont indiennes !

Et la troisième rivière – on l’oublie trop souvent – est la diaspora indienne ! C’est elle qui, notamment, avait donné lieu à ce voyage de Gandhi en Afrique du Sud dans les années 1915, lorsqu’il était parti défendre la diaspora qui y était installée, elle-même formée de trois sous-ruisseaux : les ouvriers, mais aussi les professions libérales, les médecins, etc., qui avaient accompagné ces migrants, et enfin, les groupes commerçants qui ne sont pas que des grands groupes… L’Inde, c’est l’empire des petites entreprises familiales ! L’une d’entre elles, par exemple, a fait de l’Éthiopie, en quelques années, le premier exportateur de roses dans le monde. Voilà ce qu’on appelle « India Inc. ». Et lorsque vous allez en Afrique, vous la voyez tous les jours. En Tanzanie, à Dar-es-Salam, cette Inde est là, elle est installée, comme chez elle. Dans les campagnes, vous voyez les motos indiennes, les camions Tata, etc.

La stratégie indienne pour conquérir le marché africain semble fonctionner dans une économie de moyens et dans une stratégie de niches…

Tout à fait ! Les grands groupes indiens dont le siège est à Bombay – la capitale économique – ont tous une stratégie vers l’Afrique qui est finalement assez proche de leur stratégie indienne low-cost; elle consiste à avoir le meilleur retour sur investissement. Le modèle économique chinois ne vise pas du tout la maximisation de la profitabilité. Dans le système étatique chinois, avoir des mauvaises dettes dans les banques publiques, cela n’a aucune importance. La Chine préfère maximiser sa visibilité, son empreinte, ses grands projets… parfois sans se soucier de la rentabilité.

Dans le cas indien, les groupes privés ne peuvent pas faire appel aux subventions publiques. Le système est donc celui d’une économie de moyens. Doublée d’une stratégie de niches : l’Inde est forte dans certains domaines, mais très faible dans beaucoup d’autres. Sa stratégie ne se déploie que dans ces niches où elle est forte. À l’égard de l’Afrique, cela représente des domaines importants : les secteurs minier et pétrolier où les groupes indiens, comme Mittal qui travaille en Afrique, sont extrêmement puissants ; le secteur du matériel de transport : l’Inde qui en maîtrise parfaitement les technologies peut fabriquer entièrement elle-même aussi bien des petits vélos que des bulldozers ; enfin, tous les secteurs liés à la révolution technologique, du téléphone mobile mais aussi de l’Internet. Là-dessus, l’Inde a des positions très fortes, et elle est en train de les valoriser en Afrique, avec des systèmes intelligents. Nous ne sommes pas dans le hardware – qui est toujours chinois – mais dans le software, c’est-à-dire des solutions informatiques très, très compétitives.

Vous sillonnez l’Inde régulièrement : comment l’Inde voit-elle le monde ? Quelle est sa perception du monde ? Cette perception existe-t-elle ?

Le rapport de l’Inde et sa perception au reste du monde découle de la nature démocratique du régime de ce pays : c’est un pays dont l’élite a besoin d’être réélue. C’est tout bête… Mais voilà qui change complètement du système chinois ! Le système « impérial » se moque un peu de la manière dont le citoyen lambda va apprécier ou pas telle ou telle politique… Ce qui explique que la Chine s’est toujours positionnée en supergéant à l’échelle du monde.

Dans le cas indien, la priorité de Narendra Modi est d’être réélu en 2019 ! Et la priorité de tous les groupes indiens sur le plan industriel, est de conserver leur maîtrise du marché intérieur qui est leur point fort !

En effet, les groupes indiens exportent très peu. Cette vision du monde de l’Inde trouve son origine dans le système qui remonte au traité de l’Arthashâstra que je viens de traduire – L’Inde ancienne au chevet de nos politiques – et qui s’appuie sur les principes suivants : quels sont mes voisins ? Et quels sont les voisins de mes voisins ? Pourquoi ? Parce que dans la diplomatie indienne, fondamentalement, il y a des voisins – qui en général sont des ennemis – et aujourd’hui, c’est le cas du Pakistan et aussi de la Chine, bien sûr ! Et donc, je vais chercher les voisins de mes voisins pour tisser des alliances stratégiques. Le cas africain est à cet égard très intéressant : l’Afrique est « voisine » de l’Inde, mais il faut franchir un bras de mer considérable entre les deux… Donc, l’Afrique n’est pas vraiment un voisin, car « mes voisins », ce sont des voisins terrestres, d’autant qu’entre l’Afrique et l’Inde, il y a tout le Moyen-Orient, l’Iran, etc.

Et donc, pour l’Inde, l’Afrique est non seulement une terre de prospérité économique, mais c’est aussi « un voisin de voisin » politique qui doit jouer un rôle stratégique dans ce qui est sa priorité : se protéger du reste du monde. Non pas conquérir une place de supergéant, mais simplement maintenir son développement autocentré. La priorité de l’Inde, c’est le développement autocentré !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Related Posts