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Jean-Joseph Boillot, universitaire : Un regard sur le modèle indien

Spécialiste reconnu de l’Inde, Jean-Joseph Boillot analyse les fondamentaux de ce géant d’Asie, qui compte une population de 1,3 milliard d’habitants, dans ses rapports au monde. Un modèle transposable à l’Afrique ?

Entretien avec Hichem Ben Yaïche et Guillaume Weill-Raynal

En regardant l’image que l’Inde veut renvoyer d’elle-même, sommes-nous face à une illusion d’optique ? En quoi ce pays répond-il aux critères d’un pays émergent ?

Si l’on ne retient que la présentation officielle d’une Inde en plein décollage, d’un pays émergent qui va remplacer la Chine, avec des groupes de taille internationale, extrêmement compétents, etc., l’Inde est effectivement une illusion. Je m’y rends régulièrement, loin des sentiers battus et des capitales, et j’en connais les autres aspects moins reluisants : un pays qui continue de traîner une misère de masse comme j’ai pu la voir au Bihar mais aussi en Uttar Pradesh, des villages d’une extrême pauvreté, analogue à celle qui existe en Afrique ; un pays menacé par le changement climatique, des défis agricoles qui sont très loin d’être réglés, une industrialisation qui peine, qui ne crée pas d’emplois, un sous-emploi massif des jeunes qui ne correspond malheureusement pas à la fenêtre d’opportunité démographique qui s’offre à l’Inde depuis maintenant une quinzaine d’années…

Cependant, si l’on fait la balance entre ces deux images – celle que l’Inde officielle voudrait vendre, et celle que l’on découvre sur place – cela correspond finalement assez bien à ce proverbe indien qui dit que « goutte à goutte, le bassin se remplit ». C’est un pays qui change, mais plutôt graduellement, à la différence de la Chine, qui était au même niveau de PIB par habitant que l’Inde et qui a connu un vrai décollage au sens des économistes. En trente ans, la Chine est passée de la phase d’un pays vraiment pauvre à un pays qui, aujourd’hui, est quasiment développé.

En quoi peut-on dire, alors, que l’Inde est sur la voie d’une modernité, qu’elle dégage une force capable de construire une économie plus égalitaire ?

Il faut, une bonne fois pour toutes, cesser cette comparaison entre les deux géants que sont la Chine et l’Inde. Certes, à court terme, la Chine a très clairement marqué des points. Mais regardons plus attentivement ce que j’appelle « le modèle indien ». Depuis 50 ans, petit à petit, l’Inde a franchi plusieurs obstacles majeurs. Et même si la prospérité pour tous n’est pas encore au rendez-vous, elle a su relever, à bien des aspects, les défis qui se présentaient à elle dans les années 1960 ou 1970 : lorsque des mauvaises moussons arrivaient, c’est-à-dire une année sur trois, plus de la moitié de la population se trouvait dans une situation extrêmement précaire qui, sans provoquer de famine de masse, causait tout de même de nombreux morts.

Au lendemain de l’indépendance, l’industrialisation de l’Inde était quasiment nulle, puisque le modèle colonial britannique l’avait dans les faits interdite. Aujourd’hui, l’Inde produit 90 % de ses besoins industriels, avec parfois des technologies assez frustes, mais qui marchent bien.

Ce modèle indien est intéressant, parce qu’il combine trois aspects qui peuvent intéresser l’Afrique. Le premier est la question politique de la démocratie. L’Inde est ce géant qui, pour l’instant en tout cas, arrive à concilier développement économique et système politique démocratique. Le deuxième défi est celui du développement économique et social. Bien sûr, les deux vont ensemble. Là encore, graduellement, l’Inde améliore très nettement des indicateurs comme l’espérance de vie. Quand j’ai commencé à travailler sur l’Inde, au début des années 1980, cette espérance de vie était d’à peine 52 ans. Aujourd’hui, elle se situe entre 63 et 66 ans.

Et le troisième défi – que l’Inde a pour l’instant indéniablement relevé –, est cette grande transformation du pays, à la fois sur le plan écologique et sur celui de ses mentalités. Elle se modernise progressivement, non pas sur le modèle d’une « thérapie de choc » économique ou politique, mais selon ce qu’on appelait dans les années 1960 une « troisième voie ». Elle consiste à dire : « Arrêtons de chercher à maximiser la croissance économique au détriment du reste. Arrêtons de croire que des régimes autoritaires sont la clé ou la panacée de la prospérité des pays. » Je pense qu’il y a, pour l’Afrique, des choses intéressantes à regarder, même si, bien sûr, rien n’est jamais transposable.

Pourtant, les menaces grondent. De nombreux facteurs centrifuges – démographiques, sociaux – rendent plus difficiles les objectifs à atteindre. Le « modèle indien » est-il viable ?

Oui, il l’est, pour une raison précise qui a pu échapper à certains. Pour la première fois, avec l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi, nous avons un leadership qui vient proprement dit de l’Inde et non pas d’Occident. La dynastie Nehru-Gandhi était quand même largement « importée ». Ils parlaient essentiellement l’anglais et avaient effectué leurs études à l’étranger. Pour la première fois, nous sommes en présence d’un développement endogène, dont la réponse aux défis que vous citez est assez intéressante parce qu’elle correspond au logiciel du xxie siècle. Parmi ces réponses, il y a en premier lieu tout ce qu’on appelle les innovations « frugales », notamment le low cost. L’Inde est un empire d’innovation de ce type-là qui vise à concilier la modernité du xxie siècle, les technologies les plus modernes, avec une marche progressive vers cette modernité.

Par exemple, la compagnie aérienne IndiGo est leader mondial du transport low-cost, mais un low cost de qualité – plus de 520 commandes d’avions ! – pour permettre à 70 % de la population indienne d’utiliser l’avion. L’impact sur l’environnement est paradoxalement moins fort que le train qui, lui, utilise le charbon comme source d’énergie. Autre exemple, la santé et l’éducation qui constituent, on le sait, un défi planétaire. L’Inde a rendu possible un ensemble d’innovations dans la santé – les médicaments génériques dont elle est le numéro un mondial, bien sûr – mais aussi les opérations chirurgicales pour le coeur ou les yeux dont le coût a pu être abaissé à 300, 400 ou 500 euros, là où dans le monde développé, mais aussi en Afrique dans les cliniques de luxe, les opérations coûtent entre 3 000 et 50 000 dollars !

Et le troisième exemple est évidemment la question de l’urbanisation, qui est le grand défi de tous les pays en développement. En Inde comme ailleurs, la situation peut paraître chaotique, mais un petit concept, celui des smart cities – les villes intelligentes – est en train d’émerger. L’Inde essaye de moderniser ses villes d’une façon respectueuse de la démocratie – à la différence de la Chine qui a modernisé ses villes d’une façon extrêmement brutale – et en même temps d’inventer des solutions de collecte de déchets, d’énergie électrique, qui, encore une fois, sont « frugales ».

Ces trois exemples sont-ils réellement transposables à l’Afrique ?

Non, rien n’est jamais transposable, en raison de deux éléments clé : d’une part la géographie naturelle, physique, du territoire. Les espaces indiens et africains n’ont rien en commun, bien sûr. Et deuxièmement, en raison d’un facteur essentiel : la culture. En revanche, si l’Afrique trouve elle-même sa propre voie « endogène » de la même façon que l’Inde et la Chine ont elles-mêmes développé leur propre modèle, il y a pour elle des leçons évidentes à prendre sur la Chine et sur l’Inde, mais aussi, dans le cas de l’Inde, des choses à apprendre. Prenons l’exemple du téléphone mobile : c’est évidemment la grande révolution de l’Afrique. Or, d’où vient cette révolution ? Essentiellement d’une adaptation du modèle indien !

Lorsque Airtel est arrivée en Afrique, dans les années 1990, la compagnie s’est trouvée confrontée à un système prédateur de concurrents qui vendaient le téléphone très cher. Elle a introduit le téléphone très bon marché avec des cartes de recharge, qui permettaient d’acheter des points ou des minutes de communication à la demande. Ce système l’a emporté, et à partir du moment où l’on avait inventé la téléphonie mobile bon marché, on a inventé l’Internet bon marché ! Toutes ces solutions, comme le mobile banking, sont le produit de ces innovations « à l’indienne ». D’une façon générale, cette notion d’« innovation frugale », de low cost, me paraît intéressante, non pas pour être transposée, mais pour inspirer l’Afrique de demain. Trop souvent, on met l’accent sur les classes moyennes en Afrique et il me semble qu’il s’agit là d’une erreur. L’expérience de l’Amérique latine nous a appris que lorsqu’on cible uniquement les classes moyennes, on tombe dans le piège du développement. Il ne faut pas oublier, en effet, qu’en dessous des classes moyennes, 50 % à 60% de la population ne répondent pas à ce type de modèle.

Et cela vaut pour le téléphone, la santé, et l’école : les Indiens ont inventé un système d’écoles – des écoles privées, j’insiste sur ce point ! – qui permet de faire face aux besoins de l’éducation de masse dans les petits villages. Car hélas, les États centraux, les grandes administrations dirigées depuis les capitales n’arrivent pas à s’adapter aux situations locales. C’est particulièrement vrai dans le cas de l’Afrique, à cause des langues vernaculaires : il y a plusieurs milliers de langues en Afrique ! Si l’enseignement destiné aux jeunes enfants n’est dispensé qu’en français, en anglais, ou même en swahili – pour l’enseignement des jeunes enfants, l’éducation de masse est promise à l’échec, parce que celle-ci ne peut se faire que dans les langues maternelles.

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