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Ghardaïa, l’autre Algérie

Ghardaïa. Déstabilisée par l’explosion démographique, l’ouverture du marché et, plus récemment, les violences intercommunautaires, l’économie de la vallée du M’zab, autrefois carrefour commercial, connaît de profonds bouleversements.

Nous avons reculé de plusieurs décennies. Pour relancer la machine, il va nous falloir deux à trois décennies. » Ce matin-là, dans la laiterie El Alouani, une des plus anciennes de Ghardaïa, les camions accélèrent le rythme avant que la chaleur ne tombe sur la ville. Tout en surveillant de loin ce qui se passe, Said El Alouani, le propriétaire, aussi président de la Chambre de commerce et d’industrie du M’zab, se désole devant l’« ampleur du sinistre qui touche la région ». Depuis deux ans, les violences qui éclatent régulièrement entre les mozabites (musulmans berbérophones de rite ibadite) et les populations musulmanes arabophones de rite malékite, ont miné un peu plus l’économie de la région, déjà mise à mal par les bouleversements démographiques. 

À 600 kilomètres au sud d’Alger, la vallée du M’zab, classée au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1982, a vu sa population exploser au point que la commune de Ghardaïa – en plein désert du Sahara – détienne le record de la commune la plus densément peuplée d’Algérie ! « La cause des tensions tient à la densité de la population dans un espace très réduit. Cette densité s’explique par le fait que les mozabites ne veulent pas quitter la vallée pour ne pas perdre le contrôle social. Mais les populations arabophones non plus ne veulent pas partir, parce que leur propre économie est collée à celle des mozabites », analyse un promoteur immobilier. « Le statut que l’État a attribué à Ghardaïa en la faisant chef-lieu de wilaya, en 1984, ne lui a plus permis de maintenir les mêmes équilibres », explique la sociologue Fatma Oussedik, spécialiste de la vallée du M’zab. 

L’ascension économique de la vallée n’a commencé qu’après la Deuxième Guerre mondiale avec l’avènement des premiers commerces de gros et l’exploitation agricole (surtout la culture du palmier dattier) et céréalière. « Dès 1956, la découverte des puits pétroliers a modifié les sources de revenus, poursuit-elle. Les mozabites ont arrêté d’être des paysans, de travailler la terre pour partir sur les champs pétroliers. Cela a introduit une forte salarisation dans la structure de l’économie locale et a, comme ailleurs en Algérie, par exemple à Tamanrasset, transformé la nature des rapports sociaux. » 

De son côté, l’économiste Mohammed Djelmami note : « Depuis que Ghardaïa a été promue au rang de chef-lieu de wilaya, l’État a consenti des dépenses conséquentes, mais elles n’ont pas toujours été très bien réfléchies. »

Industries en quête d’avenir 

Les équilibres qu’évoque Fatma Oussedik, Ahmed Nouh s’en souvient comme d’une « complémentarité ». Ce notable mozabite, architecte, nous reçoit à Tafilalt, un nouveau ksour (cité mozabite) pensé comme une extension de Ghardaïa et récompensé par plusieurs prix dont celui de la Ligue arabe, pour son ingénierie urbaine mélangeant méthodes de construction ancestrales et développement durable. « Depuis des siècles, nous commerçons avec les tribus nomades, explique-t-il. Entre nous, il y a toujours eu une complémentarité économique. Ils ramenaient de la laine, des moutons, du lait. Les citadins que nous sommes leur fournissaient des vêtements. » 

La vallée est située sur l’axe routier entre le Nord Sud, à équidistance des métropoles du Nord, elle bénéficie d’un aéroport quasi inexploité, d’un capital humain dynamique et innovateur.

De cette époque, la vallée du M’zab garde une tradition de « carrefour commercial », entre le Nord et le grand Sud du pays, qui, pour l’économiste de Ghardaïa, Mohamed Ould Addar, n’existe plus. « La région a perdu ce monopole depuis une dizaine d’années, analyse-t-il. Les commerçants du Nord – Sétif, Djelfa, Bord Bou Arreridj… – se sont installés en nombre dans le grand Sud, modifiant les circuits de distribution.» 

Selon Moussa el Kantabli, comptable de Ghardaïa, le commerce représentait avant 2013 « plus de 50 % de l’activité économique de la région ». Suivaient les services, dont le transport. « Notre réseau de transports routiers est très développé, souligne-t-il. Nous avons plus de 100 sociétés de transport et en moins de 48 heures, vous trouvez quelqu’un pour porter un colis de Annaba à Timimoun ! » En troisième position, arrivaient l’industrie (mécanique, textile, plastique, agroalimentaire), puis l’agriculture. La wilaya de Ghardaïa est considérée parmi les importantes zones productrices de dattes en Algérie, avec près de 1,3 million de palmiers sur 11 000 hectares. Faute de pouvoir compter sur le tourisme – pour des raisons sécuritaires, rares sont les touristes étrangers à choisir la vallée du M’zab comme destination – l’économiste et expert comptable Mohamed Ould Addar estime que l’agriculture pourrait en revanche offrir de nouvelles perspectives. « Aujourd’hui, je vois tout le Nord venir se ravitailler en raisin, blé, maïs, pastèque, et même aliments de bétail dans notre wilaya. C’est prometteur. Même si ces nouveaux agriculteurs ne sont pas des gens de la région, mais essentiellement des Kabyles. » 

Quant à l’industrie, même si l’arrivée des migrants du Sahel, employés par les micro-entreprises dans un cadre informel, a contribué à maintenir une certaine vitalité du secteur, le tableau n’est pas rose. « Ghardaïa a su se développer avec la politique d’économie dirigée de Boumediene dans les années 1960 et le protectionnisme, explique encore Moussa El Kantabli. À l’époque, nous n’avions rien. Une grande partie de la population vivait de l’artisanat. Il y avait un métier à tisser dans chaque maison. Avec l’avènement des unités industrielles, la région a vraiment décollé. C’est d’ici qu’était fabriquée plus de 60 % de la bonneterie. Malgré l’ouverture de l’économie, bien sûr, les fabriquant se sont maintenus, mais aujourd’hui, nous ne pouvons plus produire en quantité et, du coup, il est difficile de faire face aux produits importés. » 

Mohammed Djelmami reconnaît que les années 1990 ont marqué un tournant. « Malgré toutes les difficultés rencontrées par l’industrie privée dans la région, elle s’est maintenue et s’est développée au prix d’énormes sacrifices. Mais, à partir de l’ouverture du commerce extérieur dans les années 1990 et surtout l’importation frénétique, beaucoup d’unités industrielles ont cessé leur activité pour disparaître ou se convertir en importateurs pour préserver ainsi le capital financier acquis. Une grande partie de ces importateurs se sont installés au nord à Alger, Oran, Annaba et à l’étranger, en Chine, dans les pays du Golfe ou ceux de la Cedeao. » 

Aujourd’hui encore, à El Guerrara, ville de 75 000 habitants, située à une centaine de kilomètres de Ghardaïa, où des affrontements ont fait début juillet 24 morts, se trouve la plus grande zone industrielle de la wilaya, créée en 1967, où l’on fabrique des aliments et du textile. 

Le ministre de l’Intérieur, Noureddine Bedoui, en déplacement à Ghardaïa au mois de septembre, a rappelé que les deux zones industrielles de la wilaya, El Guerrara et Bounoura, soit au total 230 hectares, font l’objet d’une opération de réhabilitation et d’extension. Selon les dernières statistiques officielles, le tissu industriel de Ghardaïa compte 4 300 entreprises dont 3 800 micro-entreprises (de moins de trois personnes) et 500 PME, qui emploient 18 000 personnes. Pour qu’il soit soutenu, le FCE (principale organisation patronale d’Algérie) suggère que dans le cadre d’un nouveau pacte de croissance économique, comprenant la création de zones prioritaires de développement dans les Hauts Plateaux et le Sud, Ghardaïa figure parmi les priorités ; les investisseurs bénéficieraient notamment de l’octroi gratuit des terrains, de l’imposition unique et forfaitaire de 3 %, ainsi que de crédits bonifiés.

Une position géographique idéale 

Face à toute cette bonne volonté affichée, Mohamed Ould Addar demeure sceptique : « Réhabiliter les zones industrielles, c’est bien. Mais tant que le gouvernement ne décide pas de protéger l’économie des produits importés de Chine, personne ne les fera tourner. Pour rappel, nous avons eu un embryon d’industrie textile, mais elle n’a pas pu résister. Aujourd’hui, je crois plus volontiers à l’avenir du secteur tertiaire. Nous avons à Ghardaïa des cliniques privées qui attirent des gens de tout le grand Sud. » 

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