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Elyès Jouini, vice-président de Paris-Dauphine

  • Publiémai 31, 2018

Le problème aujourd’hui est que même les grands groupes ne sont plus si solides que cel. Plus personne n’est garanti dans la durée.

De plus en plus de faillites apparaissent. Les banques vont devoir analyser les risques de manière plus fine, mieux connaître leurs clients, commencer à aller chercher le client qu’elles ne regardaient même pas jusqu’à présent, parce qu’elles vivaient très bien en ne finançant que les grands groupes.

Elles vont devoir à présent financer aussi les TPE, s’intéresser aux start-up, au citoyen lambda… Mais cela va prendre du temps. L’entrée en scène de nouveaux acteurs, par exemple Attijariwafa qui a repris la Banque du Sud, quasi moribonde, contribuera peut-être à faire bouger les choses, en suscitant chez d’autres un esprit de compétition.

Qu’est-ce qui vous motive et vous pousse, dans la position qui est la vôtre, au coeur des réseaux, au coeur du savoir et de la connaissance ?

J’observe, je m’exprime et j’agis. J’observe comme tout Tunisien, qui a gardé ce lien fort, ce qui se passe à Tunis. J’observe en permanence tous les développements de la situation. Je m’exprime en ma qualité de membre du Conseil d’analyse économique, mais j’ai aussi la possibilité de rencontrer un certain nombre de décideurs.

Et, en permanence, je donne mon avis, je fais part de mes analyses sur la situation. Je ne suis pas un acteur politique, mais je fais au moins connaître mes analyses. Et, enfin, j’agis à un niveau local : je suis impliqué dans le secteur économique en ma qualité d’administrateur de la Banque de Tunisie, administrateur d’Oddo BHF Tunisie, de Monoprix Tunisie…

Quand on est impliqué de cette manière-là, a-t-on les moyens de décrypter une réalité différente ? Il existe bien des choses qui marchent…

Bien sûr ! Par exemple Oddo BHF, qui est une banque franco-allemande, a installé en Tunisie il y a quelques années, deux activités : une activité d’analyse financière, et une activité de développement IT. Ils ont été très agréablement surpris de la qualité des recrues et des ressources humaines qu’ils ont trouvées en Tunisie ! Aujourd’hui, une bonne partie de l’analyse financière du groupe, aussi bien en France qu’en Allemagne, se déroule à partir de Tunis. Une grande partie du développement informatique du groupe est faite à Tunis.

La croissance du nombre de leurs collaborateurs est extrêmement importante. Nous avons des ressources humaines de qualité. La principale richesse de la Tunisie est là, et c’est cela que nous devons exploiter. La Tunisie est tout à fait capable de travailler selon les normes internationales, avec des acteurs internationaux qui peuvent y créer des emplois et y trouver leur compte, dans des partenariats à forte valeur ajoutée.

L’analyse financière, c’est le coeur de métier des banques ! Ce n’est qu’un exemple, il y en a plusieurs autres. Dans le domaine de la santé, des nouvelles technologies, de l’enseignement supérieur, la Tunisie a des compétences, un savoir-faire, un avantage par rapport à l’ensemble des pays africains qui lui permettrait de se positionner comme un véritable hub entre l’Europe et l’Afrique.

Pourtant, comment expliquer cet état de déperdition et de dispersion ?

Il manque un discours fédérateur et mobilisateur, porteur d’une vision. Par exemple, dans le secteur de la santé, un nombre effarant de jeunes médecins tunisiens partent vers l’étranger ! Ils partent en Europe, au Canada, ou ailleurs, alors que la médecine tunisienne est une médecine de qualité. Nous pouvons avoir des cliniques qui soignent les Tunisiens, mais aussi les ressortissants des pays limitrophes, les Africains…

La santé peut être une industrie particulièrement intéressante pour la Tunisie et pour le reste du continent. Nous avons un véritable avantage comparatif sur ce point. Le Maroc est globalement en avance sur la Tunisie par son ouverture sur l’Afrique dans plusieurs domaines, notamment la finance et l’assurance.

Mais dans le domaine de la santé, la Tunisie possède un avantage incontestable, en nombre de médecins par habitant, en nombre d’infirmières par médecins, etc. C’est un avantage que nous devons exploiter – il ne manque que la volonté – faute de quoi un médecin qui ne voit pas de perspectives va partir dès qu’on lui offrira un poste à l’étranger !

Il faut offrir des perspectives – et même du rêve – aux médecins et aux ingénieurs tunisiens, qui sont en train de partir… parce qu’ils ont une valeur sur le marché international ! Ils pourraient permettre à la Tunisie de se positionner à un très bon niveau. Aucune situation n’est irréversible Mais elle devient de plus en plus compliquée à gérer. Le temps ne joue pas en faveur de la Tunisie.

Et dans cette situation, les amis de la Tunisie, et tous ceux qui voient une sorte de modèle en la Tunisie répondent-ils présent ?

Pas suffisamment ! J’ai eu l’occasion de m’exprimer là-dessus. Des pays amis auraient eu l’occasion de se mobiliser beaucoup plus. Mais il est vrai que les Tunisiens n’ont pas toujours été réactifs ni cohérents. Il est vrai aussi que c’est difficile d’être cohérent lorsque vous avez un gouvernement tous les six mois. Le temps de s’entendre sur quelque chose, c’est le gouvernement suivant qui arrive, et c’est reparti…

Bien sûr, c’est le propre des révolutions. Quand on regarde à l’échelle de l’histoire, on peut toujours dire que la Révolution française a mis cent ans à se stabiliser. Mais à l’échelle individuelle, vous ne pouvez pas dire aux gens, attendez vingt ans, et vous verrez, ça sera mieux. Si la situation ne s’améliore pas en quelques mois, soit ils explosent, et ils expriment leur colère dans la rue, soit ils s’en vont, mais ils ne tiendront pas ainsi éternellement.

En quoi pouvez-vous être utile à votre pays, dans cette phase ?

J’essaye d’être utile à l’échelle qui est la mienne en disant ce que je pense, non pas sur la place publique, mais aux personnes qui sont censées être en mesure d’agir. En 2011, je suis sorti du gouvernement, mais cela ne voulait pas dire pour autant que je me désolidarisais de ce qui se passait.

Au contraire, j’ai fortement contribué à la construction du dossier pour le G8 à Deauville et j’ai porté ce projet aux côtés du Premier ministre de l’époque, Beji Caid Essebsi. Actuellement je travaille dans le cadre du Conseil d’analyse économique sur le développement des liens entre la Tunisie et l’Afrique, entre la Tunisie et l’Europe…

Ce Conseil d’analyse économique, en quoi est-il utile ?

Son objet est de travailler à une vision. C’est un Conseil. Ce n’est pas lui qui va agir ni porter le projet. Mais son rôle est d’apporter des éclairages au gouvernement dans son ensemble et au chef du gouvernement en particulier, de proposer des réformes, de proposer des évolutions et un plan d’action.

Et où en êtes-vous ?

Nous avons déjà commencé à proposer des choses. Par exemple sur la simplification des procédures. C’est extrêmement important. Actuellement, nous perdons énormément de temps sur la certification conforme, la signature légalisée, etc. Chaque procédure est multipliée par trois et les gens sont obligés de faire la queue dans chaque administration.

Tout ce qui pourra être fait pour simplifier la vie du citoyen et de l’entreprise représente de la procédure en moins et du temps gagné. Un texte va bientôt définir la liste des opérations qui nécessitent une autorisation préalable. Toutes celles qui ne la nécessitent pas seront libres et autorisées. Dans les cas où l’autorisation préalable est requise, les papiers nécessaires à produire et les délais seront clairement indiqués.

Pour la première fois, nous allons instituer la règle selon laquelle l’absence de réponse de l’administration dans un délai convenu aura valeur d’acceptation de la demande, ce qui sera une révolution en la matière ! Autrefois, si l’administration ne répondait pas pendant six mois, un an, deux ans, vous ne pouviez rien faire.

Avec la nouvelle règle, le défaut de réponse dans un délai de deux ou trois mois vaudra acceptation. Et si l’administration estime que le dossier est incomplet, elle devra le dire dans un délai d’une semaine. Elle ne pourra plus attendre la fin du délai de trois mois. Et si le dossier est complet, elle devra donner une réponse positive ou négative dans ce délai de trois mois.

Quels sont vos motifs d’optimisme ?

Le catastrophisme ambiant est lié au fait que les Tunisiens sont très exigeants, avec eux-mêmes, avec leur pays, et ont des attentes extrêmement élevées. Ils se voient comme un pays « Européen », au sens des standards européens auxquels ils se comparent. Tout ce qui ne correspond pas à ces standards leur apparaît comme un frein critiquable.

C’est bien d’avoir des aspirations élevées. Mais si nous regardons le premier objet de satisfaction, nous constatons que pour l’instant – et j’espère que cela va durer – la démocratie fonctionne ! Il est vrai qu’elle est bloquée au quotidien parce que nous nous perdons dans des débats sans fins, mais elle fonctionne néanmoins : les gens votent et personne n’a remis en cause la sincérité des procédures électorales.

Tout cela fonctionne, et pendant ce temps, les gens prennent l’habitude d’un Parlement qui a de vrais pouvoirs, d’un gouvernement de coalition qui n’est pas contrôlé par une seule personne. Tout cela constitue quelque chose d’important. C’est une richesse. La liberté d’expression est une réalité, la société est en train d’évoluer sur un certain nombre de sujets. C’est plutôt positif.

Et le deuxième élément d’optimisme, c’est que la Tunisie dispose de ressources humaines de qualité. Mais les ressources humaines – parce qu’elles sont humaines – n’attendront pas éternellement que les solutions arrivent. Et le risque, c’est que les meilleurs dans chaque discipline partent les premiers, ce qui rendrait la situation collective plus compliquée. 

Écrit par
African Business french

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