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Elyès Jouini, vice-président de Paris-Dauphine

  • Publiémai 31, 2018

Aujourd’hui, quelles sont vos responsabilités sur le plan opérationnel ?

Je dirige toute la partie qui concerne les relations avec les entreprises et les institutions. Je gère également nos relations avec notre université mère – Paris Sciences et Lettres (PSL) – qui regroupe Dauphine, l’École Normale supérieure et l’école des Mines de Paris.

Je suis d’autre part membre du comité d’experts auprès de Carlos Moedas, qui est Commissaire européen à la Recherche l’Innovation et aux Sciences. Depuis 1992, j’ai régulièrement enseigné dans différentes universités de Tunis : à l’ENIT, à la fac de Sciences économiques, à l’école polytechnique de Tunisie, j’ai contribué à créer l’IPEST et ESPRIT… Donc, j’ai toujours été des deux côtés. Aujourd’hui, je suis membre du conseil des analyses économiques de Tunis, qui est rattaché au chef du gouvernement.

Justement, en ce qui concerne la Tunisie, qu’est-ce qui explique votre basculement du côté du pouvoir ? Une tentation d’exercer le pouvoir ?

Non, franchement… Ma très brève carrière politique est vraiment le résultat d’une situation très particulière : lorsqu’on m’a fait savoir, en janvier 2011, qu’on avait besoin de moi, la situation quasi insurrectionnelle en Tunisie était telle que je ne me voyais pas dire non. Je n’ai rien sollicité. Je n’ai fait que répondre à une demande.

J’ai indiqué qu’il me fallait trois jours pour régler quelques affaires, mais on m’a répondu qu’il était préférable que je vienne immédiatement. C’était un jeudi… et j’ai débarqué à Tunis le vendredi matin ! Aussitôt, je me suis trouvé directement impliqué dans la constitution du gouvernement Ghannouchi II, qui a été constitué le 27 janvier.

Fin février, il est apparu qu’un nouveau gouvernement était capable de se mettre en place avec Beji Caid Essebsi comme Premier ministre, j’ai tout de suite considéré que j’avais rempli mon rôle. Je n’avais ni l’envie, ni la vocation de rester. Je n’ai jamais souhaité faire de la politique. Dans ma famille, on considère même que la politique est un métier maudit…

Cette courte expérience vous a néanmoins donné une vue de l’intérieur du pouvoir. Le politique a-t-il vraiment les moyens d’agir et de transformer le réel ?

Je pense que oui. Mais le travail du politique consiste à la fois à construire une vision et à mettre en oeuvre une transformation. C’est un mélange assez subtil, parce qu’il ne suffit pas d’avoir de bonnes idées ou de bien savoir analyser la situation et les dossiers. Il faut être capable de convaincre, de négocier, et de mettre en oeuvre. Ce sont des qualités différentes. Lorsqu’il est aux commandes, l’homme politique dispose de tous les leviers pour agir en ce sens. Mais tout le monde n’y arrive pas forcément.

À partir de votre double expérience d’universitaire et de politique, diriez-vous que la Tunisie a raté ses chances de prendre rendez-vous avec elle-même ?

Tout dépend ce que vous entendez par « rater ». Si cela veut dire que vous avez définitivement manqué les opportunités, je répondrais par la négative. Tout est encore possible. En revanche, oui, certainement, la Tunisie a perdu du temps.

Beaucoup de choses auraient pu être faites entre 2011 et aujourd’hui, qui n’ont pas été faites et qu’il sera peut-être plus difficile de faire à l’avenir, ou qui devront être faites sous une pression plus forte. Il faut rappeler des choses extrêmement simples : la Révolution est venue d’un malaise social. Depuis sept ans, aucune réponse n’a été apportée à ce malaise. Certaines bonnes décisions ont été prises – d’autres moins bonnes – mais tout a semblé continuer comme avant. Aucune réflexion n’a été menée sur les causes fondamentales de la Révolution et sur la politique que ces causes exigeaient pour l’avenir. Rien n’a été fait pour réduire les inégalités.

Pourquoi ?

Je pense qu’il y a plusieurs raisons. Le choix qui a été fait, de gouverner de manière consensuelle, de marier la carpe et le lapin, était la meilleure manière de ne pas prendre des décisions courageuses.

D’autre part, on a légiféré sur presque tout, sauf sur le financement des partis et des campagnes électorales. Dès lors que vous avez des financeurs qui ne sont pas forcément contrôlés et qui contrôlent des lobbys puissants, vous avez la quasi-certitude que les sujets d’équité sociale ne vont pas être en haut de l’agenda politique. Alors, bien sûr, il est facile de répondre qu’il faut d’abord créer de la richesse avant de pouvoir la distribuer, mais de la part de gens qui viennent de réussir une révolution, ce n’est pas une réponse très convaincante.

Concrètement, la Tunisie est aujourd’hui plongée dans une crise financière et économique. Est-il possible, pour être opérationnel, de hiérarchiser les priorités, avec des points d’entrée, pour parvenir à réformer ?

Il est évident que la situation économique est très dégradée. La Tunisie s’est beaucoup endettée depuis 2011. Elle l’était raisonnablement à ce moment-là. Elle l’est beaucoup plus aujourd’hui, même si cela n’est pas non plus catastrophique.

Certains pays européens aussi, sont beaucoup plus endettés, à la différence que la Tunisie est un pays qui n’arrive pas à faire redémarrer sa machine productive. On peut toujours se féliciter que tel ou tel indicateur est légèrement passé au vert, mais globalement, la Tunisie s’endette de plus en plus, car les revendications d’augmentation de salaires sont de plus en plus importantes.

L’ensemble des moyens de l’économie qui est dirigé vers la satisfaction de ces revendications crée de l’inflation alors que dans le même temps, on ne produit pas comme il faudrait. On importe de plus en plus et le déficit commercial augmente en conséquence, ce qui entraîne de nouveaux recours à l’emprunt… C’est un cercle vicieux !

Les décideurs politiques n’assument pas la responsabilité des prises de décisions que la situation exige…

Ils n’ont pas su trouver les leviers pour faire redémarrer la machine économique. Certes, les débats parlementaires, cette démocratie nouvelle que l’on découvre, tout cela prend du temps. On ne peut pas faire comme autrefois où les projets présidentiels étaient décidés d’un simple claquement de doigts et où tout le monde se mettait en rangs.

Nous ne voulions plus de cela ! Ces nouvelles règles du jeu sont positives. Mais la démocratie est une chose compliquée à mettre en oeuvre, surtout lorsqu’on la découvre à travers des débats sans fin, et que la moindre décision prend du temps. La recherche permanente du consensus et le souci de ne pas froisser les multiples susceptibilités réduisent le degré de liberté.

Tout cela explique que nous n’avons pas encore trouvé la recette pour remettre le pays au travail, pour faire en sorte de limiter les importations et les dépenses. D’autant que, depuis 2011, les gouvernements successifs, ont consacré toute leur énergie à négocier avec les syndicats augmentation de salaire après augmentation de salaire !

Je ne critique pas les syndicats qui sont dans leur rôle légitime de revendication. Mais si un gouvernement avait eu le courage de proposer aux syndicats de se réunir tous autour d’une table pour dessiner une feuille de route fixant les jalons de la société que laquelle chacun souhaite voir établie dans cinq ans, en fonction de tels équilibres, de tel ou tel moratoire sur les revendications, cela aurait permis au gouvernement de dégager des marges de manoeuvre, un bol d’air pour pouvoir se concentrer sur d’autres choses.

Pensez-vous qu’il existe aujourd’hui un risque de voir le pays basculer dans une violence impossible à maîtriser ?

Je ne dirais pas que le risque est nul… Je ne le souhaite pas, cela n’a rien d’inéluc­table, mais il est vrai que les inégalités sont de plus en plus fortes, que le chômage est très important – et particulièrement celui des diplômés – et que toutes ces questions n’ont pas commencé à recevoir le début d’une réponse. En 2011, les gens en avaient assez… Mais depuis, ils ont sept ans de chômage de plus !

En matière de finance islamique, nous formons des étudiants qui se placent un peu partout, en Angleterre, dans les pays du Golfe, et même en France. À Tunis, nous avons formé les cadres de la Banque centrale qui devaient travailler sur la rédaction d’une loi dédiée.

Et celui qui était au chômage a peut-être vu son frère ou sa soeur le rejoindre comme chômeur également. Tout cela crée une insatisfaction qui est de plus en plus forte. Si cela continue, il est certain que les tensions vont être de plus en plus importantes entre les différentes catégories de la société.

Qu’est-ce qui explique que le système financier tunisien, que l’on peut presque qualifier de « rentier », soit à ce point en retard ?

La raison est simple : dans tous les pays du monde, le système bancaire évolue sous la contrainte ! Quand cela n’est plus rentable d’être rentier, on fait autre chose. Et on devient réactif. Aujourd’hui, en Tunisie, les taux d’intérêt sont extrêmement élevés. Les banques sont confrontées au fait que, si la situation économique est bonne, c’est bon pour elles, car elles vont financer des projets dont elles vont recevoir leur part du gâteau. Mais si les choses vont mal, c’est bon pour elles aussi ! Parce que les gens empruntent de plus en plus d’argent…

Mais les entreprises se retrouvent en faillite…

Les faillites correspondent aux prêts que les banques ont faits… Mais dans tous les cas, elles vont pouvoir s’en sortir de manière confortable.

Tant que le système des agios ne connaîtra pas plus de concurrence, et tant que des associations de consommateurs ne viendront pas secouer le cocotier et que les banques ne seront pas challengées dans leurs pratiques, elles n’auront aucune raison d’aller rechercher d’autres sources de revenus. Mais tout cela est en train d’évoluer.

Par le passé, il suffisait d’avoir deux ou trois bons groupes solides dans son portefeuille de clients. Les banques finançaient chacun de leurs nouveaux projets et vivaient des intérêts perçus, des marges prises sur ces financements.

Écrit par
African Business french

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