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African Business

Economie : Pour un narratif qui mobilise les Africains

Économiste, ancien ministre au Togo, Kako Nubukpo a le verbe facile et clair. Le consensus et l’eau tiède ne sont pas ses priorités. Larges extraits de son intervention à une conférence en ligne organisée par la Fondation Prospective et Innovation, cette semaine.   

Par Marie-Anne Lubin et Kimberly Adams

D’abord, les faits : l’Afrique était sur un bon sentier de croissance jusqu’en 2019. « La pandémie a tout arrêté », constate Kako Nubukpo. Qui relève « un fort contraste » entre les six premières économies du continent et les 48 autres économies, qui représentent 35% du PIB.

Les premières commençaient déjà à s’essouffler en 2019, notamment celles qui dépendaient du pétrole. « La chute des cours du brut aura encore un impact cette année, pourtant certains pays restent dynamiques, sur le continent. »

Il n’y a pas de méthode occidentale ou africaine, il y a la bonne et la mauvaise. Simplement, l’Afrique est enfin autorisée à penser par elle-même, profitons-en, construisons de nouveaux paradigmes afin d’aboutir à un schéma de prospérité partagée !

Le dynamisme démographique (+2,6% à 2,8% par an) vient grever la croissance des pays africains, tandis que l’inégalité reste importante dans certains pays. Nous faisons tous le constat que la croissance africaine n’est pas assez inclusive, il reste des enjeux structurels auxquels viennent se rajouter les incertitudes conjoncturelles.

La première de ces incertitudes tient dans la demande mondiale : que devient-elle ? Matières premières, tourisme, transferts de la diaspora (qui pourraient chuter de 35%), l’avenir de l’Aide au développement. Sur ce point, l’espoir est que la crise ne diminue pas son montant.

La deuxième incertitude renvoie aux conditions de financement internationales. Le QE (Quantitative Easing, émission monétaire) et les politiques non conventionnelles arrivaient déjà à leur terme, en 2019. Or, la crise a ouvert un nouveau cycle, où s’arrêtera-t-il ?

La troisième incertitude tient dans le dynamisme de la dette africaine. Elle a doublé ces dernières années « et nous ne sommes pas loin de l’insoutenabilité ».

Face aux demandes de report de dettes, aux difficultés de paiement, les investisseurs privés (40% des créanciers) vont-il s’éloigner ? La dette reste détenue, à hauteur de 29%, par les créanciers multilatéraux : avec eux, les discussions doivent se poursuivre sur les taux et les échéances, ce qui serait de nature à réduire l’incertitude.

La quatrième incertitude est celle relative à l’insécurité, aux échéances politiques. Trois élections importantes en Afrique de l’Ouest, font monter les tensions et font redouter des conflits post-électoraux.

Accélérer l’intégration régionale

Dans ce contexte, l’intégration régionale de l’Afrique pourrait constituer un cadre de mutualisation des risques. De leur côté, nous le voyons, les groupes terroristes ont une logique postcoloniale de conquête de territoire, leur stratégie est de définir d’autres frontières et d’ignorer l’existant.

« Dans ce contexte, les États nations ne sont plus des cadres pertinents pour gérer le risque sécuritaire, il faut donc accélérer l’intégration régionale. » Celle-ci pourrait être un cadre adéquat pour la relance économique de l’Afrique. Son marché intérieur est colossal.

C’est là qu’intervient la Zone de libre-échange continentale. La ZLECAf est de nature à recentrer l’économie sur son marché intérieur et faire que l’Afrique dépende moins de la demande mondiale.

L’intégration pourrait se doubler d’un cadre de « solidarité agissante ». En tout cas, si les pays africains acceptent un embryon de fédéralisme budgétaire. Ce qui suppose des transferts conséquents des pays déjà émergents vers les pays endettés ou en retard.

L’Afrique doit privilégier ses éléments de croissance endogène. Le marché africain doit être servi par la production africaine. Au-delà des aspects purement économiques, l’intégration africaine est stimulante pour le « narratif africain », explique l’ancien ministre. « Le panafricanisme est la matrice dans laquelle nous nous retrouvons tous. Nous avons un creuset naturel pour construire un nouveau narratif africain porteur. » Toutefois, nous devons faire face à d’autres éléments. Kako Nubukpo en distingue six.

Tout le monde constate « les angles morts » du développement africain, notamment la santé. Nous n’avons pas assez de matériels, d’équipements, la crise de la Covid-19 vient le rappeler.

La formation de nos jeunes : nous ne pourrons pas régler leur insertion sans mettre un accent particulier sur la formation des 15 millions de jeunes par an qui arrivent sur le marché du travail.

De la dictature des urgences

Le financement des TPE (Très petites entreprises), des jeunes et des femmes. Nous devons structurer leur environnement.

L’Afrique doit s’adapter aux contraintes environnementales. Elle doit créer les conditions d’une économie sobre en carbone. Par exemple, en privilégiant la petite agriculture périurbaine, les circuits courts. L’Afrique a une occasion inespérée de démarrer son industrialisation en insistant sur la sobriété de l’économie.

Enfin, « les chaînes de valeurs mondiales ne doivent pas devenir des chaînes de dépendances pour l’Afrique », insiste Kako Nubukpo. Il faut un minimum d’équité et de solidarité, l’Afrique doit y veiller.

Pourquoi l’intégration régionale est-elle une arlésienne ? L’Afrique, hélas, vit sous la dictature des urgences. « En Afrique, le long terme, c’est la semaine prochaine ! »

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