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Politique

Ebrima Sall : « France et Allemagne, allez au-delà de la contrition ! »

La France, par la voix du président Emmanuel Macron, vient de reconnaître sa responsabilité dans le génocide rwandais de 1994. Dans le même temps, l’Allemagne, via son ministre des Affaires étrangères, Heiko Maas, demande pardon à la Namibie pour le génocide des Hereros et des Namas intervenu en 1904 et 1908. Ces actes soulèvent cinq points d’importance, dans la perspective d’une réconciliation de ces pays avec l’Afrique, souligne le professeur Ebrima Sall.

Propos recueillis par Serges David

« Par ces déclarations, ceux qui ont lutté pendant des décennies pour faire reconnaître à l’Allemagne sa responsabilité dans le génocide des Hereros et des Namas, et faire reconnaître à la France la sienne dans le génocide des Tutsis au Rwanda, ont vu leurs efforts partiellement couronnés.

Je voudrais ici souligner cinq points d’importance. Premièrement, nombreux sont les gens qui ont lutté en Afrique et en France pour que cette dernière reconnaisse sa responsabilité dans le génocide des Tutsis du Rwanda. La France avait soutenu le régime de Habiyarimana sous lequel les Tutsis étaient persécutés. L’attitude de la France au moment où les massacres des Tutsis étaient en cours, et dans les années qui ont suivi le génocide, n’a rien de louable.

L’Afrique doit recouvrer et réaffirmer sa souveraineté politique, alimentaire, économique, culturelle, numérique, etc. C’est à cela que le rééquilibrage des relations entre l’Afrique et les pays occidentaux et les nouvelles puissances économiques devrait aboutir.

Le président Emmanuel Macron a donc fait un grand pas dans le sens que souhaitaient beaucoup d’Africains, en reconnaissant publiquement, et à Kigali même, la responsabilité de la France dans le génocide rwandais de 1994. Cependant, là où beaucoup de gens attendaient une présentation claire des excuses de la France aux peuples rwandais, un certain orgueil national, a fait que le président Macron s’est bien gardé de présenter des excuses au nom de la France.

De son côté, et j’en viens à mon deuxième point, l’Allemagne, elle aussi, a mis plus d’un siècle pour reconnaître sa responsabilité dans le génocide des Hereros (en 1904) et des Namas (en 1908) de la Namibie. Pourtant, elle a fini par présenter des excuses au peuple namibien.

Des actes et des symboles

Dans les deux cas, ces pays ont longtemps baigné dans un certain orgueil d’anciennes puissances impériales qui, en plus, ont en leur sein des mouvements d’extrême droite forts, dont la nostalgie des empires coloniaux est à peine cachée. Depuis son arrivée au pouvoir, Emmanuel Macron tient un discours et a posé des actes qui semblent indiquer une volonté, peut-être pas d’en finir avec le néocolonialisme, mais du moins de mettre fin aux aspects quelque peu anachroniques du néocolonialisme, notamment la Françafrique, dont le caractère néocolonial est trop flagrant.

Ces actes, ce sont le discours de Ouagadougou, ainsi que le rapport de Bénédicte Savoy et Felwine Sarr sur la restitution des biens culturels africains qui se trouvent dans les musées et autres lieux publics de France. Cette question avait déjà fait l’objet d’une résolution de l’Unesco du temps où Amadou Mahtar Mbow dirigeait cette institution. On peut citer aussi le projet de suppression du franc CFA et son remplacement par l’éco, ainsi que la demande faite au professeur Achille Mbembe de réfléchir, avec d’autres intellectuels africains, sur les manières par lesquelles la jeunesse africaine et la France pourraient être réconciliées, etc. La grande question est celle de savoir si le président Macron peut vraiment faire davantage que des gestes symboliques ?

En troisième lieu, il convient de s’interroger sur les conséquences que l’on peut tirer de la reconnaissance par l’Allemagne et la France de leurs responsabilités dans les génocides des Hereros, Namas et Tutsis ? Faut-il réclamer des réparations aux préjudices matériels et moraux subis par les peuples rwandais et namibiens, comme celles qui sont réclamées pour les victimes de la traite négrière et l’esclavage transatlantiques ?

À défaut des réparations, il faudrait obtenir trois choses : le Rwanda et la Namibie sont des pays qui aspirent à la transformation structurelle et au développement de leurs économies. Ils ont des besoins en équipements, et en accompagnement de leur agriculture, de leur industrie, des infrastructures… Ils doivent construire des systèmes d’éducation et de santé modernes et performants, etc. L’Allemagne et La France sont en mesure de les accompagner !

Prévenir de nouveaux crimes

De plus, ces actes de reconnaissances auront un sens concret pour les peuples d’Afrique si elle s’inscrit dans une volonté de procéder à la restructuration et au rééquilibrage des relations Europe-Afrique. De cela, les peuples africains en ont besoin, et de nombreux mouvements sociaux et organisations de la société civile en Afrique, comme en Europe luttent dans ce sens depuis des décennies.

Enfin, il faudra tout faire pour prévenir de nouveaux génocides et de crimes contre l’humanité, et limiter les violations des droits humains. Cela voudra dire appuyer les efforts tendant à enraciner la gouvernance démocratique en Afrique, limiter les inégalités ainsi que les politiques et les pratiques qui aggravent les processus d’exclusion, forcent les jeunes à migrer, et alimentent les tensions sociales et politiques, tels que l’accaparement des terres, les flux financiers illicites, la corruption.

En quatrième point que je voudrais souligner, figurent les violations de droits humains ; encore nombreuses, elles existent à des degrés divers dans la plupart des pays du continent. L’on devrait se poser la question de savoir comment éradiquer toutes les formes de discrimination et d’oppression, notamment celles que subissent les femmes et les communautés qui vivent des discriminations sur la base de leur ascendance ou leur travail (castes inférieures, descendants d’esclaves, etc.). En vérité, le nombre de personnes et de groupes sociaux dont la citoyenneté réelle est très fragile du fait de la pauvreté, ou de l’insécurité humaine est vraiment trop grand.

Last but not least, l’Afrique doit recouvrer et réaffirmer sa souveraineté politique, alimentaire, économique, culturelle, numérique, etc. C’est à cela que le rééquilibrage des relations entre l’Afrique et les pays comme la France, l’Allemagne, les États-Unis et les nouvelles puissances économiques d’Asie comme la Chine et l’Inde devrait aboutir. Et le rééquilibrage viendra des deux côtés. Pour nous, Africains, cela présuppose la transformation aussi bien des relations intra-africaines que des relations entre l’Afrique et le reste du monde ».

*Le professeur Ebrima Sall est universitaire et directeur exécutif de Trust Africa

 

SD

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