Close
Avez-vous trouvé cet article intéressant?

African Banker

Dhafer Saïdane : « La banque africaine garde un fort potentiel »

Dhafer Saïdane, conseiller spécial du Club des dirigeants de banques et d’établissements de crédit africains, publie, avec Alain Le Noir, Banque africaine : les grands défis. Il analyse l’essor géographique, la capacité d’innovation et la professionnalisation des banques africaines.

Par Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

Vous avez chapeauté, avec Alain Le Noir, le travail d’une quinzaine d’auteurs. Comment avez-vous abordé les thèmes choisis, à savoir les tendances stratégiques, la réglementation, les grandes mutations des banques et le financement ?

Le Club, et le Laboratoire que j’anime, visent à satisfaire les besoins d’information et de formation des dirigeants de banques et établissements de crédit. Il les accompagne dans leur réflexion sur les banques africaines. Ce que nous avons fait modestement c’est « faire parler la grande muette » !

Des éléments peuvent nous interroger. Ainsi, certains établissements d’Afrique de l’Ouest sont implantés dans 39 pays, d’autres dans une douzaine. Tout ceci facilite le commerce, pousse aux relations entre les pays, mais qu’en est-il du risque systémique ? C’est ce que nous analysons.

Nous avons essayé de montrer comment les banques jouent un rôle de moteur dans l’émergence du continent et l’accompagnent. Nous ne pouvions pas ignorer le défi récent de la pandémie sur lequel nous avons réfléchi. Cela a été un apport considérable et même une opportunité car nous avons « dépoussiéré » la question majeure des plans de continuité d’activité (PCA).

C’est-à-dire ?

Grâce au travail collectif dirigé par Jonas Siliadin, membre de notre Laboratoire, nous avons réussi à faire parler les banquiers. Et mis en évidence que les PCA n’étaient pas autant mis à jour que souhaité. La crise a été une grande opportunité de revoir certains indicateurs, de process, de mesures pour faire face aux chocs. Au-delà des PCA, l’ouvrage s’est concentré sur une autre problématique très importante, à savoir les modèles de banque en Afrique.

Comment définir ces modèles aujourd’hui dans une Afrique qui présente une complexité de systèmes et de modèles ?

L’Afrique est plurielle et complexe, riche de ressources humaines et d’une diversité de banques. Nous avons essayé, modestement, de présenter une « taxinomie » du système bancaire qui montre deux grandes tendances. Mais il faut d’abord revenir à l’histoire pour comprendre les modèles actuels.

Aux indépendances, on a vu apparaître ce que certains appellent « la banque à papa », c’est-à-dire une banque européenne avec ses process modernes importés dans nos grandes villes mais sans ancrage dans nos terroirs. Dans les années 2000, on voit enfin apparaître une véritable culture bancaire qui nous montre que l’on a besoin de banquiers, de personnalités.

Deux grands modèles s’en dégagent. Le premier est la banque universelle, orientée détail, qui est véritablement au service des particuliers à travers le mobile et autres. Il y a évidemment Ecobank, Orabank, Coris Bank… mais je citerai aussi une autre population de banques qui se développent, orientées Banque de financement et d’investissement. Cet embryon, symbolisé par la BGFI, est en train de se développer.

Un aspect préoccupe les professionnels, c’est la réglementation qui complexifie leur univers. Comment la mise à niveau se passe-t-elle dans les banques pour suivre cette exigence du régulateur, élément clé de voûte ?

C’est l’un des grands défis et encore un angle mort, la question qui fâche. Lorsqu’on parle de réglementation, un nouveau concept arrive, celui de la conformité. Celle-ci doit se conjuguer au dual. Concernant la conformité classique à la réglementation de Bâle, les banques africaines sont suffisamment dans les clous et avancées.

Il y a une deuxième conformité, double, sur laquelle on va devoir réfléchir, par rapport à la RSE (responsabilité sociale des entreprises), et par rapport à toutes les nouvelles technologies. Il y a une crainte, qui est que ces nouvelles technologies soient en avance sur la compréhension du régulateur.

Il est très important que le régulateur ait en tête la nécessité de préserver le tiers de confiance institutionnel. Il s’agit de la banque ou de la Banque centrale représentée en personne.

Comment expliquer le paradoxe de l’Afrique, en dépit des efforts que vous décrivez, le taux de bancarisation reste compris entre 12% et 15% ?

Vous décrivez l’instant t. Nous essayons de construire des projections sur ce qui va se passer dans trente ans, et il faut encourager cette réflexion. L’Afrique a un potentiel extraordinaire. Je vois un fort potentiel pour la banque de détail où tout est à faire. Le taux de bancarisation est dans certains pays supérieur à 12%, mais nous sommes encore très loin d’avoir fait le plein.

Le digital semble être un mot magique qui mobilise mais semble une menace pour la banque classique. Il y a un travail d’adaptation et de mutation profonde pour anticiper cette avancée, ce qu’on a du mal à préciser.

Il faut avoir deux choses à l’esprit. D’une part, on ne peut faire de la banque avec des slogans. D’autre part, il faut reconnaître qu’en Afrique nous sommes en train de vivre un leapfrog. Lorsque l’on voit un guerrier Masai s’occuper de son troupeau en tenue traditionnelle et, scotché à un smartphone pour vérifier la météo, cela montre aujourd’hui que Rostow avait tort.

Je rejoins franchement le président de la BNDA, Moussa Diallo, qui a cette capacité à discuter ces vieilles théories. J’aime quand il dit qu’il faut repenser le système de régulation de Bâle où se trouvent des règles inadaptées à l’Afrique.

Dans le fond, ce leapfrog est en train d’être fait. Le digital n’est pas simplement un leitmotiv mais une réalité qui correspond à un besoin et se traduit par des baisses concrètes de coûts de transaction. Vous recevez votre salaire sur votre smartphone et pouvez à partir de cet appareil faire des transactions, acheter une bouteille de lait, c’est une réalité.

L’autre aspect dont on ne parle pas suffisamment est celui de la formation et de l’encadrement. Vous avez besoin d’hommes et des femmes pour suivre cette évolution et lui donner le contenu et les dimensions professionnelles nécessaires.

Vous avez raison, la formation est le nerf de la guerre, notamment dans la banque. Si on veut faire avancer sa banque, il faut investir dans les bonnes ressources humaines et il ne faut pas négliger leur qualité. Il y a aujourd’hui des MOOC, des cours en ligne, on peut accéder à ce que proposent Harvard et de prestigieuses universités partout dans le monde et croyez-moi, les Africains ne se privent pas de cette possibilité !

Il n’y a pas que les banques, il y a aussi les Bourses, les fonds d’investissement, le Private equity. Comment tout cela s’articule-t-il dans cette Afrique où tout naît et tout est à mettre en place ?

Le marché présente, il faut le reconnaître, des talons d’Achille, des choses qui peuvent nous interroger. Parmi celles-ci, le risque systémique qui pèse sur nos économies parce qu’à chaque avantage, se trouve un inconvénient. Certains établissements d’Afrique de l’Ouest sont implantées dans 39 pays, pratiquement tout le continent, d’autres dans une douzaine de pays.

Tout cela est un avantage et facilite le commerce, pousse aux relations entre les pays, surtout ceux qui bénéficient d’une monnaie commune comme le franc CFA. Mais face à cela, avec mes collègues Babacar Sen de l’université Cheikh-Anta-Diop et Désiré Kanga, nous nous interrogeons. N’y a-t-il pas un risque systémique ? Nous publions des articles à ce sujet dans le cadre du Laboratoire pour attirer l’attention du régulateur sur ce risque systémique potentiel.

Vous savez que la concurrence est rude et on observe mécaniquement un ralentissement à l’actif et au passif des dépôts et des crédits, donc la marge d’intérêt est automatiquement moins confortable pour les banques. Pour maintenir leur produit net bancaire à flot, les banques augmentent les commissions. Ce serait bien d’éviter cette péréquation tarifaire dans l’intérêt de l’économie.

Vous êtes un trait d’union entre le Maghreb et l’Afrique subsaharienne, deux mondes au développement asymétrique. Comment analysez-vous les passerelles entre ces mondes, comment peuvent-ils profiter l’un de l’autre d’autant qu’il y a des banques panafricaines, notamment marocaines, qui ont aussi cette profondeur en Afrique ?

Les indépendances ont été suivies d’un mouvement de panafricanisme extraordinaire. A suivi ensuite une vague de rigueur très forte qui a porté ses fruits ; ce sont les Plans d’ajustements structurels, que tous les Africains connaissent.

Après cette période, est intervenue une séparation malencontreuse entre le Maghreb et l’Afrique subsaharienne. Aujourd’hui, nous sommes en train de provoquer ce come-back, non par la force mais par la volonté qui existe de part et d’autre. Je cite l’exemple de la STB (Société tunisienne de banque), acteur historique du développement de la Tunisie et de l’Afrique à travers sa filiale Sonibank au Niger. C’est ce que nous voulons développer au sein du Club.

HBY et NB 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Related Posts