Close
Avez-vous trouvé cet article intéressant?

Uncategorized

De la finance pour tous

Du point de vue de l’analyse, il nous semble plus pertinent de distinguer la finance formelle, organisée par la loi, régulée par les institutions monétaires, de la finance spontanée qui naît et meurt hors le regard des textes de loi, mais qui est la part la plus dynamique de la finance en univers sous développé. Collant à la réalité, trouvant des formules pour financer les plus pauvres, leurs obligations communautaires (les mariages et funérailles), quand ce n’est pas leurs rêves de mieux-être matériel ou d’ascension sociale. On peut classer dans la finance spontanée, principalement : les tontiniers, les garde-monnaie, les banquiers des rues, les mobikissi (les sauveurs, en traduction littérale), les bailleurs de fonds ou usuriers. Cette liste n’est évidemment pas exhaustive. Car le propre de la finance spontanée est de naître, de mourir, et de renaître sous d’autres formes, en fonction de l’évolution des besoins des populations à faible pouvoir d’achat. Le terme finance spontanée regroupe donc un large éventail de pratiques permettant aux insolvables de néanmoins emprunter. Ces pratiques dépérissent quand les défauts de paiement mettent les prêteurs spontanés sur la paille. Ou, hypothèse déjà validée dans l’histoire, ces pratiques réussissent tellement que les banques formelles s’y engouffrent parce qu’elles rapportent des sommes considérables.

Lorsque l’on parle des sommes que rapporte la finance spontanée, le réflexe conditionné des experts est de raisonner en termes de rendements substantiels et de suivre du regard la courbe des taux. On suppose toujours que les taux sont usuraires dans la finance spontanée. En fait ce qui permet de gagner plus avec un capital donné dans la finance spontanée, ce n’est pas le prix unitaire de l’argent mais le nombre, la masse de prêts accordés et leur rotation accélérée. Il y a en eff et plus de pauvres que de riches. Et les prêts ne durent qu’un ou deux mois, quand ce n’est pas une ou deux semaines. L’ingéniosité financière est la condition de survie de tout prêteur spontané. Quelles que soient les latitudes, en Asie en Amérique ou en Afrique, le prêteur spontané doit innover pour coller au terrain, ou mourir. Relevons ici que la problématique de l’inclusion financière ne concerne pas que les Africains. Elle est prégnante partout ou coexistent des riches et assimilés logés dans la finance formelle avec l’extrême pauvreté logée dans la finance spontanée. Si l’on jette un regard rétrospectif sur les expériences d’inclusion fi nancière du reste du monde, on peut même douter de la nécessité de l’inclusion financière dans le sens courant. Celui de migration des populations vers les banques formelles.

 Aux États-Unis par exemple, plus précisément à Détroit, un promoteur immobilier érigea en 1941, un mur de 2 mètres de long au milieu du quartier 8 miles. Ce n’est qu’à cette condition que l’entrepreneur pouvait obtenir des prêts bonifiés du ministère du Logement qui n’étaient accordés que du côté Blancs du mur. L’exclusion des Noirs des prêts immobiliers était alors une politique publique ouvertement assumée (ségrégation). Pas de prêts fédéraux pour les noirs ! Ils étaient jugés peu sûrs.

Comment les États-Unis ont-ils réussi l’inclusion financière des populations noires, une fois les lois ségrégationnistes abolies ? En recourant à l’ingéniosité d’un prêteur spontané dénommé Lou Ranièri. Celui-ci a réinventé le prêt hypothécaire en 1983. Il a racheté, à prix cassés, les prêts à risques ou créances pourries des caisses d’épargne en grande difficulté. Il a regroupé plusieurs emprunts pour les apporter en garantie de nouveaux titres attractifs qu’il proposait à côté des obligations d’État ou d’entreprises.

Il venait d’inventer la titrisation ou conversion des crédits en obligations. L’attractivité de ces nouvelles obligations venait d’abord du fait qu’elles étaient découpées en « tranches » à niveau de maturité et de risques différents (super-senior, senior, mezzanine, equity). Elle venait également du fait que les crédits hypothécaires bénéficiaient de la garantie d’institutions publiques, même si elles se prétendaient privées sur le papier (Fannie Mae, Freddy Mac et Ginnie). Par transitivité, ces nouvelles obligations adossées à des crédits hypothécaires ont été notées triple À part les agences de notation, sans aucune considération pour la qualité originelle des crédits ainsi « restructurés ».

Chacun sait que l’État américain ne fera jamais faillite. Wall Street, plus précisément les banques d’investissement se sont alors engouffrées dans cette pratique qui rapportait gros. La titrisation permettait aux transactions anonymes de la finance formelle de supplanter totalement les relations personnelles si chères à la finance spontanée. En clair, le banquier ne se préoccupait plus de la couleur de la peau de l’emprunteur, ni d’ailleurs de son revenu, de son historique d’endettement etc. Tout le monde pouvait s’endetter pour devenir propriétaire. George W. Bush n’avait-il pas déclaré en octobre 2002 : « Nous voulons que tous les Américains deviennent propriétaires. »

L’offre de prêts immobiliers a explosé. Les prix de l’immobilier se sont envolés, incitant encore plus les courtiers à démarcher des « ninjas » (No income, no job and assets). Des super-pauvres en somme. En effet, la hausse durable des prix de l’immobilier a fait croire à la finance formelle que les prix de l’immobilier (le collatéral des prêts), resteraient à la hausse pour l’éternité. On connaît la suite de l’histoire. Les subprimes, doux euphémisme pour dire « prêts faits aux noirs », ont failli emporter la finance formelle du monde occidental. Car entre-temps, les Collateral Debt Obligations (CDO) avaient fait le tour du monde. En revendant les CDO aux investisseurs du monde entier, Wall Street avait disséminé le risque sur toute la planète.

Où il apparaît que l’on ne sort de la finance spontanée qu’à son détriment. Il aurait peut-être mieux valu faire de la place à la finance spontanée en direction des Noirs, à côté de la finance formelle. Plutôt que d’autoriser cette dernière à phagocyter la finance spontanée en généralisant une pratique qui aurait dû rester « géo-localisée », c’est-à-dire à dimension communautaire. Les subprimes auraient peut-être été un formidable outil d’inclusion si l’on était resté à petite échelle. À la dimension de petites communautés où les relations interpersonnelles auraient été des garde-fous contre toutes les dispositions écrites en petit au bas des contrats : l’endettement à 100 % de la valeur du collatéral, les taux variables, le reset ou brutale hausse des taux après deux ans, etc. La finance spontanée relève de l’artisanat, du façonnage à la pièce, et non de l’industrie.

Derrière la question de l’inclusion financière se trouvent donc de formidables enjeux de développement. Un système bancaire hybride, où la finance spontanée s’adosserait à la finance formelle, serait très souple.

Quelle leçon en tirer pour l’inclusion financière en Afrique ? Primo, partir de l’existant, pour décliner des modalités d’inclusion spécifiques à chaque site, à chaque communauté. Ensuite, ne point être aveuglé par le postulat de la supériorité de la finance formelle sur « les arrangements financiers » quotidiens des acteurs de la finance spontanée.

Pour illustrer cette démarche, considérons une institution de microfinance qui est en train de modifier en profondeur les conditions d’existence des commerçant(e) s dans les quartiers périphériques de la ville de Brazzaville. Elle assurant une inclusion financière des populations dépourvues de tout revenu, de tout actif mobilisable comme collatéral d’un emprunt dans le système bancaire formel. Cette institution de micro-finance, d’obédience protestante, s’appelle HOPE. Son modèle organisationnel vise d’abord à contenir le risque. Le citoyen désirant entamer une activité économique se présente aux guichets de HOPE qui lui attribue un crédit maximum de 200 000 F.CFA (300 euros), remboursable en 16 semaines à raison de 13 800 F.CFA par semaine. Seuls 90 % des 300 euros sont effectivement libérés. Le reste est instantanément utilisé pour l’ouverture d’un compte d’épargne auprès de HOPE. Compte d’épargne dont la vocation est double. Constituer pour le groupe d’emprunteurs les garanties financières qui font défaut, à titre individuel, renforcer la capacité d’intervention de HOPE. À chaque réunion hebdomadaire, le remboursement de la dette est assorti d’une épargne obligatoire dont le montant est librement déterminé.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Related Posts