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BAD : Cédric Achille Mbeng Mezui publie

  • Publiédécembre 13, 2017

Le secteur bancaire en Afrique semble vivre sur le dos des clients – une manne considérable – sans que les besoins immenses de bancarisation ne soient satisfaits. Comment entrer dans un cercle vertueux qui permettrait de parvenir à un système gagnant-gagnant ?

Vous avez tout à fait raison : le secteur bancaire africain est l’un des plus profi­tables au monde, particulièrement en Afrique centrale et en Afrique de l’Ouest. Néanmoins, les banques, dans ces régions, ne sont pas compétitives. Il faut donc que tous les acteurs de l’écosystème financier – les gouvernements, les Banques centrales, les entreprises –, se mettent autour d’une table pour discuter de tout cela. Tout ce qui touche aux titres fonciers, aux litiges, à la transparence, à la bonne gouvernance, impacte le système financier. La transpa­rence est un sujet important parce que le banquier ne peut pas prêter de l’argent à quelqu’un qui va disparaître le lendemain ou qui n’est pas en mesure de transmettre des informations. Il faut donc agir à l’égard de toutes les parties prenantes, et surtout, en prenant soin de poser des deadlines. Si une réforme doit être faite, il faut en fixer les délais.

La nouvelle donne de la digitalisation peut-elle faire bouger les choses ?

L’Afrique est déjà leader dans de nombreux secteurs innovants, comme le mobile banking. Cette créativité très encoura­geante va permettre d’accélérer les réformes que nous voulons faire, sans négliger pour autant les fondamentaux. La digitalisation ne doit pas nous faire oublier le besoin de transparence. Les informations fondamen­tales demeurent un impératif. La bonne gestion et la bonne gouvernance doivent être au rendez-vous. La révolution digitale qui touche tous les pays va nous permettre d’exercer les métiers de la banque d’une autre manière. Nous devons la favoriser et l’accompagner.

Les Banques centrales sont les gardiennes de l’orthodoxie, de la régulation et de l’arbitrage stratégique. Mais ce rôle n’est-il pas plutôt celui des banques de développement ?

Pendant plus de trois siècles, la mission première des Banques centrales a consisté à financer les États au meilleur prix. Mais au fur et à mesure de leur évolution et de la transformation des économies européennes, cette mission a changé.

Banques centrales et banques de développement doivent s’asseoir autour d’une table avec les gouvernements pour rechercher des solutions communes. Les Banques centrales disposent de moyens pour aider les banques de développement à soutenir des financements longs, à soutenir certains secteurs. Aux États-Unis, après la grande dépression, le président Roosevelt et la Réserve fédérale se sont mis autour d’une table pour préparer et organiser à long terme le marché hypothécaire améri­cain. Partout dans le monde, les Banques centrales regorgent de talents et d’experts dont on ne peut pas se priver. La mode est à l’indépendance et à la lutte contre l’inflation, mais dans les pays en développement, cela ne suffit pas.

Voit-on sur le continent l’embryon de Banques centrales finançant les économies ?

Le rôle des Banques centrales ne doit pas se limiter à assurer la stabilité financière. Elles doivent avant tout soutenir des projets de développement. La Banque centrale du Nigeria, par exemple, soutient le secteur agricole. En Éthiopie, la Banque centrale joue un rôle moteur dans le développement du pays. À l’île Maurice, elle soutient les producteurs de sucre, car ce sont eux qui rapportent le plus de devises. Dans de nombreux pays, les Banques centrales africaines commencent à entreprendre ce type de réforme, mais cela n’est pas encore le cas partout. Il faut donc parvenir à mettre toutes les Banques centrales sur la même ligne, en fonction des enjeux du moment.

Dans de nombreux pays comme la Chine, la Corée, le Japon, les Banques centrales sont au service d’une vision stratégique et programmatique. Cette politique est-elle transposable à l’Afrique ?

Oui, nous le voyons au Nigeria, en Éthiopie, et dans d’autres pays. Il faut encourager ce mouvement dans le sens du communiqué final du Caucus des Banques centrales africaines qui s’est tenu en 2014 à Abuja, lequel invitait les banques de tous les pays à soutenir désormais leurs gouvernements dans leur politique de développement.

L’Afrique représente une nouvelle frontière pour beaucoup d’entreprises dans le monde, dont de nombreux fonds de pension et autres structures financières qui se caractérisent souvent par une démarche prédatrice. L’Afrique ne risque-t-elle pas d’être dépossédée de ses forces vives ?

C’est bien pourquoi la construction de nos systèmes financiers domestiques est primordiale. Si nous ne comptons que sur les financements externes, nous nous exposons à de nombreux risques, notam­ment celui d’être incapables de payer demain. En revanche, si vous parvenez à densifier vos systèmes financiers et que vous êtes capables de lever des fonds sur les marchés domestiques à dix, quinze, vingt ou trente ans, à des taux très bas, vous ne vous exposez pas à de tels risques. Prenez le cas de l’Amérique latine qui, depuis les années 2000, est passée de 30 % à plus de 70 % de part domestique sur ses levées de fonds et ses financements. C’est un exemple encoura­geant que nous pouvons imiter.

Certaines décisions sont par nature souveraines. Mais les bailleurs de fonds peuvent-ils être utiles dans ce processus d’autonomisation des Africains par rapport à leurs propres moyens d’épargne ?

Absolument. Toutes les institutions financières, telles que la BAD, le FMI ou la Banque mondiale, soutiennent les réformes du secteur financier et travaillent avec les États pour les aider à densifier leur système domestique, notamment les marchés obliga­taires, par le biais de l’assistance technique, du renforcement des capacités, ou parfois même, par des prêts.

Ce n’est pas une goutte d’eau dans un océan ?

Non, pas du tout. Il faut comprendre que jamais une institution externe ne fera changer un pays à elle seule. La volonté domestique des dirigeants prime. Quels que soient les conseils ou les assistances techniques que vous prodiguez, sans leader­ship interne, vous n’obtenez rien. Le Maroc a entrepris de transformer tout son système financier. Les institutions financières n’ont fait que l’accompagner. Aujourd’hui, cette transformation est évidente : le Maroc prend des parts de marché dans toute l’Afrique.

De même, le Nigeria qui a réformé son système bancaire dans les années 2000, sous le leadership du gouverneur de sa Banque centrale, prend aujourd’hui, lui aussi, des parts de marché dans le reste de l’Afrique. Pas de miracle dans tout cela : il faut un leadership local ! 

Écrit par
African Business french

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