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Au-delà de l’émotion, comprendre la réalité des conflits

Au-delà de l’émotion, comprendre la réalité des conflits
  • Publiémai 23, 2022

On voit que la France est rejetée en Afrique. Comment expliquer l’inaction et les erreurs d’appréciation qui créent le besoin de « rattraper » ce duo Afrique-Europe ?

Il y a toutes sortes de forces idéologiques, manipulées par les puissances extérieures comme la Russie qui exploitent le thème du néocolonialisme. Contrer cela demande des actions de long terme. Nous n’avons pas été assez vigilants suffisamment tôt pour pallier des actions de propagande, au sens large du terme. Il faut des moyens or l’un des drames de la France est la faiblesse de son économie.

Je suis de ceux qui, depuis des décennies, ne cessent de répéter qu’il n’y a pas de grande politique étrangère sans une économie forte. En arrivant au pouvoir en 1958, la première qu’a faite le Général de Gaulle a été d’assainir l’économie française par des mesures extrêmement difficiles à prendre à l’époque.

 

D’une certaine manière, vous êtes impliqué dans une sorte de soft power. Vous avez aussi créé un autre outil, World Policy Conference, que vous utilisez depuis des années. Dans la complexité actuelle qui comprend aussi l’enjeu de la Chine, de la Turquie et d’autres pays en Afrique, comment introduire de la cohérence ?

Dans le dossier de l’élargissement immédiat de l’OTAN à la Finlande et à la Suède, la Turquie est le seul pays membre qui se comporte de manière un peu gaullienne en osant mettre en avant ses intérêts nationaux. Contrairement à ce que j’entends dire tous les jours, les Américains ne sont pas distraits par l’affaire ukrainienne ; c’est pourquoi, concernant la Chine, ils ont rapidement compris qu’en renforçant l’OTAN en prenant les commandes et en mettant tous les pays membres derrière eux, ils pourront ensuite faire face à la Chine, ce qui est leur objectif fondamental. Et faire que l’OTAN soit au service de leur politique de long terme envers la Chine. Il me semble qu’il y a à ce sujet aussi une réflexion insuffisante.

J’ai créé en 2008 la World Policy Conference en référence à l’idée de gouvernance mondiale. Le problème est que nous sommes de plus en plus interdépendants et, en 2008, l’actualité était la faillite de Lehman Brothers. C’était encore un peu l’ère de Fukuyama et de sa Fin de l’histoire. Or je crois avoir très vite compris que le maintien d’un monde raisonnablement ouvert est quelque chose d’extraordinairement difficile. Toute l’évolution vue depuis n’a fait que renforcer cette vérité. Par exemple, le climat est un sujet maintenant très palpable pour nous tous. Il n’empêche que la coopération internationale va à vau-l’eau. Des crises comme l’Ukraine ou la pandémie montrent l’émergence de contradictions totales entre les objectifs souscrits de décarbonisation et la réalité de la production croissante de charbon.

Les pays qui veulent seuls, prendre des mesures allant dans le sens de la décarbonisation risquent, face à la concurrence internationale, de se trouver en difficulté. Il est de plus en plus dans ce climat où la passion l’emporte sur la raison, de plus en plus difficile de pouvoir discuter raisonnablement avec les Russes, les Chinois ou les Turcs.

 

Face à ces menaces et à ces urgences, l’Europe est-elle capable de se singulariser ? Les États-Unis ont un plan de guerre économique avec des cibles précises comme la Chine. Comment se démarquer devant la catastrophe annoncée ?

Je me refuse à toute impression de déterminisme mais le risque est en effet très grand. L’Europe est la voix de la sagesse mais la question est quelle Europe, et comment faire ? Lorsque la France dit qu’elle veut élargir l’Europe à l’Ukraine, c’est dans l’immédiat totalement déraisonnable. Il n’est pas possible de faire entrer l’Ukraine tout de suite et ce ne l’était pas non plus avant. Il y a une sorte de démagogie et même si le président Macron recherche des solutions, je ne suis pas sûr qu’il soit suffisamment entendu.

Nous n’avons cependant pas le choix de la poursuite de la construction européenne. Si l’Europe partait à vau-l’eau, cela n’arrangerait pas les affaires du monde. Mais nous devons être capables de nous organiser et de dire clairement quels sont nos intérêts communs, qui ne sont pas forcément identiques à ceux des États-Unis. Personne n’ose le dire clairement, ce qui est un problème majeur. Le corollaire est la question de l’autonomie stratégique européenne soulevée depuis la guerre d’Ukraine. Je crains qu’elle ne se transforme en une organisation du doigt sur la couture du pantalon et du suivisme de la politique américaine. Et sans que ce soit une question de tout ou rien, nous n’avons pas à la suivre intégralement. Les États-Unis traversent des crises intérieures majeures et jamais vues. Leur fragilité interne est inédite. Qui nous dit qu’il n’y aura pas un autre Trump pour décider brusquement de se retirer de l’OTAN ? Nous serons alors bien malins qui aurons organisé tout notre système en dépendance vis-à-vis des États-Unis.

 

Avez-vous l’espoir d’un nouvel ordre mondial possible qui casserait les incertitudes actuelles ?

L’espoir toujours ! Sans espoir, si nous ne croyons que nous pouvons dévier le « cours naturel » des catastrophes, il n’y a plus qu’à attendre que tout passe. Quand on est un peu homme d’action, on se doit d’avoir de l’espoir. Mais il faut en revenir à des idées simples.

L’Afrique est en train de redevenir ce qu’elle a été à l’époque de la Guerre froide, à savoir la proie de toutes les convoitises extérieures. Elle est aujourd’hui soumise à des guerres indirectes. La Russie a été extraordinairement active et le sera de plus en plus mais il faut compter aussi avec les convoitises de la Chine, de l’Inde, et d’autres encore.

La Russie sera toujours là. Je préconise depuis longtemps, et c’est un peu la politique de la France, de reconstruire un système de sécurité en Europe dans lequel la Russie et d’autres ont leur place. Tôt ou tard, il faudra retrouver ce genre d’idées. Dans l’immédiat, il faut sortir de la folie des passions et de l’idéologie qui, malheureusement, jouent un rôle trop important. La presse souligne couramment que la guerre, du point de vue de la communication, apporte de grandes innovations. Le président Zelensky, qui est, et il faut s’en souvenir, un comédien, utilise cela avec ses conseillers américains d’une manière extraordinaire. Il est partout, de l’ouverture du Festival de Cannes à Sciences Po ! Il nous fait aussi des remontrances en parlant devant l’Assemblée nationale. C’est inédit et aussi un sujet à creuser.

 

Un institut de référence

Créé en 1979 par Thierry de Montbrial, l’IFRI est une référence en politique étrangère avec l’IRIS et le Centre Thucydide. Destinées aux décideurs, ses productions traitent par la recherche des aires régionales qui intéressent la France et l’Europe. « Sécurité et affaires stratégiques, Énergie et Climat, Géopolitique des technologies, Espace, Migrations et Citoyenneté », alimentent des publications, dont le rapport annuel RAMSES, et des débats « dans un cadre informel et non partisan » où se rencontrent experts, fonctionnaires et politiques.

« L’aide à la décision des acteurs politiques et économiques à l’égard du continent », mobilise les chercheurs Sina Schlimmer et Alain Antil et des signatures comme François Gaulme et Thierry Vircoulon. Politique vaccinale, sécurité, énergie et relations avec l’Europe, l’Inde et la Chine marquent les publications récentes du Centre Afrique subsaharienne.

@HBY

Écrit par
Hichem Ben Yaïche

1 Commentaire

  • Excellent travail

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