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Au-delà de l’émotion, comprendre la réalité des conflits

Au-delà de l’émotion, comprendre la réalité des conflits
  • Publiémai 23, 2022

Le fondateur de l’IFRI (Institut français des relations international) déplore les postures et la démagogie en politique étrangère. La vision stratégique de Thierry de Montbrial veut porter la voix de la France en Europe, en Afrique et dans l’OTAN, sans jamais céder aux grandes puissances.

 

Entretien avec Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

 

Fondateur et créateur de l’IFRI, vous avez aussi un parcours universitaire d’économiste et êtes membre de l’Académie des sciences morales et politiques. Avec un passé très ancré dans les relations internationales et la diplomatie, comment expliquez-vous le succès de l’IFRI, 42 ans après sa création ?

Je crois que nous avons fait du bon travail et que, dès le début, nous avons compris ce qu’il fallait faire. Nous nous sommes ensuite adaptés au changement du monde sous toutes ses formes.

La France n’avait pas d’institution comme l’IFRI. J’ai beaucoup voyagé dans les années qui ont précédé sa création, en tant que premier directeur du CAPS (Centre d’analyse et de prévision stratégique) du ministère des Affaires étrangères. J’ai observé alors l’existence de ce vaste réseau, pas uniquement occidental mais aussi présent en URSS et un peu plus tard en Chine, d’institutions de ce type.

Cette guerre, ces combats, ne sont pas ceux du Tiers-monde. Elle aura des conséquences immenses or les gens parlent de ce problème de manière cursive. Comme la politique des régimes démocratiques, dont nous sommes très fiers, est l’art du court terme, nous risquons de nous trouver dans de très grandes difficultés dans les mois qui viennent.

Effectivement, l’IFRI a bien pris. Cela parce que, dès le départ, nous avons travaillé pour avoir une équipe de chercheurs de grande qualité et beaucoup sont d’ailleurs devenus connus avec les années. Il se trouve chez nous une dimension recherche absolument capitale, qui n’est pas typiquement universitaire mais de terrain.

Elle est en contact avec l’action et, nous le disons, l’IFRI est policy oriented. C’est-à-dire que nous ne faisons pas de la philosophie mais nous réfléchissons par rapport à l’action des États ou des entreprises. De plus, nous recevons de nombreuses personnalités du monde depuis les « grandeurs d’établissement » que sont les chefs d’État et de gouvernements.

Ce métier, qui n’existait pas et que nous avons créé, fait que l’IFRI est reconnu aujourd’hui dans le monde entier. Mais son développement n’est pas fini. Nous avons encore beaucoup à faire !

 

Votre combat est aussi celui des idées et des analyses dans un monde de plus en plus complexe. Vous publiez depuis des années un précieux rapport annuel, RAMSES, qui tente de décrypter le monde et ses vibrations. Pour autant, disposons-nous bien les outils pour déchiffrer un monde devenu de plus en plus opaque ?

Il faut rappeler que nous parlons d’idées. À la création de l’IFRI, seuls des gens comme moi connaissaient le mot Think tank importé des États-Unis dans un contexte assez différent. Je l’emploie aujourd’hui avec des pincettes parce que tout est aujourd’hui catalogué « Think tank », jusqu’à vous et moi déjeunant ensemble !

Je préfère dire que l’IFRI est un institut de recherche et de débats sur les questions internationales.

Concernant la méthode, il s’agit de comprendre le monde. Nous essayons de ne pas faire d’idéologie, ce qui est très difficile car celle-ci a du poids. Ma doctrine personnelle, que j’essaie d’inculquer depuis 42 ans, est que nous devons être aussi objectifs que possible. Essayer de regarder les choses avec une certaine distance critique est la seule manière de pouvoir faire des prévisions qui ne soient pas trop mauvaises.

 

Comment construire un monde qui est en train de se défaire et où il est difficile de s’orienter vers une rationalité maîtrisable ?

La plupart des commentateurs médiatiques s’expriment, nous le voyons avec l’Ukraine, sur le registre de l’émotion. Ils en arrivent très vite aux extrêmes. Or, il est important de comprendre, dans une situation comme celle de la guerre en Ukraine, les forces en jeu sans immédiatement s’associer au combat du « Bien contre le Mal » ou de la démocratie contre la dictature. Si nous ne sommes pas capables de sortir de simplifications parfois outrancières, nous ne serons pas utiles, sauf à la rigueur à souffler sur les braises.

Nous devons dire, s’agissant de l’Ukraine, qu’il faut faire attention au regard des deux camps en présence, la Russie d’un côté, et les États-Unis, qui sont les maîtres du jeu, de l’autre. Si nous interprétons cela uniquement en termes de démocraties contre l’obscurantisme, nous irons probablement dans le décor. Dans une telle situation, les buts de guerre sont radicaux des deux côtés et il y a forcément, comme dans toute guerre, un moment où ils échappent au contrôle des uns et des autres.

 

Avez-vous le sentiment d’un basculement dans « un autre paradigme » dont on ne connaît ni la couleur ni l’évolution ?

Pour ne prendre qu’un exemple, ralliés derrière la bannière ukrainienne que le président des États-Unis a fini par porter, nous sommes tous, Europe comme États-Unis, engagés dans une politique de sanctions indéfinies et qui s’accumulent. Elles sont devenues une façon de faire la guerre par proxy. Mais personne ne réfléchit sérieusement aux conséquences de tout cela.

Évidemment, il est assez pratique de ne pas employer d’hommes. Les Ukrainiens et les Russes font la guerre physiquement mais les pays occidentaux n’envoient pas d’hommes. En revanche, nous commençons à peine à en sentir les effets, nous connaîtrons un plus tard un accroissement massif de la désorganisation des rapports économiques internationaux, avec une inflation qui ira en s’aggravant. Les Français se plaignent aujourd’hui de la diminution de leur pouvoir d’achat mais il faut bien payer cette guerre ! Nous subirons une diminution durable du pouvoir d’achat mais personne n’en parle dans ces termes.

Au bout du compte, ce qui peut se passer, à un certain moment dans les mêmes pays occidentaux qui empilent les sanctions avec tant de zèle, est de voir les réactions de populations qui n’acceptent pas les conséquences de cette guerre pour eux-mêmes. Il faut réfléchir à tout cela et y réfléchir à temps.

 

Cela montre bien que l’on va piloter à vue dans un monde que personne ne maîtrise. C’est visible dans le cas évident du conflit entre l’Ukraine et la Russie : ces incertitudes affectent tout le monde. Comment converger vers ce qui peut nous éviter des malheurs ?

Au moment où nous parlons, rien n’indique que les pays vont converger. Prenez le problème de la sécurité alimentaire. Tout récemment, l’Inde a décidé de cesser d’exporter du blé et de le conserver pour sa propre population. Présenté de manière relativement banale, ce genre d’événements a des conséquences diamétralement opposées à tout ce que les libéraux ont expliqué pendant des décennies au sujet du commerce international. Nous nous préparons des situations catastrophiques qui commencent à se manifester dans ce qui s’appelait jadis le Tiers-monde, aujourd’hui tous les pays sauf l’Occident, la Russie ou la Chine.

Cette guerre, ces combats, ne sont pas ceux du Tiers-monde. Il y aura des conséquences immenses or les gens parlent de ce problème de manière cursive. Comme la politique des régimes démocratiques, dont nous sommes très fiers, est l’art du court terme, nous risquons de nous trouver dans de très grandes difficultés dans les mois qui viennent.

 

Comment appréhendez-vous votre champ d’action en Afrique ? Elle est la dernière frontière en matière de croissance comme de besoin de développement. Et elle risque aussi de devenir le champ clos des rivalités et des conquêtes à venir…

Ce point est absolument capital. L’IFRI est de plus en plus engagée au sujet de l’Afrique et à tout ce qui s’y rattache. Une première chose est que le B.A.-BA de la politique étrangère est qu’il faut, quel que soit le pays, s’occuper de ses flancs, le voisinage. Pour nous, Français et Européens du Sud, l’Afrique est notre voisinage immédiat. Notre flanc sud comprend aussi le Moyen-Orient et notre flanc est comprend le monde slave et l’ex-URSS. Sous l’influence grandissante et de plus en plus soumise à la pensée anglo-saxonne des pays du nord de l’Europe, nous négligeons ces problématiques du Sud.

Or, l’Afrique est en train de redevenir ce qu’elle a été à l’époque de la Guerre froide, à savoir la proie de toutes les convoitises extérieures. Elle est aujourd’hui soumise à des guerres indirectes. La Russie a été extraordinairement active et le sera de plus en plus mais il faut compter aussi avec les convoitises de la Chine, de l’Inde, et d’autres encore. Ce ne sont pas des actions désintéressées.

Nous Européens devons arriver, dans l’esprit de Jean Monnet, à la création de l’Europe, à cette idée que nous avons des intérêts de solidarité commune et de long terme. Mais pour cela il faut aussi des moyens, ce qui nous ramène à un autre problème de la France : les moyens économiques.

 

Écrit par
Hichem Ben Yaïche

1 Commentaire

  • Excellent travail

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