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Ancrer les rêves des jeunesses africaines dans la réalité

Ancrer les rêves des jeunesses africaines dans la réalité
  • Publiéavril 11, 2022

La perception de l’Afrique, ce sont les crises, les guerres, le terrorisme… Comment parvenir à une bonne compréhension de l’Afrique sans une hyperdramatisation et en poussant l’Afrique à en sortir ?

 Les savoirs et le respect des faits sont extrêmement importants. Nous sommes dans une époque de grande désinformation et de grande mésinformation. Il faut faire très attention à ce que les jeunesses africaines ne soient pas complètement polluées par des messages qui ont été pensés pour désinformer.

Evidemment, cela veut dire mettre l’accent de manière constante et très forte sur l’éducation et sur la culture. Une des missions fondamentales de Wathi est de faire en sorte que les jeunes, à côté des divertissements et de tout ce qu’ils peuvent trouver sur l’Internet, puissent avoir accès à des publications, des articles, des vidéos et des événements comme des tables rondes virtuelles, des débats en ligne, que nous organisons sur de nombreux sujets. Pour qu’ils saisissent bien qu’il est fondamental de continuer à se cultiver.

La connaissance des faits et de leur complexité est vraiment le début des réponses qu’il est possible d’apporter. Il ne s’agit pas de nier les conflits, la violence que l’on observe dans beaucoup de pays du continent et qui menacent d’autres pays encore en paix et qui pourraient ne plus l’être dans quelques années. Il ne faut pas le nier. Sinon nous ne pourrons pas travailler de manière préventive sur la paix et la sécurité ni avoir le sentiment d’urgence qui pousse à faire les réformes importantes sur les plans politique et institutionnel pour dessiner un nouveau rapport entre les gouvernants et les gouvernés.

 

La richesse du sol et du sous-sol de l’Afrique est en décalage par rapport à son sous-développement. Comment sortir de ce paradoxe ?

 Le Général de Gaulle aurait dit de la Guinée – qui réclamait sa pleine indépendance – que c’est un pays « qui a beaucoup de potentiel » et « qui le restera », ce qui veut dire que le potentiel ne serait pas exploité. Malheureusement, on peut en dire autant de la très grande majorité des pays du continent qui sont extrêmement riches en ressources naturelles.

Il y a un potentiel très important de transformation économique à partir de ces ressources naturelles. Il suffit de penser aux ressources énergétiques comme le pétrole et le gaz. On voit avec la guerre en Ukraine à quel point elles sont déterminantes. Mais on voit aussi dans des pays qui comptent parmi les plus gros producteurs et exportateurs de pétrole du continent des coupures d’électricité récurrentes. Nous l’avons vu récemment au Nigeria. De manière récurrente, il y a une grande difficulté à approvisionner les entreprises, les industries et les ménages en énergie électrique.

La question des ressources naturelles est fondamentale et nous ferions mieux de ne pas simplement dire que l’Afrique a les plus grandes ressources, qu’elle intéresse tout le monde et que l’avenir va être radieux. Il faut être extrêmement réaliste. Les puissances et les entreprises multinationales qui ont besoin des ressources rares pour les industries du présent et de l’avenir, pour les batteries des véhicules électriques par exemple, ne vont pas simplement laisser les pays africains gérer leurs ressources à leur guise et en tirer le meilleur profit. Il faut être très conscient des rapports de force internationaux et de l’importance de ces ressources stratégiques.

Nous devons trouver le moyen de défendre les intérêts vitaux des pays du continent en étant conscients que, si nous allons trop loin, nous risquons de nous faire écraser. Nous devons faire preuve de sang-froid parce que, au fond, nous sommes dans un monde qui n’est « pas gentil ». Les conflits actuels le rappellent. Nous sommes dans un monde où les rapports de force restent déterminants et nous devons trouver le moyen, dans ce contexte, de défendre au mieux nos intérêts. Notamment, mieux transformer localement tout ce qui peut l’être. On voit aujourd’hui au plan alimentaire l’importance de l’alimentation à partir des produits locaux comme alternative à l’importation de blé d’Ukraine et de Russie.

 

Dans des chantiers déterminants pour l’avenir, industrialisation, agriculture, numérique, l’Afrique est-elle capable de les mener, tandis qu’elle est dans l’urgence par ailleurs ?

 On n’a pas le choix ! La réalité est que nous payons le prix de ce que nous n’avons pas fait pendant plusieurs décennies dans beaucoup de pays du continent. En Afrique de l’Ouest, beaucoup des politiques économiques discutées aujourd’hui l’étaient déjà il y a vingt ou trente ans et elles n’ont tout simplement pas été mises en œuvre.

Les initiatives visant à développer un narratif africain sont salutaires. En particulier, nous devons faire en sorte que la jeune génération n’ait aucun complexe par rapport à ce qu’elle peut accomplir sur et pour le continent.

Sur le plan de l’éducation, des politiques éducatives, nous nous sommes complètement laissé déborder par notre incapacité à suivre la croissance démographique par des investissements éducatifs. À la fois pour développer les infrastructures scolaires et pour la formation des enseignants et les outils pédagogiques. Nous nous retrouvons dans une situation où nous devons composer avec un monde encore plus difficile qu’avant en matière d’influence extérieure et de compétition alors que nos bases ne sont pas suffisamment fortes sur le plan éducatif.

Pour moi, l’éducation est centrale. Nous ne pouvons pas dire qu’un secteur est plus important qu’un autre. Ce qui est fondamental, c’est de voir ce qui est le plus structurant, le plus transversal, c’est-à-dire ce qui impacte tous les secteurs à la fois. C’est le capital humain, les personnes, les hommes et les femmes du continent qui vont faire face aux problèmes, penser l’avenir et innover. Il faut renforcer cette base.

C’est pour cela que l’éducation, les savoirs et la culture sont fondamentaux car ils sont structurants. Que vous parliez des réponses aux déficits de gouvernance, aux défis sécuritaires ou économiques, vous trouverez toujours qu’une partie de ces réponses relève précisément de l’éducation et de la formation. Si nous parlons d’industrialisation, nous ne pourrons pas développer les industries sans avoir une main-d’œuvre à différents niveaux de qualification qui permette justement ce développement industriel. C’est vrai pour tous les autres secteurs.

Il faut aussi être conscient que, dans une situation de conflit comme celle des pays du Sahel où les écoles ont été fermées, il n’est pas possible de dire que nous allons œuvrer au développement économique ou à l’éducation alors que nous ne pouvons pas assurer la sécurité des personnes. Les enseignants n’iront pas s’installer ni ne resteront dans des zones d’insécurité ! C’est aussi pour cela qu’il nous faut une vision la plus complète possible de la réalité et essayer de graduer les réponses et les décliner dans le temps.

L’Afrique est au cœur d’une multipolarité géopolitique, avec la concurrence de pays comme la Chine, la France, les États-Unis, la Russie, l’Inde ou la Turquie. Faut-il s’en inquiéter ou, au contraire, savoir raisonnablement traiter cette situation ?

Là aussi, nous n’avons pas le choix. Nous avons le choix de ce que nous voulons faire dans chaque pays du continent en matière de changements politiques et institutionnels, de changement des systèmes éducatifs, ou des politiques économiques.

En revanche, nous ne pouvons pas décider de la politique extérieure des puissances moyennes ou grandes. Nous avons très peu de marge pour influencer la politique de la Chine en Afrique, celle de la France ou de la Turquie. Il faudra composer avec ce monde de grandes puissances et de puissances moyennes qui montent. C’est dans ce monde que les prochaines générations africaines devront vivre.

Ce qui me semble important, avec cette complexité, est que les acteurs extérieurs vont rechercher des marchés en Afrique et le font déjà en développant leur présence. Elles voient les opportunités dans un pays comme le Nigeria qui comptera 400 millions d’habitants d’ici à trente ans. La plupart de ces puissances et des entreprises multinationales le voient et savent bien qu’il ne faut pas seulement regarder les problèmes sécuritaires du Nigeria mais aussi sa puissance démographique actuelle et à venir. Pour les Africains, il faut avoir cette conscience des contraintes et des opportunités, et notamment du fabuleux atout que constitue la jeunesse du continent.

Soyons clairs, il ne sera pas facile de trouver ces marges de manœuvre avec autant d’influences extérieures et, malheureusement, avec des pays qui, eux, en vingt ou trente ans, auront considérablement développé leurs systèmes éducatifs et leurs capacités stratégiques. Il faut faire le même travail en Afrique. Il n’y a pas beaucoup de raccourcis sur le plan de l’éducation ou de la consolidation des États.

@HBY

 

Écrit par
Hichem Ben Yaïche

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