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Algérie: Le défi de l’après-pétrole

Le ministre de l’Industrie prévoit la création d’un million de nouvelles PME en Algérie d’ici à 2019. Crise du pétrole oblige, l’entreprise privée, longtemps délaissée, est aujourd’hui au coeur de l’avenir économique.

Dans les couloirs des ministères, dans les salons et dans les bureaux des décideurs, en Algérie, il n’est question que du prix du baril de pétrole, qui commence l’année à 50 $ après avoir perdu 50 % de sa valeur en six mois. Si les réserves de change permettent d’amortir le choc, les experts annoncent déjà la fin de « l’ère de la rente », voire une baisse substan­tielle des recettes fiscales. Et plus que jamais, les mêmes experts pressent à la diversification de l’économie pour sortir de la dépendance aux hydrocarbures.

Comment exporter 40 milliards de dollars d’ici une quinzaine d’années ? On peut, bien sûr, concevoir que les entreprises produisent pour le marché local et pour l’export, mais certaines doivent aussi se concentrer sur les seules exportations.

Cette nécessaire diversification pose une autre problématique : celle du développement des 900 000 PME qui, malgré des dispositifs d’aide proposés par l’État, ne parviennent pas à se construire en réseau suffisamment puissant pour les importations. Si bien que le ministère de l’Industrie et des mines a promis une nouvelle loi pour la promotion des PME (amélioration du cadre pour la création d’en­treprise) et la révision des structures censées les soutenir, à l’image de l’Agence nationale de développement de la PME. De l’avis même du ministre Abdesselam Bouchouareb, le programme de mise à niveau lancé il y a deux ans pour soutenir les entreprises du BTP « n’a pas atteint ses objectifs ». Doté d’une enveloppe financière de près de 2,5 milliards d’euros, ce programme visait la mise à niveau de 20 000 PME jusqu’à fin 2014. Seulement 4 000 d’entre elles y ont adhéré. « Ce n’est pas étonnant, relève Mehdi Omarouayache, fondateur de la start-up Connext. D’abord parce qu’il y a un problème de communication : de nombreuses entreprises ne savent pas que ce dispositif existe. Ensuite parce qu’il n’est pas dans la culture de la PME algérienne de demander des audits, des formations ou des études. Elle est d’abord à la recherche de rabais fiscaux, de financements pour renouveler son matériel ou acquérir des matières premières. » Or pour devenir l’acteur pivot du développe­ment d’une économie locale, l’autoévaluation et la formation sont un des premiers passages que devra traverser l’entreprise. « La PME algérienne ressemble à toutes celles des pays émergents : elle dispose d’un énorme potentiel humain, d’équipements sophistiqués, mais il lui manque une formation à la carte. Et pour cela, elle a besoin de ponts vers les universités », relève le consultant Abdellah Ourak, qui a organisé en décembre à Alger le premier salon dédié à la PME, au partenariat et aux technologies.

Mieux intégrer la chaîne de valeurs

À son sens, « le marché exige aujourd’hui des formations spécialisées ». Un avis que partage Ali Issolah, directeur commercial à la Société nationale des véhicules industriels, qui a choisi d’ouvrir une école sur le site de l’entre­prise : « L’université algérienne d’aujourd’hui ne parvient pas à former de la main-d’oeuvre adaptée au marché. L’époque où le marché avait besoin d’exécutants, d’ouvriers, de manoeuvres, est révolue. Aujourd’hui, nous avons besoin de techniciens et de techniciens supérieurs. »

La formation constitue une priorité, souligne Karim Chérif, PDG du groupe hôte­lier Eden à Oran : « Il faut d’abord poser des passerelles entre le monde de l’université et les entreprises – cela existe peut-être à Alger, mais pas à Oran – pour former une main-d’oeuvre capable d’intégrer l’économie de marché et créer une mentalité entrepreneuriale. Il serait aussi utile de créer des pépinières d’entreprises comme au Maroc ou en Tunisie. La formation est au coeur du développement des PME-PME : or aujourd’hui, nous avons un problème d’adé­quation entre le contenu de l’enseignement et la réalité économique de notre pays. Il faudrait vraiment un plan Marshall pour notre univer­sité. »

Des profils plus pointus à même de permettre à l’entreprise de relever un autre défi : son intégration dans une chaîne de valeurs régionale, voire mondiale. À l’image des PME du Maroc, qui ont réussi à se faire une place dans l’aéronautique, ou des sud-coréennes, qui se sont imposées dans l’assemblage automobile et électronique. Malgré des importations et des exportations qui ont globalement fortement augmenté (150 milliards $ dans les années 2000 à 600 milliards aujourd’hui), l’Afrique reste une zone peu intégrée – seulement 12 % à 14 % des échanges sont réalisés entre les pays du continent – et l’Algérie ne fait pas excep­tion. « Pourtant, le potentiel existe, note Nadhir Laggoune, directeur général de Eurapharma Distribution, entreprise de distribution de produits pharmaceutiques, ancien consultant en stratégie d’entreprises. Il faudrait commen­cer par améliorer les certifications dans le secteur du pétrole et des produits miniers, attirer les investissements étrangers et les entreprises pres­tataires de services, et développer les industries de transformation des ressources naturelles. »

Et réfléchir aux secteurs à valoriser. « Nous devons commencer par identifier nos richesses dans le secteur de l’agroalimentaire, de la mécanique, des cuirs et peaux… et réfléchir à comment arri­mer l’Algérie à l’économie mondiale », insiste Slim Othmani, président du Cercle d’action et de réflexion autour de l’entreprise. Dans la Recherche & Développement sur le marché du médicament, par exemple, le second en Afrique, avec plus de 4 milliards d’euros de chiffre d’affaires et une croissance d’environ 10 %. L’industrie locale contribue à répondre à 35 % des besoins locaux, mais reste canton­née à des spécialités à faible contenu technolo­gique. De l’avis des professionnels du secteur, la construction de 150 nouvelles unités de production en plus des 70 existantes n’est pas de bon augure pour la compétitivité. « Les opérateurs ne se concertent pas, ni le ministère, ni l’Union nationale des opérateurs de la phar­macie. Il faut arrêter de fabriquer du paracéta­mol ! s’emporte un cadre du secteur. On pour­rait très bien, à la place, chercher à intégrer la R & D. Le Maroc suit cette voie : il essaime – en incitant à la création de start-up – et rachète celles qui ont du succès. »

Assainir le climat des affaires

Un sentiment partagé par Ali Harbi, consultant en gouvernance : « La question de la diversification se pose ainsi : comment exporter 40 milliards $ d’ici à une quinzaine d’années ? On peut bien sûr concevoir que les entreprises produisent pour le marché local et pour l’export, mais certaines doivent aussi se concentrer sur l’export uniquement. En investissant par exemple, dans la R & D. » Dès lors, il faudrait « cartographier les potentialités locales », pour­suit Ali Harbi qui cite l’exemple tunisien : « Ce qui a fait la force de la Tunisie entre 2004 et 2005, c’est l’étude monographique de chaque filière. Village par village, les Tunisiens ont su dire : “ Voilà ce qui existe, ce qu’on offre, les terrains, les produits naturels, etc. ” Pourquoi ne faisons-nous pas la même chose ? »

Pour devenir un maillon d’une chaîne de production internationale, l’entreprise doit trouver des partenaires étrangers. « Ce qui revient à parler, comme pour les IDE, de l’assai­nissement de l’environnement économique et du climat des affaires », avancent tous les chefs d’entreprise qui se demandent comment se développer « face à la concurrence déloyale du marché informel », alors que « la fiscalité est inadéquate », qu’il persiste « un vrai problème d’accès au foncier », ou que les « banques refusent de les suivre ». Tandis qu’aucun chiffre fiable n’est publié, Zaïm Bensaci, président du Conseil consultatif pour la promotion de la PME-PMI, évalue le taux de mortalité des entreprises à environ 30 %, « les TPE représentant près de 90 % du tissu des PME nationales ».

Pour Mehdi Omarouayache, cette mortalité importante est à mettre sur le compte de l’État dont il appelle à « revoir le rôle ». Le patron de Connext s’explique : « L’État est le principal client des PME, mais il est aussi le plus mauvais payeur. Or, une PME ne peut pas se permettre d’attendre. Certes, le pouvoir a mis en place de nombreuses institutions pour soutenir la création d’entreprises, il n’en existe aucune qui aide les structures lancées, au moment même où elles ont le plus besoin d’ac­compagnement. ».

ENCADRE

À Ghardaïa, une PME se diversifie pour survivre

La concurrence des Chinois, Bakir Meharzi, 52 ans, gérant d’Ideal Regent, une petite PME de 70 employés à Ghardaïa, dans le Sud algérien, la connaît bien. Son entreprise, qui fabriquait des paraboles beaucoup plus coûteuses que les milliers de modèles chinois déferlant par conteneurs à la frontière avec la Tunisie, aurait pu, comme toutes les autres de sa région, mettre la clé sous la porte. Elle a choisi de se diversifier. « À Ghardaïa, l’eau douce se distribue gratuitement par camions-citernes. Mais à force de prélever l’eau dans le sol, le niveau de la nappe a baissé et surtout, elle est désormais plus saumâtre, explique-t-il. Alors nous avons importé des appareils de filtration par osmose inverse, pour que chaque foyer puisse avoir l’eau douce à la maison. Ce type d’appareil existe depuis longtemps en Jordanie, mais nous sommes les seuls à les distribuer en Algérie. » Les appareils, de technologie américaine, sont toujours importés… de Chine, d’où il ramène aussi des pièces pour fabriquer des chauffe-eau. « Nous procédons à l’assemblage. Nous en sommes à 40 % d’intégration. » Ses employés, il les envoie aussi se former en Chine. Ils participent aussi à des séminaires sur la gestion des stocks, la bureautique, le management. « Pour réussir, il faut se donner les moyens, argumente l’entrepreneur qui a passé son ingéniorat en électrotechnique à Grenoble. Nos machines passent aussi des tests pour obtenir la norme ISO 9001. C’est à ce prix, et seulement à ce prix, que l’on pourra donner confiance au consommateur et l’inciter à acheter algérien. »

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