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La question des « revenants » tunisiens…*

Le funeste précédent de Ben Guardane

Le 7 mars 2016, des djihadistes tunisiens qui ont fui leur camp libyen de Sabratah bombardé par les Américains trois semaines plus tôt, arrivent à planter pour quelques heures le drapeau noir à Ben Guerdane, à 30 km de la frontière de Ras Jadir.

L’attaque, qui a tué 13 personnes, a été rendue possible grâce notamment à de nombreuses caches d’armes. Si les Tunisiens de l’ancienne Jeffara sont loin d’être des partisans des groupes terroristes, les revenants locaux savent qu’ils peuvent bénéficier d’une certaine tranquillité.

Certains djihadistes sont revenus dans une démarche de repentance, mais on ne les aide pas en les enfermant, en les maltraitant. Dans les prisons tunisiennes, des individus présentent pourtant tous les critères de la radicalité.

« À Ben Guerdane, les assaillants ont bénéficié d’aide de la famille, d’amis, d’un réseau très souple et beaucoup plus discret que les cellules traditionnelles plus visibles », constate Mehdi Mabrouk, qui dirige le cercle de réflexion tunisien Carep, et qui finalise un rapport sur l’attaque de Ben Guerdane.

La filière libyenne n’est pas la seule possible pour les revenants. Ridha Raddaoui met en garde contre l’actuelle stratégie occidentale en Syrie de « soutien à Al-Qaeda via Jabhat Fatah al-Sham, ex- Jabhat al-Nosra, contre l’État islamique ».

Selon le chercheur, cette politique pourrait amener certains djihadistes tunisiens à être re-légitimés comme simples combattants et donc à pouvoir rentrer sans être poursuivis, à tout le moins plus pour des faits de terrorisme.

Devant ce potentiel risque, un collectif de citoyens a organisé plusieurs rassemblements dans le centre de Tunis sous la bannière « Non au retour des terroristes ». Aïda Bousselmi, manifestante de la première heure, est catégorique : « Ils ne sont plus Tunisiens ! Ils ont choisi de prêter allégeance au drapeau noir de l’État islamique et ont eux-mêmes décidé de trahir la Tunisie»

Des risques accrus d’attentats

Des propos juridiquement absurdes, car contraires à l’article 25 de la Constitution qui interdit de créer des apatrides. Cependant, ces mêmes hommes de loi pointent du doigt la faiblesse de la loi organique contre le terrorisme de 2015, qui, en l’état, empêche de juger ces fameux revenants.

Mohamed Limam, chercheur associé à l’Institut universitaire européen de Florence, tire la sonnette d’alarme : « La loi mentionne le concept de “ criminalité transnationale ” mais c’est un non-sens, car les juges tunisiens n’ont pas de compétence universelle pour juger un acte commis hors des frontières».

Également avocat, Ridha Raddaoui pointe l’impossibilité de prouver qu’un accusé a commis quoi que ce soit en Syrie, car la Tunisie a rompu diplomatiquement avec Damas, empêchant une collaboration judiciaire et policière efficace, même si une représentation consulaire est présente et que des échanges d’informations ont lieu selon le ministère des Affaires étrangères tunisien. «Comment dans ce cas obtenir des preuves ? », s’interroge-t-il.

Avec la loi, les prévenus peuvent être maintenus en détention préventive jusqu’à trois mois, « mais après, le juge devra les relâcher», conclut Ridha Raddaoui. Son confrère Rafik Ghaki va plus loin. Membre de l’Observatoire des droits et libertés, il a constaté que les détenus sont régulièrement insultés, frappés, mis en isolement dans une pièce noire d’un mètre sur deux sans raison. « Ils sont maltraités alors que 80 % sont revenus, parce que ce sont eux qui ont contacté l’ambassade tunisienne en Turquie pour demander à rentrer, détaille l’avocat. Ils sont dans une démarche de repentance, mais on ne les aide pas. » Au contraire, une fois sortis, ces revenants de leur plein gré auront encore plus la rage contre le système.

« La Tunisie va connaître d’autres attentats. Dans les cellules actuelles, des membres présentent tous les critères de la radicalité : ils ont prêté allégeance directement au chef, ils possèdent un nom de guerre, ils sont passés par un camp d’entraînement, ils ont passé du temps dans les maquis terroristes, ils sont partis combattre à l’étranger et ils ont obtenu une recommandation d’un leader d’un groupe terroriste». Une seule catégorie remplit ces « qualités » : les revenants.

*ARTICLE PARU EN MAI 2017 DANS LE MAGAZINE DE L’AFRIQUE

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Written by Mathieu Galtier

Mathieu Galtier est un journaliste indépendant basé en Tunisie depuis juin 2015. Auparavant, il a vécu et travaillé au Soudan et Soudan du Sud (novembre 2010-janvier 2012) où il a couvert la séparation du pays, puis en Libye (juin 2012 – juin 2015) pour suivre la période post-révolution. Il est diplômé de l'école de journalisme de Strasbourg (CUEJ, promotion 2009) et de l'Institut d'Etude politique de Lyon (promotion 2005).

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