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La question des « revenants » tunisiens…*

Les fragilités sécuritaires, politiques, économiques et sociales de la Tunisie facilitent le retour des djihadistes. La menace que constituent ces revenants inquiète spécialistes et citoyens.

Tunis, Mathieu Galtier

Ce sont des « revenants » au sens propre comme au sens figuré : ces Tunisiens partis combattre dans les rangs de groupes djihadistes reviennent dans leur pays ; ces Tunisiens, tels des fantômes, effraient une grande partie de la population.

L’expression fait florès depuis le livre du journaliste David Thomson, Les Revenants, sous-titré « Ils sont partis faire le djihad, ils sont de retour en France ». Le livre a eu un écho particulier en Tunisie, qui compte le plus de ressortissants dans « les zones de tension », comme l’administration tunisienne désigne pudiquement la Syrie, l’Irak, la Libye, le Yémen, etc.

Le 7 mars 2016, des djihadistes tunisiens qui ont fui leur camp libyen de Sabratah bombardé par les Américains trois semaines plus tôt, arrivent à planter pour quelques heures le drapeau noir à Ben Guerdane, à 30 km de la frontière de Ras Jadir.

Combien sont-ils ? En 2015, les Nations unies estimaient à environ 5 500 le nombre de Tunisiens combattant sous le drapeau noir. La présidence de la République les dénombrait, en début d’année, à un peu moins de 3 000.

Et combien sont revenus au pays ? Fin 2016, le ministre de l’Intérieur, Hédi Majdoub, évoque les cas de 800 djihadistes revenus et qui sont, soit en prison, soit en assignation à résidence, soit sous stricte surveillance.

Durant l’été 2015, la Tunisie avait décidé de construire une barrière sur la frontière libyenne constituée d’un monticule de sable et d’une tranchée pour empêcher, notamment, le passage de terroristes sur les 168 km qui séparent les deux postes frontières officiels de Dehiba, au sud, et Ras Jadir, au nord.

« Mais ce “mur” ne fonctionne pas », explique Mohamed Mourani, capitaine des Forces spéciales libyennes installées dans les monts Nefoussa, dans la zone du poste frontière Sud. « Pétrole, drogues, terroristes, tout passe, il n’y a aucune coordination entre nos deux pays».

Difficile traçabilité

Dans la région de Ras Jadir, la colère est tout aussi forte : « Toutes les semaines, nous attrapons des jihadistes tunisiens qui franchissent la frontière », assure Mohamed, membre des « Hommes masqués », brigade Amazigh libyenne de Zouara.

«La sécurité tunisienne de Ras Jadir refuse de s’en charger. Nous, nous ne pouvons pas nous en occuper. » Comprendre : ces terroristes sont relâchés rapidement… Sur le terrain, à écouter les histoires des Libyens du coin, la frontière se révèle un gruyère.

«Bien sûr, aucun chiffre n’est exact ! », pose d’emblée le président du Centre tunisien de recherches et d’études sur le terrorisme (CTRET), Ridha Raddaoui. Selon qui « les revenants reviennent clandestinement. Ceux qui sont en prison ou surveillés, ce ne sont pas des revenants, ce sont des Tunisiens qui, pour la plupart, se sont fait arrêter avant de partir ».

Dans son étude sur le terrorisme en Tunisie, le CTRET a montré que dans un premier temps, les djihadistes tunisiens utilisaient notamment des alias transparent comme «Tounsi », ils étaient donc facilement identifiables.

« À partir de 2015, toute connotation tunisienne a disparu, l’usage de faux noms est apparu, affirme Ridha Raddaoui. Il est très difficile maintenant de tracer un djihadiste tunisien. » C’est le but des groupes djihadistes qui, ainsi, instillent l’idée que leurs membres peuvent frapper partout. Et particulièrement en Tunisie.

La Jeffara, zone à cheval entre la Tunisie et la Libye, a longtemps été dominée par une confédération tribale entre Ouerghemma, à l’Ouest, et Nouayel, à l’Est. Des liens qui n’ont jamais totalement disparu, même avec l’émergence de la Tunisie comme État-Nation.

Les présidents Habib Bourguiba comme Ben Ali ont tacitement laissé se développer le commerce informel contrôlé par les tribus locales, ce qui permettait en échange à l’État de ne pas investir dans la région pour se concentrer sur les zones côtières.

«Le régime de Ben Ali a encouragé l’émergence du cartel de cambistes Touazine dans le but de dynamiser la croissance économique dans le Sud tunisien », écrit ainsi le chercheur Moncef Kartas dans son rapport « Le trafic et l’insécurité à la frontière tuniso-libyenne ».

Résultat, les habitants de cette zone se défient de l’État. Au moins 90 jeunes originaires de la ville de Remada – qui compte 10 000 habitants à 50 km du poste-frontière de Dehiba – ont rejoint l’État islamique en Libye.

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Written by Mathieu Galtier

Mathieu Galtier est un journaliste indépendant basé en Tunisie depuis juin 2015. Auparavant, il a vécu et travaillé au Soudan et Soudan du Sud (novembre 2010-janvier 2012) où il a couvert la séparation du pays, puis en Libye (juin 2012 – juin 2015) pour suivre la période post-révolution. Il est diplômé de l'école de journalisme de Strasbourg (CUEJ, promotion 2009) et de l'Institut d'Etude politique de Lyon (promotion 2005).

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