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Transport

Air Algérie : Difficile redressement

La compagnie Air Algérie est une des principales entreprises publiques du pays. Aujourd’hui, elle se trouve dans une grave situation financière.

Alger, Samia Lokmane-Khelil

Les multiples incidents techniques que les avions de la compagnie aérienne Air Algérie ont connus dernièrement sont symptomatiques de son fragile état de santé. Début février, un réacteur a pris feu au cours d’un vol Alger-Beyrouth, obligeant l’équipage à rebrousser chemin.

Quelques jours plus tard, un de ses avions laisse une roue sur le tarmac de l’aéroport de Toulouse. Fin 2017, des avaries dans le moteur et le système de pressurisation ont également conduit deux appareils à retourner à l’aéroport d’Alger. Toutes ces pannes inter­viennent alors que l’entreprise est confron­tée à un massif mouvement social déclenché par le personnel navigant, qui réclame des augmentations de salaire.

Fin janvier, une grève surprise a paralysé au sol tous les avions. Exaspérés, beaucoup d’usagers sont sortis de leurs gonds, pour criti­quer la gestion d’Air Algérie, une compagnie qui a déjà mauvaise réputation et affublée du surnom d’« Air peut-être ». En cause, les retards sur les horaires de ses vols, ses tarifs exorbi­tants et des pratiques de népotisme.

Quatre syndicats de la compagnie qui regroupent les pilotes, les commerciaux et les techniciens de la maintenance, ont lancé un SOS en direc­tion des pouvoirs publics, leur demandant de sauver leur gagne-pain. Dans leur point de mire, le PDG, accusé de gestion périlleuse et d’absence de plan d’action.

Bakhouche Allache est pourtant un pur produit de l’entreprise. Il était pilote, puis directeur des opérations, avant d’être nommé à la direction de la compagnie en février 2017. Le mandat précédent avait été affecté par des scandales de recrutement anar­chique de stewards et d’hôtesses et de nombreux incidents techniques signalés sur les avions.

En novembre 2017, Bakhouche Allache a voulu jouer la carte de la transparence en révélant à ses quelque 10 000 employés : « Notre compagnie est aujourd’hui confrontée à une situation des plus délicates, marquée par des résultats opérationnels négatifs, eux-mêmes générés par des coûts en constante augmenta­tion, une concurrence directe et indirecte, qui pèse sur nos revenus, un sureffectif dans les fonc­tions non productives, des sujétions de service public onéreuses et un lourd endettement. »

Une gouvernance à revoir

Pour redresser les résultats, le PDG n’avait pas exclu, entre autres mesures, de relever les tarifs des billets d’avion. Or, selon de nombreux observateurs, ces initiatives sont inefficaces, en l’absence d’une plus grande transparence dans la gestion.

Un des anciens PDG, Wahid Bouabdellah (actuellement député) a enfoncé le clou : « Tous les responsables et les PDG d’Air Algérie ont été désignés par favoritisme, depuis l’indépendance, dont moi-même ! »

Selon lui, l’entreprise qui a perdu un grand nombre de ses compétences, parties travailler dans les pays du Golfe, a parado­xalement du mal à se débarrasser des suref­fectifs : « L’État a versé un milliard de dinars pour licencier à l’amiable des employés. » Ces derniers temps, une rumeur a couru sur le probable rachat d’Air Algérie par le puis­sant homme d’affaires Ali Haddad.

Cette rumeur a enflé à la suite de la décision du Premier ministre, Ahmed Ouyahia, d’ou­vrir le capital des entreprises publiques au privé. Anticipant une réaction virulente du personnel, le ministre des Transports, Mohamed Zaalane, a démenti l’infor­mation. Il a néanmoins confirmé que la compagnie est dans une mauvaise passe sur le plan financier.

ENCADRE

Mohamed Redouane Benzerroug : Pilote, enquêteur et expert de la sécurité aérienne

Des défaillances chroniques

Pour le ministère des Transports, la compagnie a des difficultés mais n’est pas en faillite. Partagez-vous ce constat ?

En sa qualité de manager politique, le ministre des Transports veut se montrer rassurant mais il minimise largement la situation ; l’État est détenteur à 100 % du capital d’Air Algérie. La compagnie a un gros problème financier.

On évoque souvent sa gestion opaque…

Cette gestion se caractérise par des défaillances chroniques et un manage­ment irresponsable et non rentable des ressources humaines. Personne ne connaît les comptes réels d’Air Algérie. On se contente de donner des estimations dans des situations de crise.

La compagnie gaspille ses ressources et n’accorde aucun intérêt à l’investissement, à l’innovation et à la formation. Sa masse salariale constitue un fardeau. Air Algérie s’est affaiblie. Plusieurs événements l’ont prouvé. Elle a perdu un procès en arbitrage contre le groupe canadien SM International.

Un de ses avions a été saisi, au cours d’un litige avec la société néerlandaise K’AIR BV. Le crash de Gao, au Mali, résulte de l’affrètement d’un vieil appareil. Cela sans compter tous les incidents récents.

Un avion a été récemment intercepté sur le territoire français, car son équipage ne répondait pas aux appels de la tour de contrôle ! Enfin, la Chine vient de limiter les dessertes d’Air Algérie vers Pékin, pour non-respect des règles.

Est-il encore possible de redresser Air Algérie ?

Un redressement doit passer par une évaluation et un suivi de la situation financière. Une commission spécia­lisée et indépendante doit reprendre les commandes de cette compagnie et asseoir une politique managériale et une stratégie commerciale dans le contexte actuel de crise.

On pourrait s’inspirer des réglemen­tations européennes qui existent dans ce domaine. Elles comportent des normes d’évaluation des capacités financières des exploitants aériens et des coûts d’exploi­tation. La compagnie doit être capable de mieux gérer le transport de masse, sans compter sur l’aide financière de l’État.

Son rôle est de pouvoir aussi mieux appré­hender les répercussions des incidents techniques qui peuvent intervenir, de façon à ce que son système de navigabilité ne soit pas affecté, en matière de ponctua­lité surtout.

Que signifie cette récurrence d’avaries ?

Les pannes techniques commencent à être fréquentes sur un parc volant vieillissant. Sur 59 avions, plusieurs sont immobilisés pour de longues révisions et des interventions techniques répétées. Certains autres avions sont en revanche sous-exploités.

Le personnel réclame des augmentations salariales. Ces revendications sont-elles justifiées ?

Elles peuvent l’être si on tient compte de ce qui s’est négocié et entendu dans la convention collective de la compa­gnie avec les salariés. La nouvelle équipe dirigeante a voulu faire annuler les engagements de l’ancienne concernant la révision des salaires.

Ce qui a entraîné une grève du personnel commercial et technique, à la fois coûteuse et domma­geable pour l’image d’Air Algérie. De leur côté, les pilotes continuent à réclamer des salaires exagérés en indexant la valeur des augmentations sur le montant des rémunérations de leurs collègues étran­gers, d’Air France ou de Qatar Airways.

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