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Politique

Togo : Dans les coulisses d’une crise

Pendant que l’opposition entame de nouvelles manifestations dans tout le Togo, le président Faure Gnassingbé vante ses nombreux projets sociaux et économiques. Pourtant, la crise politique nécessite l’intervention de la Cedeao.

Lomé, Max-Savi Carmel

Début juin, une délégation de la commission de la Cedeao (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) arrive à Lomé. Elle s’entretient avec toutes les parties, pouvoir et opposition. Suivra, le 27 juin, l’arrivée attendue des deux principaux médiateurs, Alpha Condé et Akufor Nana-Addo, présidents de la Guinée et du Ghana.

La Cedeao, dont les recommandations sont très attendues par les deux camps de la crise, devrait tenter d’imposer les urnes comme unique porte de sortie. L’opposition n’accepte cette possibilité qu’à plusieurs conditions.

Cette fois-ci, la méthode de consultations bilatérales cède à un face-à-face inhabituel entre les deux délégations avec quelques concessions dont la suspension consensuelle du processus électoral exigée par l’opposition. Et la promesse faite par le gouvernement de libérer toutes les personnes arrêtées lors des diverses manifestations et dont 43 encore sont détenues dans les prisons du pays. L’opposition a recouvré aussi le droit de manifester.

En contrepartie, elle s’engage à respecter des itinéraires retenus de commun accord avec les ministères de la décentralisation et de la sécurité et à éviter toute violence. Des élections sont envisagées pour novembre 2018 « en fonction de l’évolution de la situation », a tenu à préciser le président guinéen en marge du sommet de l’Union africaine à Nouakchott, début juillet. Depuis, l’opposition tente de remobiliser les populations, alors que Faure Gnassingbé multiplie des rencontres sociales et économiques. Comme un air de précampagne !

L’implication sous-régionale s’intensifie en coulisse

Au lendemain du passage à Lomé des deux médiateurs, le président togolais multiplie des contacts avec ses homologues de la sous-région. Il s’entretient avec Patrice Talon (Bénin), Marc Christian Kaboré (Burkina Faso) ainsi que Macky Sall (Sénégal) avant de se rendre à Abuja le 29 juin.

Dans la capitale nigériane, une rencontre plutôt de réconciliation avec Muhammadu Buhari qui a été, de par ses déclarations publiques, le chef d’État le plus ferme à l’égard du président togolais dans la crise que connaît son pays. Après quelques mois de froid donc, un réchauffement des relations entre les présidents togolais et nigérian.

Après Abuja, l’étape d’Abidjan où le président togolais s’est rendu en visite de travail fin juin, a permis de faire le point de la situation avec Alassane Ouattara. Le président ivoirien, qui avait été déjà médiateur en 2015 dans la crise togolaise, considère que l’option des élections est « la meilleure pour avoir l’avis du peuple et renouer définitivement avec la stabilité ».

Mais l’opposition togolaise refuse « toute élection précipitée », selon son chef de file, Jean Pierre Fabre, qui met en garde la Cedeao contre « tout positionnement subjectif ». Faure Gnassingbé recevra ensuite le président de la commission de la Cedeao, Jean Claude Brou, qui a fait escale début juillet au Bénin pour une séance de travail avec Patrice Talon au cours de laquelle la situation au Togo a été largement analysée. En perdurant ainsi, la crise togolaise a fini par devenir une préoccupation sous-régionale.

La riposte « développement » de Faure Gnassingbé

Après la période de fortes résistances au sein d’UNIR, le parti présidentiel assouplit ses positions. Désormais, l’opposition peut organiser des activités dans le nord du pays et dans le bastion de Tikpi Atchadam, à l’origine des manifestations du 19 août 2017. Faure Gnassingbé, qui tient à briguer un 4e mandat en 2020, veut s’impose comme « garant de la stabilité ».

Peu avant les vacances diplomatiques, il a reçu les ambassadeurs de la France, Marc Vizy, et des États-Unis, David R. Gilmour, pour leur expliquer sa « vision de la situation et les issues crédibles ». Une opération de charme d’autant plus nécessaire que Washington avait dénoncé « un recours dangereux aux milices » contre des manifestations de l’opposition notamment à Lomé et exigé « une garantie ferme du droit de manifester ».

À côté du lobbying politique, le président togolais multiplie des actions sociales. Alors que les spéculations allaient bon train sur la crise au cours de la 2e quinzaine de juin, il a axé ses sorties sur le volet social de son projet de société. Le 23 juin, au Palais de la présidence, plusieurs membres du gouvernement, des patrons du secteur privé, des conseillers et des partenaires au développement consacrent une grande séance de travail au Plan national de développement (PND).

Le 25 juin, il lance officiellement le Mifa (Mécanisme incitatif de financement agricole), nouvelle version du Tirsal avec les soutiens de la BAD (Banque africaine de développement) et du Fonds international de développement agricole. Le 27, en compagnie de son invitée d’honneur Ségolène Royal, Faure Gnassingbé lance son plan stratégique d’accès à l’électricité pour tous d’ici à 2030, marqué par une contribution immédiate de 20 milliards de F.CFA (30,5 millions d’euros) de la BAD. La riposte à la crise semble ne pas être que politique, mais aussi économique et sociale, pour le président togolais.

La majorité assouplit ses positions, l’opposition reste prudente

La Cedeao, dont les recommandations sont très attendues par les deux camps de la crise, devrait tenter d’imposer les urnes comme unique porte de sortie. L’opposition n’accepte cette possibilité qu’à plusieurs conditions. Elle exige notamment la refonte de la CENI (Commission électorale nationale indépendante) qu’elle boycotte depuis sa création et qui est actuellement dominée par des représentants du parti au pouvoir.

Jean-Pierre Fabre insiste sur le découpage électoral et le placement du processus électoral sous tutelle des Nations unies. « Inadmissible », s’écrie le camp présidentiel qui entend défendre la souveraineté du Togo. « Le pays est souverain et le scrutin est un acte d’indépendance », tempête Gilbert Bawara, proche de Faure Gnassingbé.

Mais depuis le début de la crise, ces dernières consultations ont connu un assouplissement des positions au sein de la majorité, comme si une solution durable profile à l’horizon. « Restons prudents, rien n’est encore gagné », relativise Brigitte Adjamagbo Johnson qui appelle à «maintenir la pression». En attendant le verdict des urnes, les deux camps sensibilisent dans toutes les régions du pays leurs militants de base. 

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