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Société

Spécial Women in Africa : Des femmes d’influence  

La première édition de l’initiative Women in Africa s’est tenue à Marrakech du 25 au 27 septembre. Ce nouveau rendez-vous part à la conquête de l’égalité hommes-femmes sur le continent. Un événement riche en contenus.

Marrakech, Olivier Deau

 Profitant des douces tempéra­tures estivales de Marrakech, au milieu de jardins irrigués par des sâqiya typiques de l’ar­chitecture arabo-andalouse, le Forum Women in Africa est mis à flot sous la houlette de sa présidente Aude de Thuin, puisant dans un vivier de femmes chefs d’entreprises ou cadres en respon­sabilité pour alimenter les plans d’action ambitieux de ce nouveau venu parmi les forums du continent. « L’Afrique est le continent où les disparités de genre sont les plus fortes au monde et pourtant c’est un continent qui doit beaucoup à ses femmes », témoigne Elisabeth Medou Badang, présidente d’Orange Cameroun, gagnée par l’enthousiasme et la concentration de l’audience. Plus de 300 personnes, venues de plus de quarante pays du continent, échangent avec les panélistes, aussi aisément en français qu’en anglais. D’emblée, un certain pragmatisme quasi entrepreneurial se dégage de l’assistance, ainsi qu’une détermination à inverser les tendances statistiques que des rapports préalablement établis par l’organisation viennent pointer.

L’égalité au bénéfice de tous

Seulement 12,7 % de femmes au sein des conseils d’administration des entreprises du continent – soit 4 points de moins que la moyenne mondiale –, deux tiers des entreprises n’ayant soit aucune soit une seule femme présente à leur board. Le bilan est jugé hautement insatisfaisant tandis que la présidente fondatrice du rassemblement moque gentiment le Forum de Davos qui se targue de ses 18 % de présence féminine contre 4 % moins de deux décennies auparavant. Dans la salle du Women in Africa, aux trois quarts féminisée, les échanges fusent sur ces constats.

Des décisions s’imposent

« Les femmes s’interdisent parfois de postuler pour des positions parce qu’elles ont tendance à considérer qu’elles ne rem­plissent pas tous les critères, vous ne trou­verez pas souvent ce genre de barrières psy­chologiques chez nos collègues masculins », observe Binta Toure Ndoye, présidente de Orabank-Mali. « Trop souvent, persiste une culture qui fait dire que certains postes ou fonctions sont réservés aux hommes. Seulement deux chefs d’État africains sont des femmes ; l’essentiel des postes ministé­riels est occupé par des hommes. Les filles manquent de modèles auxquels s’iden­tifier », poursuit Bizunesh Meseret, secrétaire d’État en charge des femmes et des enfants de la République fédérale d’Éthiopie. Malgré ce constat amer, les intervenants plaident pour une approche sans confrontation à pas feutrés – « light footprint », ainsi que le préconisent les intervenantes empruntant au vocable de la tactique militaire.

Puisés dans les rapports de cabi­nets de consultants – Roland Berger et Deloitte sont partenaires du WIA – ou des organisations internationales, les arguments sont taillés et polis pour mieux faire mouche. Le PIB africain serait plus important de 12 % si l’égalité hommes-femmes était réalisée, concluait un rapport du cabinet MacKinsey. Les femmes représentent 61 % des richesses produites en Afrique mais seulement 8 % des salaires versés, selon les statis­tiques compilées par le cabinet Roland Berger qui sont martelés à la tribune.

Actionner les leviers économiques

Les faits le prouvent, l’égalité est dans l’intérêt de tous, celui des hommes comme celui des femmes, il faut se tour­ner vers de nouvelles idées. D’autant plus que certaines mesures comme celle des quotas montrent parfois leurs limites ainsi que l’expose une nouvelle étude de l’OCDE présentée à l’assistance. « La politique des quotas de femmes dans les listes électorales a porté ses fruits puisqu’en vingt ans, la part des représentantes élues dans les assemblées législatives est passée de 10 % à 22 % (contre 23 % en Europe). Cependant, on observe une grande hétéro­généité parmi les pays qui les ont appliqués, des différences aussi grandes qu’entre les pays qui ne les ont pas adoptés. Les quotas sont utiles et efficaces mais rencontrent des limites culturelles ou systémiques », détaille le représentant de l’OCDE. « C’est tout un système de représentation symbolique qu’il faut changer », complète la sénatrice algérienne Hafida Benchahida.

Un forum de réseau et d’action

Plus que jamais, le front princi­pal de l’inégalité en Afrique semble se déployer dans le rural. Dans ces terri­toires, la différence de scolarisation entre filles et garçons est la plus forte (15 à 25 points d’écart), et la marginalisa­tion des femmes des lieux de décisions est courante. Souvent employées dans l’informel, généralement attachées aux tâches les moins valorisantes dans les secteurs agricoles, les femmes africaines détiennent pourtant un important levier économique.

Ce potentiel est souvent valorisé à travers les activités de l’économie sociale et solidaire qui servent souvent d’appui à un narratif enjôleur auquel se prête volontiers Women in Africa. Alexandra Palt, directrice RSE de L’Oreal pré­sente de jeunes leaders des coopératives féminines marocaines, dont le géant du cosmétique est le client. Fatima Ihihi et Khadija Khejjou, venues de la coopé­rative Toudarte pour l’arganier et de la coopérative Assafae d’Azrou pour des plantes à vertu médicinale, témoigne­ront de la persévérance nécessaire pour porter de nouvelles formes d’organisa­tion de la production.

Du côté gouver­nemental, Nadira El Guermaï, directrice de l’Initiative pour le développement humain, un fonds marocain constitué en 2005 avec l’appui de la Banque mon­diale, insiste sur l’importance du ciblage participatif, des financements et de l’engagement dans la durée pour struc­turer et soutenir ces initiatives. Sarah Toumi, cofondatrice d’un réseau d’éco­nomie solidaire, et membre du nouveau Conseil présidentiel pour l’Afrique du président Macron, est revenue en Tunisie après des études en France pour aider et soutenir des projets agricoles. Elle appelle à ouvrir les yeux sur cette économie sociale et solidaire qu’« on ne peut cantonner aux coopératives rurales mais qui est en train de produire des dyna­miques et de l’inclusion sur tout le conti­nent et dans tous les secteurs ».

À l’autre bout de la chaîne écono­mique, au sommet des multinationales, la réflexion ne semble pas être très dif­férente à en juger le discours remarqué d’Isabelle Kocher, présidente d’Engie, le géant français de l’énergie. « Les ras­semblements de femmes ne sont pas tout à fait dans mes habitudes mais je comprends ce que vous représentez », apostrophe la seule femme PDG du CAC 40, « vient un monde que nous aurons à construire, un monde décarboné, décentralisé et digi­tal, c’est ce futur que nous aurons à bâtir et toutes autant que vous êtes, êtes des pionnières dans ce monde-là».

Women in Africa a sans aucun doute réussi à ne pas enfermer la question du genre dans un ghetto pour mieux la poser au coeur des problématiques de croissance inclusive et des secteurs d’avenir pour l’Afrique. Pari réussi ? Pas encore car les satisfactions éphémères de tribune ne semblent pas convenir à ces femmes d’influences. La présidente de l’initiative, Aude de Thuin annonce déjà la création d’un WIA Institute, centre d’études et de recherche sur le genre à Dakar ainsi que la tenue des conférences régionales « Back from Marrakech » dédiées au « suivi des discus­sions sur l’ensemble du continent », avant de revenir à Marrakech dans un an pour un bilan d’étape.

ENCADRE

Invest in African Women 2018 Un accompagnement pour l’entrepreneuriat

Organisée par Women in Africa en collaboration avec la banque conseil one2five advisory, l’appel à candidature de Invest in African Women 2018 a été lancé à l’issue de la cérémonie de clôture du Women in Africa. Les lauréates bénéficieront d’« une adhésion de droit au Women In Africa Club, d’un accompagnement en 2018-2019 pour mener à bien leur projet, ainsi que d’autres prix et récompenses ».

L’appel à candidatures a été émis à l’attention des dirigeantes africaines porteuses d’un projet d’investissement d’un montant supérieur à 5 millions d’euros, tant pour la création que le développement de sociétés existantes. « Les projets sélectionnés devront démontrer leur mise en valeur de la femme africaine au niveau économique, social et managérial », annoncent les deux institutions.

LA SUITE DANS NEWAFRICAN N°56 NOVEMBRE, DÉCEMBRE 2017. ET JANVIER 2018

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