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Société

Rois et chefs traditionnels d’Afrique

Les nombreux rois et chefs traditionnels sont de moins en moins discrets. Individuellement ou sous couvert d’associations de chefferies traditionnelles, ils interviennent de plus en plus dans le débat public au Bénin.

Les rois et chefs traditionnels semblent bien à l’étroit dans les fonctions auxquelles le gouvernement du Bénin moderne les a confinés. Dès lors, ils cherchent leur rôle dans le jeu politique. Visites répétées à la présidence de la République, discours de soutien à l’occasion des meetings politiques, bénédiction de candidats aux élections, il ne manque aux rois béninois que le port de tee-shirts à l’effigie de partis politiques pour les confondre avec des militants !

Fin 2013, la déclaration de soutien de Sa Majesté AgoliAgbo, roi d’Abomey – chef traditionnel du peuple fon qui représente 39 % de la population du Bénin – au projet de révision de la Constitution, avait sonné comme un quitus donné aux rois de se prononcer sans réserve sur la vie politique nationale. Depuis, ils ont retrouvé progressivement une liberté de parole après une longue période sous le joug colonial et la tempête révolutionnaire du régime du général Mathieu Kérékou (1972- 1990).

Depuis qu’elles sont parvenues à surmonter ces déceptions, à la faveur du renouveau démocratique, les autorités traditionnelles occupent tous les champs de la vie politique nationale. Le rôle qu’elles s’efforcent de jouer aujourd’hui, faisait partie de leurs attributions à l’époque précoloniale. Les fonctions politiques et administratives étaient exercées par les « rois » et celles économiques, spirituelles et religieuses revenaient aux  «chefs de terre».

Ce sont ces derniers qui, dans la conception africaine, ont non seulement autorité auprès des humains, mais également constituent des forces occultes qui veillent sur la sécurité du roi. Une organisation bouleversée par l’instauration d’un État moderne, durant la colonisation. « Le colon français s’est attaqué aux fondements de l’âme africaine. Non seulement il s’est attaqué aux croyances, mais aussi aux structures traditionnelles qui fondaient la société », commente Léon Bani Bio Bigou, professeur de géographie de l’université d’Abomey-Calavi (UAC).

Deux systèmes diamétralement opposés se doivent de collaborer : l’organisation politique et administrative traditionnelle, d’un côté, et les principes républicains, de l’autre. Les mêmes personnes sont des citoyens de la République le matin, tandis que le soir, au sein de leur chefferie traditionnelle, elles redeviennent des sujets. Un va-et-vient permanent que Victor Topanou, responsable du département des sciences politiques de l’UAC, qualifie de « déchirement » qui « transparaît dans le fonctionnement de la République, étant donné que les deux systèmes gèrent les mêmes citoyens ».

Autres temps, autres mœurs

Loin de se situer en marge de la modernité, les rois s’invitent dans la vie politique nationale sous le couvert de leur notoriété. « Nous, rois, chefs coutumiers, chefs traditionnels, sages et notables, venus de toutes les contrées des six communes du département des Collines, déclarons de façon officielle devant Dieu, devant les mânes de nos ancêtres et devant les populations massivement présentes ici ce jour, notre soutien ferme et inconditionnel au président Boni Yayi…», avait déclaré Sa Majesté Oyédékpo, roi Amoutchou de Savè, lors d’un meeting politique pour les élections présidentielles de 2011.

Aux sorties politiques à polémique auxquelles les autorités traditionnelles habituent les populations, s’ajoute, en juillet 2014, une prise de position dans le tumultueux dossier de « l’épine dorsale », c’est-à-dire de la réhabilitation, construction et exploitation de la ligne ferroviaire Cotonou-Parakou-Dosso- Niamey. Un conflit oppose le groupe Bolloré et Pétrolin, le géant panafricain dirigé par Samuel Dossou. Un projet évalué à quelque 1 000 milliards de F.CFA (1,52 milliard d’euros). Le Haut conseil des rois du Bénin « exhorte le gouvernement à œuvrer au mieux pour la protection des intérêts économiques du promoteur et concessionnaire du projet », en l’occurrence le groupe Pétrolin. Ce soutien pourrait surprendre, compte tenu de la dimension internationale du dossier.

Qui instrumentalise qui ?

Pour le professeur Bio Bigou, cette situation crée « un désordre » au sein de la royauté au Bénin : « Le roi ne peut pas faire prévaloir son penchant politique comme membre d’une formation politique. Nous sommes en plein cafouillage ! Si ceux qu’on doit consulter en dernier recours sont les premiers à se compromettre, comment peuvent-ils arriver à se rendre crédibles lors de situations sérieuses ? »

La manipulation fait partie de ce jeu de cohabitation entre les autorités traditionnelles et les républicains. « Les têtes couronnées sont instrumentalisées en même temps qu’elles instrumentalisent. Elles se servent de ce qu’elles ont comme influence morale sur les sujets pour aller au cœur de la République. Quand elles y vont, c’est pour avoir quelques sous en retour », explique le professeur Topanou. En 1991, les rois ont, en majorité, apporté leur soutien au président Nicéphore Soglo. Entre 1996 et 2006, ils ont retourné leur pagne au profit du général Kérékou, qui les avait pourtant combattus pendant la période révolutionnaire. Depuis 2006, ils font la politique du chef de l’État actuel, Boni Yayi.

On est passé très vite du principe « un peuple, un roi » pour en arriver à deux voire trois rois par localité. Un pullulement que le professeur Roger Gbégnonvi, ancien ministre de la Culture, qualifie d’«enchevêtrement inextricable » Les hommes politiques ont compris tout le bénéfice qu’ils pouvaient tirer de la manipulation des rois et chefs traditionnels. Ils ne se font pas prier pour les couvrir de dons et de libéralités.

Conséquence: à l’image du milieu politique, la corruption a fini par gagner les chefferies traditionnelles au point d’engendrer d’autres difficultés. Le clivage au sein des rois se manifeste dans la création de plusieurs… associations de rois. « Tout le monde s’érige en roi. Quand on est admis à la retraite, qu’on ne sait plus quoi faire et qu’on n’a plus d’avenir certain, on trouve que la meilleure solution est peut-être d’aller s’acheter les tapettes, les pagnes, les chapeaux et on s’érige en roi », se désole Sa Majesté Togbé Akati II Djidjilévo, roi de Comè, une localité proche de la frontière togolaise.

Difficile réglementation

Face à la prolifération des royautés dans le pays, la nécessité d’un texte réglementaire sur les conduites à tenir par les rois et chefs traditionnels fait l’unanimité. « Il est nécessaire de recentrer les concepts de la chefferie, de la royauté et de clarifier l’ordre protocolaire à l’intérieur de ladite composante pour en avoir une meilleure organisation dans notre pays », souligne le député Chabi Sika, qui avait déposé une proposition de loi portant statut des chefferies traditionnelles en République du Bénin… en août 2011.

Si le principe du texte est acquis, le pouvoir considère qu’il est urgent d’attendre : la proposition de loi, maintes fois repoussée, est de nouveau classée à la 45e position des 58 textes à étudier durant la session parlementaire entamée en novembre 2014. Ce manque de volonté évident souligne qu’une réglementation stricte ne fait pas le jeu des politiques qui entendent poursuivre leur stratégie de manipulation des chefferies traditionnelles..

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