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Société

Religion : Transmettre l’islam au XXIe siècle  

Les penseurs modernes de l’islam incarnent une foi en quête de sens et de réponses aux crises engendrées par l’islamisme. Ils proposent, non une réinterprétation, mais une lecture des textes tournée vers la quête de sens intime et non vers le fanatisme et l’exclusion.

Par Nicolas Bouchet

« Un destin, pas une confession. »  Les représentants d’une idée neuve de la religion se sont réunis au siège de l’Unesco à Paris, les 16 et 17 février 2022, à l’invitation de l’association L’islam au XXIe siècle.

Pour Eva Janadin, imame, il n’« est pas question de choix entre culte et culture mais d’accepter d’être Français et musulman, au contraire des extrémistes de tous bords qui fantasment un islam pur et exclusif ».

Celle-ci a pour l’objectif de « donner une tribune aux penseurs musulmans qui portent un discours éclairé́ sur l’islam, qui promeuvent des valeurs humanistes et critiquent les interprétations violentes de leur religion, sans tomber dans l’essentialisme et la détestation de l’islam et des musulmans ».

Au service de cette vision à l’usage de la nouvelle génération, un panel d’une trentaine d’invités venus en majorité des pays du Maghreb et de France. Le ton est donné par Sadek Beloucif, président de l’association : « Le Coran reconnaît et valorise la diversité humaine. »

Une intention qui fait face aux obscurantismes et veut les nommer pour faire connaître à de nombreux musulmans un autre destin que celui de l’obéissance aveugle aux savants et aux prédicateurs autoproclamés.

Il faut d’abord interroger le problème de l’identité musulmane, suivi de près par le rapport de “soi” aux “autres”. L’imame Eva Janadin observe en Europe « une définition très étriquée de l’identité » que l’on trouve chez les extrémistes comme chez les identitaires. Pour contrer cet enfermement, l’écrivaine Hélé Béji dit qu’être musulman c’est porter en soi « des manières d’être au monde : la force du lien, le goût des gens, aussi la résistance à l’anomie ».

C’est vouloir l’humanisme et la civilité, pas le puritanisme. Jusqu’à admettre toutes les sexualités ? C’est l’engagement de Seyran Ates, avocate et fondatrice de la mosquée berlinoise Ruschd-Goethe.

Seyran Ates

Elle qui voit une application universelle à la sourate « nulle contrainte en religion » donne une place de choix aux femmes et aux LGBT musulmans.

Mais si « l’amour est halal », comme le veut la devise de Seyran Ates, sa messagère doit pour l’instant vivre sous protection policière tant les menaces de mort sont récurrentes.

Une hérésie

« Qui me menace ? Des musulmans radicaux et conservateurs, parce que je défends les droits des femmes, les droits humains, la mixité du culte. » Le cheminement de l’histoire islamique n’est en effet pas celui de la dialectique européenne.

Les époques d’ouverture du monde islamique semblent vite rattrapées et refermées par de nouvelles périodes de traditionalisme. L’expérience faite au IXe siècle par trois califes réformateurs et qui aurait pu être un bouleversement n’aura duré que quatorze ans.

La chasse à l’hérésie lui a succédé. « L’itinéraire pour réformer l’islam est devenu quasiment une absurdité », déplore l’anthropologue Youssef Seddik. Aujourd’hui, un certain islamocentrisme en vient à produire un rapport hostile aux non-musulmans dicté par l’idée que l’islam est la religion ultime.

Et réciproquement, nuance le philosophe Khaldoun Alnabwani, « un certain christianisme refoulé se dissimule derrière l’antisémitisme mais aussi derrière la laïcité lorsqu’elle parle de séparatisme ». Par accumulation de rejets, c’est l’ensemble des musulmans à qui l’on refuse alors une identité.

Et la distinction actuelle demeure peu claire entre réformisme et modernisme en islam, du moins en comparaison de ce qui se passe dans le judaïsme. Quelles voies de progrès dès lors, sinon séparer foi et religion ?

Le Coran n’est pas un pense-bête

Il faudrait dépasser la religion officielle et d’abord « relativiser l’interprétation monopolistique des ulémas », selon le mot d’Eva Janadin. Le philosophe Abdennour Bidar parle de la prière et des obligations que sont la zakat et le pèlerinage « non comme des actes de dévotion mais comme un trajet d’illumination vers le rendez-vous du moi avec le soi ».

Abdennour Bidar

Urgence aussi de faire du Coran un objet de connaissance ou de référence, sans plus le fétichiser. Sortir d’une « récitation systématique du Coran, restée un simple pense-bête pour les gens », qui pour Youssef Sedik induit une manipulation du texte. Effacement de la chronologie des événements et confusion du sens par une récitation ânonnée, sans ponctuation ni pause, consacrent une tradition orale appauvrie.

Youssef Sedik

Cela laisse toute latitude à l’interprétation des prêcheurs et à la punition arbitraire du blasphème. Avec pour première conséquence l’exclusion des femmes de tout dispositif qui permet une autonomie sur leur corps et leur vie, rappelle Razika Adnani.

L’histoire islamique manipulée « s’acharne à effacer les femmes plus libres », selon « un discours de domination tenu dans un monde hiérarchisé recevant ses lois du Ciel ». Quels dilemmes se posent alors ?

Djihadisme et religion

Demeure ce télescopage entre un processus de réforme au long cours et les urgences de l’époque et du moment. Dans le contexte actuel, l’islam a été pollué par des minorités qui ont les moyens d’amplifier les antagonismes de religion.

Le principe institué « ordonner le bien et condamner le blâmable », une fois traduit dans le lien social, fait peser la contrainte sur l’individu de policer tout un chacun, rappelle la psychanalyste Houria Abdelouahed.

Ce carcan amène bien vite à la radicalité djihadiste, comme en témoigne l’ouvrage Les Militants du jihad de Benjamin Hodayé et Hakim El Karoui. Les auteurs y décrivent « des femmes et des hommes à prendre au sérieux, convaincus par l’idéologie au point de donner leur vie ».

Hakim El Karoui

Caractérisés par leur adhésion forte à une doctrine littérale, les djihadistes « pratiquent un salafisme assez simple, y compris chez les femmes ». Néanmoins, ce retour extrême des jeunes vers le religieux « correspond à une néo-islamisation. Ce n’est pas l’islam de leurs parents ». Cela pose toute la nécessité d’une révolution culturelle pour sortir de la « sainte ignorance » décrite de longue date par le politiste Olivier Roy.

Chez les penseurs de ce nouvel islam, la référence reste constante à la situation française où l’islam a contact avec les instruments d’une civilisation qui a décidé des relations entre Église et État et instauré des solutions de cohabitation entre croyances.

Peut-elle pour autant proposer des voies vers un islam qui aurait tiré toutes les leçons de l’expérience démocratique européenne ? Oui, en particulier par un régime de laïcité pratiqué à la fois loué et reconnu comme inspirateur de nouvelles pratiques et de changements de mentalité. Abdennour Bidar décrit cette particularité française en termes élogieux. « La laïcité en France me fait penser à un geste inaugural dans la religion monothéiste.

Dans l’islam, ce geste inaugural est la destruction des idoles. Le génie de la laïcité c’est la destruction des idoles, c’est mettre un vide au centre de la cité ». Et pour Eva Janadin, c’est encore affirmer qu’il n’« est pas question de choix entre culte et culture mais d’accepter d’être Français et musulman, au contraire des extrémistes de tous bords qui fantasment un islam pur et exclusif ».

@NAF

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