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Société

Paroles fortes de l’islamologue Emna Jeblaoui

Comment expliquez-vous cette dérive sectaire de l’islam ? La doctrine elle-même aujourd’hui semble menacée par ce détournement de message coranique.

Dans le livre, j’ai écrit un article qui essaie de faire une déconstruction des causes de la radicalisation et de ses dérives. Je présente une réflexion sur la fabrique, presque l’industrie, de l’extrémisme violent. Bien sûr, on voit des causes liées à un malaise identitaire récupéré par la machine de l’islam politique.

Les socles de l’État de l’indépendance, qui a plus de soixante ans, commencent à vieillir parce qu’on n’a pas su y insuffler une énergie nouvelle. Les lois sont vieillissantes. Le système éducatif est en régression. Avec la globalisation, on ne présente pas une vision de ce que pourrait être la nouvelle de la Tunisie du XXIe siècle.

Bourguiba a apporté un rêve qui a cimenté la nation pendant des années : construire la Tunisie indépendante. Pour cela, il avait proposé des idées-forces simples et claires avec cinq arguments : un pays construit sur l’éducation, la santé, une certaine économie sociale, une libération de la femme et une définition moderne des frontières entre l’État ses lois et la religion.

Depuis, avec la globalisation, l’ouverture des frontières, l’État-nation s’est affaibli, sans que l’on pense le nouveau rôle de l’État.

Malgré tout, la Tunisie, c’est aussi la vitalité de la jeunesse, des éléments de dynamisme de la société…

Bien sûr, comparé à d’autres sociétés, d’Afrique du Nord ou d’autres pays arabes, la Tunisie a bénéficié d’un niveau d’éducation assez élevé, d’un accès à l’éducation qui a touché la majorité de la population. La population tunisienne a des revendications, des attentes élevées parce qu’elle a eu accès ensuite à l’Internet. Elle est capable de se comparer avec des sociétés du monde libre, du monde occidental.

Mais le calendrier politique prend, aux dépens de l’économie, tout l’espace de cette transition et se trouve bloqué par une certaine inertie voire une incapacité des acteurs. Ces derniers sont dans une impasse avec trois présidences qui tirent les unes sur les autres. Les clivages les polarisations sont accentués par les groupes qui appuient les différentes forces du pays. On a l’impression que le pays est en campagne électorale fébrile et permanente. Tout est permis, Fake news, manipulation de l’opinion, le populisme. 

Ce qui devrait se produire, c’est d’abord une réflexion sur une trêve administrative et économique qui évite de payer le prix de cette guerre froide. Et en même temps, travailler sur quelques solutions politiques, peut-être l’idée d’une IIIe République avec une profonde réforme de la Constitution, notamment les chapitres du pouvoir politique et du pouvoir local qui posent de sérieux problèmes. Ils nous font tomber dans un piège grave, celui de l’effritement et de l’affaiblissement de l’État.

HBY et NB

ENCADRE – Une méthode de recherche

Comment travaillez-vous sur la problématique de l’Islam ?

Je mène des recherches sur l’Islam médiéval, sur la naissance de cette religion et sur la période qui a précédé son avènement, le « Pré-islam » ou le « paléo-islam », que l’on appelle dans la sphère anglo-saxonne « Early Islam ». J’ai aussi mené une recherche publiée sur le concept de « Islam des premiers temps ou de l’époque de la révélation » tel que représenté par des chercheurs de l’université de Princeton, des élèves de Bernard Lewis (orientaliste anglo-américain), à savoir Patricia Crone et Michael Cook. Depuis les années 1970, ils ont publié des ouvrages dont Hagarsim.

Ce néo-orientalisme a entrepris une méthode de critique radicale des sources arabo-islamiques. Ils partent de deux constats importants, les sources islamiques datent d’un siècle et demi après la révélation et sont donc tardives et peuvent manquer de précision ou être dans l’apologie. Pour comprendre cette période, il faut se tourner vers ce qu’ont dit les non-musulmans et ce que nous disent les fouilles archéologiques.

Ils ont donc travaillé sur les sources qu’ils appellent sources internes « external sources », car venant de l’intérieur de la sphère islamique. Ils ont systématiquement travaillé sur des témoignages recueillis à partir des sources externes (non-musulmanes : araméennes, juives, coptes, etc.) et des textes contemporains des premières années de la fondation de l’islam. Mon livre sur les fondations de l’Islam a été traduit en français et est en cours de publication.

Je m’intéresse aussi aux études coraniques et à tout ce qui a trait à l’écriture du Codex « Mushaf », à l’histoire de la compilation du texte, au contexte de la révélation et à la question de l’abrogation de versets. Dans mon travail universitaire, je me suis penchée sur la question du travail d’acculturation et des influences entre les religions, qui ont vécu en Arabie et ont côtoyé Mahomet avant et pendant les premières années de la naissance de l’islam.

Ma thèse s’est penchée sur les Sabéens cités trois fois dans le Coran, une secte qui aurait été selon certaines sources celle de la religion du grand-père maternel du Prophète. Dans ma thèse, je présente cet environnement culturel et religieux qui a vu l’émergence de l’islam et où subsistait une chrétienté orientale (Ebionites, Elkésaites…) évoluant aux côtés du judaïsme, et des sectes gnostiques dont les Sabéens.

Vous incarnez la nouvelle génération et la relève, venant après les grands penseurs tunisiens Hichem Djaït et Mohamed Talbi.

Je suis d’abord la disciple de Abdelmagid Charfi. L’université tunisienne et notamment le département d’arabe a enfanté plusieurs chercheurs de valeur dans la discipline de la civilisation arabo-islamique. La relève est assurée pour cette nouvelle génération entre autres par des professeures femmes.

Le livre que je présente comporte trois chapitres, Les canaux de l’extrémisme violent, Les approches de déconstruction de l’extrémisme violent, La Fabrique de l’extrémisme violent et les moyens de le contrer.

Nous avons tenté de proposer des pistes de compréhension dans ce livre à travers les 17 articles de plusieurs disciplines de sciences humaines, faits par un collectif de quinze chercheurs ayant collaboré avec notre association de recherche IDH. Mais aussi par des experts des ministères de la Justice, travaillant sur le milieu carcéral, de l’Intérieur, des Affaires étrangères, ayant travaillé sur la stratégie nationale de lutte contre le terrorisme, et des experts de la Commission nationale de lutte contre le terrorisme CNLCT.

Tout cela a formé la matière de ce livre que nous allons traduire en français et que nous espérons offrir au lectorat francophone d’ici la fin de l’année. Le livre écrit en arabe est là pour aider les gouvernants et partager l’expertise, et surtout pour faire passer un message.

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