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Société

Paroles fortes de l’islamologue Emna Jeblaoui

Analyser le phénomène djihadiste qui affecte la Tunisie demande de considérer les apories de l’État et les failles sociales et économiques de la transition engagée en 2011. Tel est le travail de l’islamologue Emna Jeblaoui, directrice de l’Institut du Développement Humain. Elle dirige l’ouvrage Alerte précoce et Prévention du Terrorisme : Cas de la Tunisie.

Par Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

D’un mot, où va la Tunisie ?

On relève une radicalisation des discours mais les débats assez violents qui ont lieu aujourd’hui mettent le doigt sur des plaies qui ont été cachées par une certaine cohabitation molle, entre Ennahda (parti islamiste) et Nidaa Tounes (parti moderniste). La cohabitation de 2015-2019 n’a pas résolu les problèmes mais les a juste masqués. On n’a pas réellement touché aux questions brûlantes ni engagé les réformes.

Ces conflits, ces débats assez violents peuvent déboucher sur plusieurs scénarios. Je vous en énumère deux : le scénario peut être une vraie solution en crevant l’abcès, en affrontant les questions qui fâchent avec un certain courage. Cela ne peut pas être fait seulement avec les acteurs politiques actuels car ils font partie du problème. Il faudrait une brèche qui déclenche le processus. Un nouvel acteur, une nouvelle donne, voire des élections anticipées pour redessiner le paysage. Le second scénario est celui de la violence et de la déliquescence de l’Etat.

Comment dresser l’état des lieux de de l’Islam radical dans le pays?

Son analyse passe d’abord par une bonne compréhension de ses causes. Dans l’ouvrage que je présente, nous analysons les médiums de l’extrémisme violent, tous ces espaces par lesquels passent les recruteurs. Dans l’ouvrage que j’ai coordonné, la réflexion s’est portée sur la force de l’image, les réseaux sociaux et sur la manipulation opérée par certains médias. Nous voyons comment les chaînes satellitaires mettant en avant depuis les années 1990 des prêcheurs religieux radicaux et takfiristes ciblant les ménagères et les jeunes.

Les chaînes de télévision non tunisiennes sont un médium redoutable pour les Tunisiens ! Leur discours a contribué à une transformation des mentalités, défiant ainsi les efforts déployés depuis l’indépendance par les médias étatiques et l’école de la république tunisienne.

Ces médias ont fragilisé le ciment identitaire de la personnalité de base du Tunisien et au lieu de la conforter dans un rêve tunisien, ils ont contribué au glissement vers la primauté de l’appartenance à l’islam aux dépens de l’appartenance à la Nation tunisienne.

Je ne peux que constater l’écart, aggravé d’une forme d’autisme, entre la classe politique et ce qui se passe dans le pays. Apparemment, notre classe politique ne se pose même pas la question des enjeux régionaux ! Ce, alors que le sud de la Méditerranée entre dans une zone de turbulence et d’instabilité politique, économique et sécuritaire.

À cela s’ajoute l’arrivée à la fin des années 1990 de l’Internet. Un autre médium défiant ainsi la souveraineté culturelle et l’unité de la vision des Tunisiens quant à plusieurs sujets. Un glissement d’un islam malikite assez ouvert vers un islam plus rigoriste voire salafiste s’est fait sans que l’école ou les médias nationaux puissent arrêter la vague de transformation idéologique d’une frange de la population.

L’Internet est devenu un espace virtuel important où les Tunisiens cherchent l’information et communiquent entre eux, pourtant ils n’ont pas été préparés ou éduqués à filtrer tous ces nouveaux contenus. Ainsi à travers Facebook et YouTube, des poches de recrutement ont émergé et menacent encore aujourd’hui de faire de nouvelles vagues avec les groupes secrets ou le « Dark Web ».

Ceci posé, la stratégie nationale de lutte contre le terrorisme adoptée en 2017 doit être mise à jour à cause du début de retour des revenants de zones de conflits après la fin de la guerre en Syrie et l’amorce de la stabilisation de la Libye.

Comment expliquer ce terrain de prédilection qu’est la Tunisie pour l’islam radical, ce que l’on ne pouvait pas imaginer jusque-là?

C’est vrai, le pays est devenu une matrice nourricière pour les groupes djihadistes et des takfiristes qui rejoignent des zones de conflits. L’objectif de notre livre est aussi de montrer que depuis les années 1980 et l’émergence des groupes qui confondent Islam et djihadisme avec l’émergence des Arabes afghans, avec le début de la guerre d’Afghanistan, le monde n’a donné que des réponses sécuritaires.

Après plusieurs générations de djihadistes il faut recourir à une approche plus holistique s’appuyant sur les sciences humaines. Notre message est que les solutions sécuritaires, les services de renseignements sont importants mais ne suffisent pas pour arrêter le fléau et faire cesser la vague de recrutement. Il y a eu un recours à la psychologie pour déconstruire le phénomène de la radicalisation.

L’approche psychologique et sociologique est importante. Et d’autres lectures multidisciplinaires sont à inclure y compris l’islamologie, car la donne idéologique et culturelle reste importante dans certains cas et le décodage idéologique peut être la clé de la contre-narrative qui pourrait réhabiliter des individus ou groupes victimes de la manipulation du discours de certains prêcheurs.

Justement, ce problème majeur s’installe mais quelles mesures sont prises pour traiter le problème en profondeur ? On a l’impression que des milliers de Tunisiens revenus des terres de djihad ne sont pas suivis.

J’aimerais d’abord donner quelques chiffres. On parle, depuis 2012 – et l’émergence des conflits en Syrie et en Libye – d’au moins 10 000 jeunes refoulés aux frontières et interdits d’aller en Syrie, via la Libye ou la Turquie. On parle de 3 000 à 6 000 combattants tunisiens partis en Libye, en Syrie, au Mali, ou encore au Soudan.

Il y a peu, près 175 femmes parmi ces combattants, certaines sont parties avec des enfants ou ont eu des enfants en zone de conflits. Elles représentent entre 6% et 9% des terroristes tunisiens à l’étranger. Actuellement 60 femmes accusées d’actes terroristes sont en prison. La ministre de la Femme a annoncé en juin 2020 que le nombre des enfants de terroristes a atteint 146, 110 en Syrie et 36 en Libye. Six enfants ont été rapatriés en janvier 2020 après avoir été bloqués pendant une longue période dans les prisons libyennes. Ils vivraient chez leurs grands-parents.

Une loi contre le terrorisme a été votée en 2015, une commission nationale de lutte contre le terrorisme a été mise en place et une stratégie nationale de lutte contre le terrorisme a été adoptée en 2017. Ces instruments sont importants, ils doivent être revus et consolidés périodiquement. Le blocage politique dans le pays ne sert pas la mise à jour de la loi et de la stratégie désormais nécessaires.

Les acteurs de la société civile et les experts se posent des questions quant au suivi psychologique et au suivi familial fait aux grands-parents et pour l’insertion des enfants en milieu scolaire. Quel travail a été fait pour préparer l’école, les professeurs et le milieu scolaire à accueillir ces enfants ? Ces enfants ont-ils été manipulés, embrigadés, sont-ils radicalisés ?

Dans notre centre de recherche, nous proposons des pistes, dont onze recommandations pour travailler sur la réhabilitation des revenants de zones de conflits (adultes, femmes, enfants, etc.). Ce sont des points très concrets pour un travail de mise en confiance entre les acteurs d’un triangle incontournable : l’État, la société civile, la communauté des chercheurs et des professionnels. C’est un enjeu très nouveau pour la Tunisie mais aussi pour la l’Afrique du Nord et pour l’Europe, notamment la France et la Belgique. Aucun pays ne détient la recette parfaite ou le cumul de l’expérience et du recul nécessaires.

Ces pays figurent malheureusement parmi les principaux exportateurs de djihadistes dans les zones de conflit. Nous avons travaillé au sein d’IDH avec plusieurs partenaires étatiques et internationaux. Nous appelons à une consolidation de nos efforts avec une collaboration multidisciplinaire et régionale qui devrait inclure la France et les pays du Sahel.

La Tunisie a-t-elle les moyens de traiter la racine du mal ? La classe politique ne semble pas prendre conscience de cette réalité. Comment l’expliquez-vous ?

Je ne peux que constater l’écart, aggravé d’une forme d’autisme, entre la classe politique et ce qui se passe dans le pays. Apparemment, notre classe politique ne se pose même pas la question des enjeux régionaux ! Nous savons très bien quelles sont les vulnérabilités sécuritaires, les “combattants” de al Qaeda et Daech fuyant la Syrie s’installent entre autres dans l’ouest et le sud de la Libye, pas loin des frontières tunisiennes.

Le sud de la Méditerranée et l’Afrique du Nord entrent dans une zone de turbulence et d’instabilités politique, économique et sécuritaire.

A-t-on aujourd’hui les moyens de vérifier les ramifications et les connexions entre ces théâtres (Sahel, Libye, peut-être l’Algérie…)?

Les capacités et de formations se sont renforcées, notamment depuis la signature de l’accord de partenariat avancé avec l’OTAN, pour l’armée installée aux frontières, pour les forces de sécurité, la garde nationale et la douane installés dans les zones frontalières. Pourtant, on observe encore une porosité et une criminalité transfrontalière liées parfois à une nouvelle forme de contrebande.

Ces acteurs profitent de l’affaiblissement de l’État suite à la transition politique en Tunisie pour essayer de créer des poches de non-droit où ces groupes peuvent s’épanouir. Malheureusement, on ne voit pas de réaction. La classe politique semble être recluse dans son cercle de confort en faisant de la politique politicienne, et ne prend pas en compte les enjeux régionaux et sécuritaires.

Une théorie parle de l’émergence d’une quatrième génération. Après la génération Ben Laden, celle de Zarqaoui apparue en Irak, et celle de Baghdadi en Syrie, il y a maintenant celle qui émerge au Sahel, près de chez nous. Des chercheurs, des experts et des centres sont à jour sur ces enjeux et adressent régulièrement des recommandations à l’État. Seulement, le calendrier politique local empêche d’un plus grand investissement sur ces enjeux.

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