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Société

Ouganda, la fermeture des écoles a laissé des traces

Les écoles ougandaises ont rouvert le 10 janvier 2022, après près de deux ans depuis leur fermeture dans le but d’arrêter la propagation de la Covid-19. Cette fermeture a prélevé un lourd tribut, pour les étudiants et les  infrastructures éducatives. L’accueil des jeunes mères fait aussi débat.

 

Reportage de Epajjar Ojulu

En Ouganda, la plupart des écoles sont confrontées à une myriade de défis, allant des bâtiments délabrés – certains avec des toits qui se sont effondrés, ou qui ont été envahis par des fourmilières –, aux équipements de bureau cassés ou rouillés. Les toits qui fuient ont laissé derrière eux des articles de papeterie et des livres pourrissants.

À l’exception de quelques écoles urbaines pour les enfants de l’élite du pays, la plupart étaient dans un état lamentable avant même d’être fermées. Les statistiques du ministère de l’Éducation indiquent qu’au moins 50 % des écoles du pays ne disposent pas des installations minimales requises. Dans les zones rurales du Nord et de l’Est, les régions les plus pauvres du pays, il est courant de trouver des enseignants donnant des cours sous les arbres et des élèves assis sur un sol poussiéreux.

Au cours de la fermeture de deux ans, certains très vieux bâtiments scolaires se sont effondrés lors d’orages. Les médias ougandais rapportent que les élèves des écoles du district sud de Masaka étaient restés bloqués après que les toits de leurs salles de classe ont été emportés par des orages. Dans le district voisin de Lwengo, des fourmis ont détruit le matériel en braille dans la seule école pour aveugles de la région, signalent les responsables de l’éducation du district.

La peur de l’expulsion de l’école ne réduit pas les grossesses chez les adolescentes, car de nombreuses filles sont exploitées par des hommes plus âgés et aussi par des enseignants. L’expulsion signifie également que les filles ne peuvent pas retourner dans leur famille et finissent souvent comme prostituées dans les villes.

Selon Chrysostom Muyingo, le ministre de l’Enseignement supérieur, les plans de réhabilitation ou de reconstruction des infrastructures scolaires endommagées dans les écoles subventionnées par le gouvernement ne peuvent être envisagés que pour le prochain exercice budgétaire, à compter de juin. Des responsables du ministère de l’Éducation ont déclaré à une commission parlementaire sur l’éducation que le ministère n’avait pas de fonds pour remettre en état les écoles privées, comme l’avaient demandé leurs propriétaires.

Le gouvernement est également confronté au défi de restaurer les écoles communautaires dans les cas où les propriétaires ont transformé les terres scolaires en terres agricoles ou les ont vendues à des promoteurs immobiliers, après que le gouvernement n’a pas payé les loyers. Des milliers d’élèves des districts de Luweero, Mukono et Wakiso, à la périphérie de Kampala, sont sans école.

Bien que le manque ou la médiocrité des infrastructures scolaires constituent une difficulté, les experts en éducation affirment que la plus grande préoccupation concerne les étudiants. Alors que le gouvernement a ordonné que les élèves soient intégrés dans leurs classes pré-pandémiques, les enseignants déplorent qu’après deux ans hors de l’école, la plupart des élèves ont régressé au-deçà de leurs niveaux pré-pandémiques.

 

Refonte du système éducatif

L’éducatrice Prossy Kuteesa de l’Université de Ndejje, la plus ancienne université privée du pays, propriété de l’Église anglicane d’Ouganda, considère qu’« il faudra une injection massive de ressources dans l’infrastructure physique et les ressources humaines pour ressusciter les connaissances des élèves, lesquels ont totalement oublié ce qu’ils ont appris avant la fermeture des écoles. »

On déplore une pénurie écrasante d’enseignants, la plupart des écoles affirmant que peu d’entre eux sont revenus au travail. Seuls sept des vingt élèves de l’école primaire de Kawempe, à la périphérie de la ville de Kampala, se sont présentés à l’école, déclare le directeur Charles Mukasa.

Si certains enseignants ont quitté le pays pour des emplois non qualifiés dans les pays arabes, d’autres sont passés à d’autres professions, notamment la conduite de taxi, le rôtissage de poulet et d’autres viandes, le petit commerce et la menuiserie, qui paient plus que l’enseignement.

Les défis auxquels sont confrontées les écoles surviennent à un moment où le gouvernement s’apprête à déployer une nouvelle politique éducative pour remplacer le système colonial, qui ciblait la formation des fonctionnaires.

« La force motrice de la nouvelle politique est le besoin croissant d’une main-d’œuvre créative, pratique et entrepreneuriale pour répondre aux besoins changeants du pays », explique Rosemary Seninde, ancienne ministre d’État chargée de l’enseignement primaire.

 

Améliorer l’accès à l’Internet

 Le nouveau système, adopté il y a deux ans, a été étouffé dans l’œuf par l’épidémie de Covid-19 qui a entraîné la fermeture d’écoles. L’éducatric Prossy Kuteesa affirme que la nouvelle politique est attendue depuis longtemps, car la majorité des diplômés universitaires du pays ne sont pas facilement employables en raison d’un manque de compétences flagrant.

Dans le cadre du nouveau programme, les étudiants doivent télécharger des manuels conçus par le National Curriculum Development Center (NCDC). De même, les enseignants téléchargeront leurs manuels, également conçus par le NCDC.

Le nouveau programme encourage les étudiants à réfléchir de manière critique par le biais d’interactions avec d’autres élèves alors qu’ils cherchent des réponses aux questions « pourquoi » et « comment » dans les cahiers d’exercices. Cela marque une rupture radicale avec l’ancien système centré sur l’enseignant, qui encourageait les élèves à rechercher de bonnes notes des enseignants.

Le déploiement du nouveau système est une tâche herculéenne dans un pays qui compte 30 000 écoles. Pire encore, la mise en œuvre prévue du nouveau programme repose sur l’hypothèse erronée selon laquelle tous les élèves ont accès aux ordinateurs et au réseau : en fait, l’Ouganda a le plus faible accès à l’Internet de l’Afrique de l’Est.

 

L’accueil des mères étudiantes

Alors que les écoles pour enfants de l’élite ont accès aux ordinateurs et au Web, la majorité n’en a pas. Posséder un ordinateur est un rêve lointain pour la plupart des parents. De plus, le pays est aux prises avec des problèmes d’alimentation électrique intermittente ou faible.

Un autre défi concerne les enseignants. Pour la première fois, les enseignants doivent apprendre à gérer des classes qui peuvent comprendre des filles enceintes et des mères allaitantes. Cela fait suite à la décision, radicale, de l’État, de permettre aux filles enceintes et allaitantes de retourner à l’école. Des dizaines de milliers d’écolières à travers le pays seraient dans cette situation.

Bien que cette décision ait ébranlé les propriétaires d’écoles chrétiennes, les parents de tout le pays l’accueillent favorablement, malgré les défis pratiques et moraux qu’elle présente. « C’est douloureux pour nos enfants d’être renvoyés de l’école à cause de leur grossesse. En tant que parents, nous pouvons assumer la responsabilité de prendre soin de nos petits-enfants pendant que leurs mères poursuivent leurs études pour un avenir meilleur », témoigne Margaret Nalwoga, vendeuse sur le marché de Nateete à Kampala.

Le défi pratique est le manque d’installations pour les étudiantes qui allaitent. Les défis moraux et comportementaux sont nombreux et complexes. Les enseignants parlent des enjeux en expliquant aux élèves les méfaits des relations sexuelles hors mariage. « Cette politique est une approbation générale pour les élèves, dont certains encore au début de l’adolescence, d’avoir des relations sexuelles », s’inquiète Lydia Serwanga, directrice de l’école primaire de Ntawo dans la municipalité de Mukono.

La directrice considère que la bonne approche aurait dû être d’autoriser le retour des filles qui ont accouché et allaité leur bébé pendant au moins six mois. « La politique est inhumaine parce qu’elle ignore le droit des bébés à être pris en charge par leurs mères », tranche Lydia Serwanga. Elle ajoute : « Les premières grossesses sont problématiques. Elles provoquent des nausées, des vomissements et des sautes d’humeur. Il est impossible pour les filles enceintes d’affronter de telles situations en milieu scolaire. »

Mike Kalule, enseignant à l’école primaire de Luweero dans la région centrale, qualifie la nouvelle politique de « répréhensible ». Il explique : « L’expulsion de l’école a dissuadé les écolières de s’engager dans des relations sexuelles prématurées. »

Cependant, des études menées en Ouganda et dans plusieurs pays africains ont montré que la peur de l’expulsion ne réduit pas les grossesses chez les adolescentes, car de nombreuses filles sont exploitées par des hommes plus âgés et aussi par des enseignants. L’expulsion signifie également que les filles ne peuvent pas retourner dans leur famille et finissent souvent comme prostituées dans les villes.

L’incidence plus élevée des grossesses a été imputée par certaines ONG à l’oisiveté forcée pendant la fermeture des écoles. C’est une situation délicate dans un pays largement conservateur, mais la suggestion de Lydia Serwanga de permettre aux filles enceintes d’accoucher et d’allaiter leur progéniture pendant six mois avant de retourner à l’école semble la plus logique.

@NewAfrican

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