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Société

Du New Deal africain…

La rencontre annuelle du Club 2030 Afrique a permis de se rendre compte de l’impérieuse nécessité de réformer l’administration fiscale en Afrique subsaharienne. Au-delà de la simple formule, le New Deal est-il raisonnablement transposable en Afrique ?

Par Marie-France Réveillard

La dernière rencontre du cercle de réflexions Club 2030 Afrique était placée sous le thème du New Deal ou « comment transformer l’économie africaine pour répondre aux défis du xxie siècle ? ». Depuis quelques années, des rencontres régu­lières alimentent le débat sur les « oppor­tunités » africaines, dans les grandes capitales mondiales.

Le continent reste attractif mais les défis sont nombreux. Parallèlement, la part de l’Afrique dans les échanges internationaux est pas­sée de 4 % en 1970 à 2 % aujourd’hui. Résultat : la croissance africaine piétine en deçà des exigences définies par les Nations unies, pour atteindre les OMD (Objectifs du millénaire pour le dévelop­pement), consistant à réduire de moitié la pauvreté.

Mercredi 20 septembre 2017, il a donc été largement question des blo­cages au financement de projets et à la nécessaire réforme des politiques publiques africaines. Le think tank Club 2030 Afrique a mobilisé entrepreneurs et investisseurs : l’occasion de mettre en exergue les leviers d’une restructu­ration des finances subsahariennes.

La journée a réuni de nombreuses person­nalités parmi lesquelles le président du MEDEF, Pierre Gattaz, Lionel Zinsou, président d’AfricaFrance, Jean-Michel Severino de I&P, Didier Acouetey, pré­sident d’Africsearch, François Jay, pré­sident d’EbanoFinance ou encore Gilles Babinet d’Africa4Tech.

La nécessaire réorganisation des finances publiques

La réforme des régimes fiscaux reposant sur l’assouplissement des procédures et sur le renforcement simultané des capacités, est apparue comme la base d’un New Deal africain. Pascal Agboyibor du cabinet Orrick, Herrington& Sutcliffe LLP, a interpellé l’assistance : « Nombreux sont ceux qui cherchent à investir en Afrique mais com­bien d’entre eux sont découragés par les len­teurs des procédures ? Il existe aujourd’hui une déconnexion totale entre les modèles entrepreneuriaux et les délais d’exécution. C’est un drame car le capital n’attend pas ! »

Parallèlement, la lutte contre la corruption – autre chapitre clé du New Deal – doit accompagner la réforme des politiques publiques car selon lui, « nous devons réorganiser l’administration et rétribuer correctement les fonctionnaires pour éviter la corruption ». De son côté, Jean-Michel Severino a dénoncé des « politiques publiques très défavorables au secteur bancaire depuis plusieurs années ».

Le secteur bancaire est trop peu capi­talisé : « Il faut des politiques publiques qui incitent les banques à prendre plus de risque et densifier l’offre de capital. Les discours sont là mais dans les faits les politiques publiques n’ont pas suivi car la priorité revenait à la réduction du déficit public. Dans la zone Uemoa, pratique­ment aucun pays ne possède le cadre juri­dique nécessaire à la création d’un fonds d’investissement ! Les États semblent préfé­rer les effets d’annonce des groupes interna­tionaux capables de dépenser des millions de dollars aux projets des entreprises locales de taille moyenne. »

Une fiscalisation progressive

Aujourd’hui, le secteur informel représente la majorité des investisse­ments en Afrique : « Il faut lutter contre l’informel en donnant des droits supplé­mentaires aux salariés. Il existe encore peu d’incitation à s’inscrire dans le régime fis­cal aujourd’hui », estime Lionel Zinsou. Selon lui, la fiscalisation en Afrique sera le résultat d’une réforme structurelle profonde, accompagnée par la réduction des délais de traitement et par la simpli­fication des procédures, car « personne ne souhaite rentrer dans de telles procédures aussi longues et fastidieuses, en plus du harcèlement fiscal !».

L’ancien Premier ministre du Bénin propose une fiscalisa­tion progressive : « Il faut renoncer à lever l’impôt le temps d’avoir la matière pour le faire, sur plusieurs années, comme l’a fait le Rwanda… Cela permettrait d’augmenter l’accès au crédit». Avec un PIB et des investissements étrangers en augmentation constante, une inflation maîtrisée, une lutte contre la corruption supportée par l’Office de l’Ombudsman, le Rwanda est réguliè­rement cité en exemple.

Aujourd’hui, la création d’une entreprises au Rwanda est possible en quelques heures seulement, grâce au Rwanda Development Board… Cependant, le modèle rwandais est-il transposable en Afrique francophone ? Au moment où le pays de Paul Kagamé s’oriente vers une tertiarisation tous azi­muts de son économie, le Tchad par exemple, trouverait avantage à déve­lopper son agriculture… En effet, si le consensus progresse sur les questions cli­matiques, les intérêts stratégiques régio­naux diffèrent, tout comme les modes de gouvernance et la capacité des acteurs à réformer leur administration fiscale.

Singularités africaines

Dans les années 1930, le New Deal correspondait à la politique inter­ventionniste menée par Franklin D. Roosevelt pour lutter contre les effets de la Grande dépression aux États-Unis. Succès politique et social du Président mais bilan économique mitigé.

Milton Friedman avait écrit dans ses mémoires que « la FED était largement responsable de l’ampleur de la crise de 1929 », dénon­çant les conséquences négatives de la politique interventionniste de l’État en matière économique et monétaire. Le programme américain a donc laissé un héritage en demi-teinte et semble peu adapté aux réalités africaines.

Premièrement, le New Deal repo­sait sur des mesures qui semblent inef­ficaces dans un certain nombre de pays africains. Alors que la dévaluation du dollar (-41 %) en 1934 a accompagné la relance économique, les dévaluations successives en Afrique subsahariennes n’ont pas suffi à relancer les exporta­tions.

Ensuite, la réorganisation du sys­tème bancaire en Afrique ne relève pas de simples ajustements mais d’un défi majeur, dans des pays où la bancarisa­tion reste très faible. De plus, la créa­tion d’une commission de surveillance boursière pour limiter la spéculation aux États-Unis n’a pas permis d’éviter la corruption et les excès chez l’oncle Sam… et lorsqu’on mesure le poids du secteur informel dans l’économie africaine (80 % selon la Banque mon­diale), le modèle du « tout répressif» aggraverait encore la situation.

Ensuite, le New Deal Made in USA a été relayé par une politique de grands travaux financés par l’État tels que l’Agricul­tural Adjustment Act ou le National Industrial Recovery Act pour soutenir respectivement les secteurs agricole et industriel. Ces types d’investissements ne sont possibles, en Afrique, qu’avec l’accès à des prêts concessionnels de long terme, accordés notamment par les banques de développement, mais dont les décaissements restent conditionnés aux « bonnes pratiques » locales… Au-delà d’un modèle amé­ricain qui semble éloigné des réalités, l’Afrique doit apprendre à se réinventer à l’époque du numérique, en dépit du New Deal américain ou de la promesse d’un Plan Marshall allemand…

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