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Société

Maroc : Un royaume de paradoxes

Pierre Vermeren publie Le Maroc en 100 questions. L’historien adopte différents angles pour décrire sans complaisance, mais sans outrance, les contrastes du royaume chérifien. Et n’hésite pas à poser les questions qui fâchent.

Par Laurent Soucaille

Historien, auteur prolifique, collaborateur régulier au quotidien français Le Figaro, Pierre Vermeren est un observateur attentif, lucide, et surtout sans concession du monde arabe. Il publie Le Maroc, un royaume de paradoxes. Original dans sa forme, l’ouvrage se présente comme une série de cent questions, et autant de réponses.

Peu enclin au politiquement correct, l’auteur n’hésite pas à poser les questions dérangeantes, voire parfois les questions qui fâchent. Ses réponses, pourtant, sont documentées et nuancées, sans provocations à l’égard des Marocains et de ses dirigeants.

« La riche année électorale 2021, au cours de laquelle – par les hasards du calendrier – la totalité des élections constitutionnelles se dérouleront au Maroc, nous dira si ce paquebot esquisse un virage ou bien s’il continue sur sa trajectoire originelle », conclut Pierre Vermeren.

En revanche, l’auteur règle quelques comptes avec les journalistes, économistes, et décideurs politiques français, qui lui semblent souvent complaisants, voire dans le déni, face aux réalités du Maroc, pour d’obscurs intérêts. Les questions sont regroupées par thèmes, histoire, géographie, politique, économie, religion, culture, relations internationales…

« Pleinement africain, arabo-berbère et méditerranéen, situé à 14 km du continent européen et même frontalier de l’Espagne, le Maroc vit intensément les contradictions, les défis et les espoirs des pays du Maghreb, de l’Afrique et de la Méditerranée », explique l’auteur dans l’introduction. Laquelle lui permet de justifier le sous-titre du livre.

Car de paradoxes, le Maroc n’en manque pas. S’il est extrêmement stable – son système politique, renforcé par le bref épisode colonial, remonte aux temps médiévaux –, « il n’échappe ni aux contraintes climatiques, ni aux tensions révolutionnaires et islamistes, ni au chômage de masse ou aux impasses des économies méditerranéennes ».

Si les Marocains ont longtemps vécu sur eux-mêmes, ils subissent à leur tour, aujourd’hui, les pressions exercées par la mondialisation de l’économie. « La menace de désagrégation n’épargne pas cette société pourtant soudée par une longue histoire et par sa géographie qui est à la fois atlantique, montagnarde et méditerranéenne, ainsi que par la longue construction historique d’un peuple et de son appareil d’État très structuré. »

Des conservateurs hostiles à l’abus d’autorité

Libéré du biais idéologique de la colonisation, le Maroc a redécouvert sous Mohammed VI sa pluralité culturelle et les apports multiples qui ont fabriqué son socle national.

Les Marocains sont dans l’ensemble d’accord avec ce pluralisme qui puise aux sources de la berbérité, de l’arabisme, du judaïsme et de l’islam, de l’africanité et de son ancrage méditerranéen, à la fois hispanophone et francophone. Il lui faut pourtant résister, à son tour, aux menaces engendrées par le fondamentalisme islamiste.

Sur le plan politique, « le Maroc n’est pas une démocratie mais il aspire à le devenir », souligne l’auteur. Le roi a presque tous les pouvoirs, « mais Mohammed VI n’a pas la passion de gouverner de son père ». Les Marocains sont conservateurs, « pourtant les aspirations à la participation citoyenne et à la protestation contre les abus d’autorité sont fortes ». Le pays est une monarchie parlementaire pluraliste, « mais les partis politiques semblent épuisés et peu représentatifs ».

En matière économique, « le Maroc est-il un pays industriel émergent ou en devenir ? », s’interroge l’auteur. Lequel pointe le rang encore « moyen » du pays en matière de développement humain. Et souligne les réussites économiques (Tanger Med., le TGV, le secteur bancaire, le BTP, etc.) qui placent le pays dans la modernité. Il constate que le Maroc est devenu un grand pays touristique, mais que prévient que cette activité reste fragile, car soumise aux aléas économiques et sécuritaires.

Répondant à la question « le Maroc est-il une économie ouverte et libérale ? », l’auteur observe que le pays a considérablement ouvert son économie au reste du monde, mais que pour autant, l’« État contrôle tout ». Il reprend ici une déclaration de 2019 – elle-même jugée provocatrice – de Salaheddine Mezouar, le président de la Confédération générale des entreprises du Maroc. Ou plutôt, l’ancien président…

Au chapitre culturel – « Y a-t-il une culture marocaine ? » –, l’auteur salue la diversité et le pluralisme culturel du Maroc. Il salue les nombreux artistes, les festivals et grands rendez-vous, mais il fait observer que les arts populaires se taillent la part du lion, au détriment notamment de la lecture. Et feint de s’étonner : « Pourquoi les grands écrivains du Maroc habitent-ils à l’étranger ? »

Le Maroc davantage tourné vers l’Atlantique

L’auteur ose poser la question : « Est-ce le roi qui dirige le Maroc ? » Pour mieux décrire la méthode apparente de gouvernance de Mohammed VI, toute en discrétion.

Le roi semble diriger, mais gouverne peu. Il semble « moins féru que son père de pouvoir absolu ». Par exemple, il réunit très peu le Conseil des ministres. Pierre Vermeren ose également se poser la question de la succession, et – il n’est certes pas le premier à le faire – consacre un chapitre au Makhzen, l’appareil d’État marocain.

Au chapitre de la géographie, l’auteur fait observer que le Maroc devient de plus en plus tourné vers l’Atlantique, au détriment de la Méditerranée, en raison de ses migrations internes. Mais rassure ceux qui s’inquiéteraient de la place du pays en Afrique : « Le Maroc est bien un pays arabo-berbère ancré dans son africanité ».

Ce constat paradoxal est nuancé par l’auteur lui-même : face aux deux Hirak qui ont secoué le pays en 2017 et en 2019, le royaume n’a pas pu jouer pleinement la carte de l’Unité nationale. Les Marocains ont les yeux rivés sur l’Internet ou la télévision, écoutent les témoignages de la diaspora, de l’Europe et du monde arabe. Les promesses de libéralisation de la gouvernance, de la presse, n’ont pas été tenues.

« La riche année électorale 2021, au cours de laquelle – par les hasards du calendrier – la totalité des élections constitutionnelles se dérouleront au Maroc, nous dira si ce paquebot esquisse un virage ou bien s’il continue sur sa trajectoire originelle », conclut Pierre Vermeren.

LS

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