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Société

Maroc : Les élites perdent pied face à la grogne sociale

Promesse d’ailleurs non honorée par le gouvernement suivant, conduit par le parti islamiste PJD, qui fort de sa légitimité démocratique acquise dans le vote urbain des grandes villes, sentait pouvoir s’en délier. Mais si ses performances électorales sont indéniables dans les grandes villes, elles restent à nuancer car de nombreux Marocains – plus de 70 % – s’abstiennent de voter, un chiffre plus élevé que jamais.

Surpasser le modèle de la rente économique et de la notabilité politique utilitariste, tel semble être le défi auquel se confronte le Maroc. Chacun se pose la question de qui peut incarner de nouvelles alternatives dans un contexte où les acteurs semblent démonétisés.

Cette abstention électorale fait écho à un autre mouvement. En plein milieu du mois d’avril 2018, une campagne électronique pour le boycott de trois produits de consommation connaît un succès grandissant. L’eau Sidi Ali, appartenant au groupe Holmarcom administré par la dirigeante du syndicat patronal, le lait Centrale laitière, appartenant à Danone, ainsi que les stations essence Afriquia appartenant à Aziz Akhannouch, homme d’affaires, ministre de l’Agriculture et patron du parti politique RNI, (un parti libéral, rival du PJD participant à la coalition gouvernementale) sont visés par cette campagne.

Le chef du gouvernement, Saad-Eddine El Othmani, semble avoir bien du mal à projeter une réponse globale, une tournée du gouvernement en régions est organisée, alors que les nouvelles institutions régionales ont du mal à se structurer depuis leur création, en 2015.

Accusés d’être à la manoeuvre, voire de régler des comptes politiques, les islamistes du gouvernement se sentent obligés de condamner ce boycott économique au risque de se couper de leur base, la petite classe moyenne urbaine, celle qui boycotte. Le ministre des Affaires générales, Lahcen Daoudi, va jusqu’à se joindre à une manifestation des employés de Danone inquiets par la situation, et la Toile marocaine de moquer ce ministre devenu protestataire de rue…

Un modèle épuisé de développement

Du côté du Palais royal, le conseiller Abbas Jirari, un des rares à s’exprimer dans les médias, se permet une sortie remarquée dans le quotidien arabophone Akhbar El Youm, se démarquant du gouvernement. Repris par la presse

francophone, les propos du conseiller royal invoquent la responsabilité du gouvernement qui rappelle que « le Roi Mohammed VI en a appelé à un nouveau modèle de développement pour le Maroc mais qu’aucun responsable ne lui a présenté d’alternatives ».

Sur quel modèle vit donc ce Maroc économique et politique ? « En régions, les partis de l’échiquier politique parlementaire ont prospéré sur l’incorporation de notables locaux pour obtenir des voix et des élus. En science politique, on appelle cela une relation de patronage ou de clientèle » explique un chercheur.

« Le patron exerce un levier d’influence sur son territoire car il peut redistribuer des avantages réels issus des politiques publiques comme l’accès à l’eau, l’accès à l’électricité pour un quartier tout entier. C’est un modèle connu dans les espaces politiques en voie de libéralisation dans un contexte de développement économique».

Avec 98 % de raccordement électrique et 90 % de raccordement à l’eau potable, le rôle des patrons locaux est plus complexe. La population réclame des conditions de vie « dignes », des emplois, la santé, un meilleur service éducatif, les bénéfices de politiques publiques nationales plus difficiles à mener et coordonner.

Les patrons locaux ne peuvent plus servir de relais efficaces, voire apparaissent comme les principaux bénéficiaires des failles de développement, car ils concentrent les avantages économiques surtout si ce sont des chefs d’entreprises locaux. Surpasser le modèle de la rente économique et de la notabilité politique utilitariste, tel semble être le défi auquel se confronte le pays. Sur le plan politique, chacun semble se poser la question de qui peut incarner de nouvelles alternatives dans un contexte où les acteurs semblent démonétisés.

D’autres pointent le nécessaire renforcement des institutions publiques adéquates regrettant par ailleurs le fait que le Conseil de la concurrence n’ait jamais été investi de ses pouvoirs. Le député de la Fédération de la gauche démocratique, Omar Balafrej, en appelle au « renforcement de l’évaluation des politiques publiques et des moyens de contrôle du Parlement ». Entre les appels à « l’homme providentiel » et le « renforcement des institutions », les prochains discours royaux seront scrutés avec attention.

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