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Société

Mabingue Ngom: « Nous devrons tirer les leçons de la crise sanitaire »

Mabingue Ngom, directeur régional du Fonds des Nations unies pour la population évoque le chamboulement qu’entraîne la pandémie. Il décrit les leviers dont dispose sa structure pour répondre à la crise et ses effets sur le continent africain.

Propos recueillis par Guillaume Weill-Raynal

Comment la réalité inattendue de la pandémie de Covid-19 impacte-t-elle l’activité de l’UNFPA ?

Effectivement, il s’agit de quelque chose de totalement inattendu. Sur la partie du continent où nous avons l’habitude de travailler, nous pouvons dire qu’il s’agit d’une expérience nouvelle…

Depuis trois semaines, nous travaillons confinés dans nos domiciles en essayant de nous assurer que nos collègues, leurs familles et leurs proches sont en bonne santé. Nous avons le même souci pour les agents des Nations unies présents dans les 23 pays que nous couvrons. Malgré tout, nous faisons en sorte de maintenir une continuité de nos services.

Quelle est votre stratégie face à cette situation d’urgence, en Afrique ?

Il faut tout d’abord saluer la rapidité de la réaction de certains chefs d’État de la région. L’Afrique bénéficie d’une expérience acquise lors des pandémies précédentes. Je pense notamment à l’épidémie du virus Ebola qui avait pour épicentre la région du fleuve Mano, entre la Guinée, le Liberia et la Sierra-Leone.

En fonction des leçons acquises lors de la crise Ebola, l’UNFPA guide ses représentants sur le terrain pour qu’ils puissent faire en sorte que les réponses nationales de chaque pays s’inspirent des meilleures pratiques possible.

Ces pays, et leurs voisins, ont pu se familiariser avec les méthodes de prévention et de lutte contre ces crises. C’est ce qui leur a permis de se préparer assez rapidement à une riposte ; elle est assez remarquable aujourd’hui.

La situation est néanmoins difficile dans cette région qui doit affronter d’autres défis. L’ensemble du Sahel et de la région du lac Tchad est déjà affecté par des problèmes humanitaires. La survenance de cette nouvelle épidémie pourrait contribuer à aggraver la fragilité de cette zone.

Concrètement, comment et par quels moyens contenir cette pandémie ? 

La réponse doit être holistique. Nous ne devons pas nous focaliser exclusivement sur les aspects médicaux. C’est précisément ce que nous avons appris de l’expérience Ebola. Nous devons investir dans la mobilisation communautaire.

L’argent est un outil important, mais qui ne peut pas à lui seul arrêter l’évolution de cette pandémie. Nous devons prévenir toutes les difficultés qui peuvent porter atteinte à la chaîne d’approvisionnement. C’est précisément la raison pour laquelle notre mobilisation doit être communautaire. Le système de santé ne peut pas régler à lui seul les difficultés auxquelles nous sommes confrontées.

Cette mobilisation risque de prendre du temps. L’Afrique semble en danger…

C’est vrai qu’elle est en danger, comme tous les pays du monde, et peut-être même un peu plus en raison de ses fragilités traditionnelles et notamment celles du système de santé. Mais les chefs d’État ont agi rapidement et ont pris de mesures importantes pour contenir l’évolution rapide de la maladie sur le continent.

Par ailleurs, en investissant dans les mesures communautaires et en favorisant les mesures connexes comme la distanciation sociale, certains pays sont en train de montrer qu’il est possible de contenir la maladie, même dans les pays où le système de santé est très faible et qui n’ont pas la capacité de prise en charge d’un nombre important de patients.

Sur un plan stratégique, cela se justifie : si vous n’avez pas un système de santé capable de prendre en charge un nombre important de patients, vous devez investir dans d’autres domaines tels que la distanciation sociale, la mobilisation communautaire, la prévention, la surveillance, etc. Dans ces domaines, les pays africains font des progrès, mais un appui de la communauté internationale serait extrêmement salutaire.

Le quotidien des Africains est celui de l’informel, au jour le jour. Comment cette précarité peut-elle affronter la crise ?

Vous avez raison, cette situation n’en rend que plus méritoire leurs efforts à la fois tactiques et transformatifs. Il est vrai, aussi, que les mesures qui ont été prises ont des effets pervers sur le secteur informel, mais ces mesures ont néanmoins du sens.

Vous parlez d’une expérience acquise à l’occasion de la lutte contre le sida ou Ebola. Mais cette pandémie semble inédite.

La première chose est que nous devons agir vite ! Nous devons ensuite éviter de tomber dans le piège de la médicalisation. Et troisièmement, nous devons engager la réponse communautaire.

Enfin, nous devons trouver les moyens d’avoir des stratégies, des actions concrètes, qui nous permettent de contourner les imperfections du système de santé, qui souffre d’un déficit de matériel, d’équipements et de ressources humaines.

Notre démarche doit être holistique, tout en tenant compte des réalités sociales et économiques locales. Les incertitudes qui nous font face au fur et à mesure que nous progressons dans cette démarche doivent trouver des solutions rapides.

Cette démarche holistique va prendre du temps. Doit-on considérer qu’elle suppose l’acceptation d’un certain niveau de mortalité ?

Je sens les Africains bien préparés. Peut-être est-ce parce que la pandémie a commencé en Asie, s’est répandue en Europe puis aux États-Unis, avant de toucher l’Afrique.

Ou peut-être cela vient des leçons apprises lors des épidémies précédentes, qui ont créé cette capacité de réaction, et de proaction.

Mais il est sûr que quelque chose s’est passé. D’après ce que je vois dans la région, les choses ne se passent pas aussi mal que certains l’avaient envisagé. Notamment, au Sénégal, la réponse qui a été apportée à la crise sanitaire me paraît appropriée.

Peut-on, aujourd’hui, prévoir une cartographie africaine de la pandémie ?

D’ici cinq ou six semaines, je pense que la situation ne sera pas si mauvaise, même si, bien entendu, nous aurions préféré éviter toutes ces difficultés et toutes ces souffrances. J’ai été frappé de l’évolution dans certains pays comme le Niger, le Burkina Faso ou le Sénégal où la plupart des cas ont déjà été guéris.

Définitivement les tendances dépendent de l’utilisation que les pays feront des leçons apprises mais aussi de la qualité des mesures barrières qui semblent être plus efficaces pour contenir une pandémie capable d perturber très rapidement les systèmes de santé les plus robustes. Avec la diversité des ripostes et des systèmes de santé, il serait difficile de parler d’une trajectoire africaine, mais d’une trajectoire propre à chaque pays en y regardant de plus près. »

Comment travaillez-vous avec les autres agences des Nations unies ? Y a-t-il une mutualisation des efforts pour apporter une réponse commune ?

Nous avons progressé de manière importante dans ce domaine. Je présiderai ces jours-ci une réunion des directeurs régionaux, une forme de comité exécutif qui a été réuni pour nous assurer du suivi et de la qualité de la réponse des Nations unies en matière d’accompagnement des pays. Ce comité nous permet de prendre en charge les problèmes qui émergent et qui méritent une attention de notre part.

C’est précisément la raison pour laquelle notre mobilisation doit être communautaire. Le système de santé ne peut pas régler à lui seul les difficultés auxquelles nous sommes confrontées.   

Nous avançons très bien. Par exemple, nous travaillons à la mise en place d’un hub médical dans un pays de la sous-région – ce sera le Sénégal ou le Ghana. Nous avons aussi conçu une structure qui nous permet de procéder à des achats groupés de produits.

Le système des Nations unies est organisé dans chaque pays pour apporter une réponse coordonnée, cohérente et efficace, aux côtés du gouvernement. Nous travaillons également en coordination avec notre siège afin que le leadership des Nations unies prenne forme.

Votre rôle s’en trouvera-t-il modifié dans l’ère de l’après-pandémie ? Cette crise sanitaire va-t-elle entraîner de nouveaux paradigmes ?

Oui, je pense que vous avez raison. Face à la défaillance des systèmes de santé, de leur manque de moyens, nous devrons, à l’avenir, trouver des solutions pour y remédier.

Nous devrons non seulement apprendre à nous préparer à ce type de crise, mais aussi y répondre vite. Depuis deux semaines, le bureau que je dirige a lancé une initiative, Back to business, pour faire en sorte que nous soyons prêts à affronter le retour à la normale.

J’apprécie aussi particulièrement l’initiative prise par la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, destinée à solliciter un allégement de la dette. Effectivement, rien ne sera plus comme avant. Nous devons tirer les leçons de cette crise sanitaire – leçons que nous aurions pu apprendre plusieurs décennies auparavant.

Nous devons nous tenir prêts pour la prochaine pandémie. Le monde s’est très mal préparé pour cette pandémie, c’est la leçon principale que nous devons tirer de l’expérience fâcheuse que nous vivons aujourd’hui.

Au quotidien, sur le terrain, vos équipes participent-elles à ce combat contre la pandémie ?

Oui, bien entendu ! En fonction des leçons acquises lors de la crise Ebola, nous guidons nos représentants sur le terrain pour qu’ils puissent faire en sorte que les réponses nationales de chaque pays s’inspirent des meilleures pratiques possible.

Nous avons également développé des stratégies qui permettent l’engagement communautaire. Par exemple, au Sénégal, des actions sont en cours auprès des organisations de jeunes et de femmes, et d’autres organisations traditionnelles, pour accompagner la surveillance, la prévention, et la prise en charge des personnes infectées par le coronavirus.

Nous travaillons également sur l’acquisition de produits, que ce soit le matériel de protection des soignants ou des tests. Nous participons aussi au recrutement de personnels pour permettre aux pays de faire face à la demande de soins.

Nous finançons toutes ces actions ! Nous faisons aussi en sorte que toutes les femmes enceintes qui se trouvent dans les services de maternité – qui sont particulièrement exposées – soient protégées, de même que les soignants qui travaillent dans ces services.

Enfin, en Afrique comme ailleurs dans le monde, le confinement a entraîné une hausse des violences familiales et conjugales. Nous avons conçu des instruments qui permettent de suivre l’évolution de ces problèmes et d’apporter les réponses adéquates en soutien aux personnes affectées par ces problèmes.

*Directeur régional de l’UNFPA en Afrique de l’Ouest et centrale

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